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François Ruggieri n’a pas lu Pour un cinéma impur, l’article-référence d’André Bazin sur l’adaptation littéraire au cinéma, dans lequel le critique expose les principes de base qui assurent un juste passage entre le livre et l’écran. Dans cet article, Bazin note par exemple que, dans La Symphonie pastorale de Jean Delannoy, la neige, toujours présente, est peut-être l’équivalent le plus juste des passés simples d’André Gide. L’art des « correspondances » c’est l’art de transformer un livre en film.
Non, François Ruggieri ne sait rien de tout cela. Il laisse ces pages jaunies aux bibliophiles et cinéphiles passionnés. François Truffaut avait dit sa crainte d’être un jour jugé par des critiques n’ayant vu ni Sunrise ni Greed. Ruggieri n’a vu ni l’un ni l’autre et, circonstance aggravante, il fait profession de cinéaste. Son horizon esthétique, c’est le bleu surexposé des pubs pour portables, et le noir et blanc qu’il aime, ce n’est pas celui de Zéro de conduite, c’est le « très noir et blanc » des images Calvin Klein. En outre, Ruggieri est un homme de « concepts », le concept n’étant pas ici la « représentation mentale abstraite d’un objet », chère aux philosophes, mais le « mot-valise » kidnappé par les publicitaires un jour de grand vent. Ainsi, on peut décrire son film comme une bande publicitaire d’un genre particulier : primo, elle ne vend rien ; deuzio, elle dure 1h20.

Pourquoi cette amertume et ce rappel intimidant aux classiques, me direz-vous ? Simplement parce que Hygiène de l’assassin, le premier long métrage de François Ruggieri, n’est pas seulement l’adaptation ratée d’un livre intéressant, mais aussi un film inculte et stupide qui compile l’ensemble des tics du règne de l’image : model top, idées chics, situations toc… etc. Pour rester dans le registre de Ruggieri, son film « innove » autant que les jeunes rebelles nous incitant à « ne pas imiter » dans une publicité de parfumeur. C’est peu de dire qu’on s’ennuie. Il faut se forcer à expliquer pourquoi.
D’abord, François Ruggieri a manqué l’occasion d’exploiter une qualité trop rare chez les publicitaires besogneux : la paresse. Hygiéne de l’assassin, le livre, avait la singularité d’adopter un dispositif minimal : le roman tout entier est un long entretien entre un écrivain au seuil de la mort, figure opaque et « arkadinienne », et une jeune femme journaliste qui réussit, à force de ténacité et d’intelligence à percer le secret du personnage-monstre. La traduction cinématographique de l’entretien c’est le champ-contre-champ. Au lieu de s’y tenir et de creuser la proposition cinématographique de l’affrontement à huis-clos, Ruggieri propose un récit éclaté -c’est la mode- et filme une ribambelle de personnages qui se croisent, se recroisent dans des couloirs interminables, « travellingués » depuis le plafond et sur fond de nappes-synthé « qué sera, sera ». La deuxième qualité du roman-entretien, c’était le crescendo subtil qui menait à la vérité, œuvre de la journaliste qui mêlait peu à peu questions d’ordre privé et questions professionnelles. Les rapports entre les deux personnages évoluaient peu à peu d’une distance vindicative à une intimité insolite et cruelle. Or, Ruggieri pose d’emblée la relation comme une donnée sans mystère, d’autant moins intéressante qu’elle est court-circuitée par une histoire policière totalement creuse. La seule idée utilisée pour donner du « tonus » cinématographique à l’entretien, c’est une petite caméra vidéo avec laquelle la journaliste filme son interlocuteur. Cela permet au réalisateur de faire des « images sales » -il en faut coco !- et de cadrer/décadrer à gogo, sans science, ni conscience.
« Le chemin le plus court entre deux points, c’est la ligne droite ». Cette définition de la sobriété en cinéma, empruntée opportunément à Jean-Pierre Melville, Ruggieri devrait la méditer. Le clinquant est laid, et de plus en plus inélégant.