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3
sur 5

Corps ingrat (Un Ange à ma table), corps trop plein (Sweetie), corps refuge (le mutisme de l’héroïne de La Leçon de piano) : les personnages féminins de Jane Campion se heurtent à la « normalité » de leur entourage. Des corps-déversoirs dont les disgrâces sont autant de cris de révolte, de preuves de leur inadéquation à l’égard du monde extérieur. Celui de Ruth Bannon (Kate Winslet, absolument fascinante) dans Holy smoke exsude la sensualité, une féminité exacerbée dont elle ne sait que faire. Un corps aux formes pleines et une vie désespérément vide que Ruth va remplir en intégrant une secte rencontrée au hasard d’un voyage en Inde. Mais ce bonheur enfin trouvé n’est pas partagé par tout le monde : sa famille la croit envoûtée et dépêche sa mère pour la sauver. Une fois revenue en Australie, elle sera remise entre les mains de P.J. Waters (Harvey Keitel), un spécialiste de la « déprogrammation spirituelle ». Débute alors un huis-clos dans une cabane perdue au fin fond du bush australien durant lequel Ruth et P.J. ne vont cesser de s’affronter. Rapidement désenvoûtée, la disciple passive va inverser les rôles en emmenant leurs relations vers le terrain du sexe.

Jusqu’à présent, nous avions été emportés par la quête d’absolu des héroïnes de Jane Campion. Holy smoke nous brise net dans notre élan. Une impression permanente d’inaboutissement se dégage, en effet, du film. Chaque piste empruntée bifurque vers une autre sans qu’aucune ne soit réellement approfondie. A l’attirance de la spiritualité symbolisée par l’épisode en Inde (non dénué d’un certain mysticisme un peu bon marché -voir les afféteries visuelles concernant l’iconographie de la religion hindoue) succède le thème de la séduction sexuelle, aboutissant lui-même à celui de la transmission d’un envoûtement. Mais aucune de ces voies n’est réellement suivie. Trop préoccupée par son raisonnement (elle nous gratifie ainsi du visionnage d’une cassette vidéo sur les dangers des sectes), la réalisatrice encadre la folie de ses personnages et les enferme dans un carcan philosophico-spirituel. Elle réussit parfois à s’en affranchir malgré tout, et ça donne alors lieu aux plus belles scènes du film : Ruth désemparée qui urine sur elle, ou encore Harvey Keitel vêtu d’une robe rouge flamboyant se regardant dans une glace et réalisant qu’il est presque un vieillard. Mais seule la famille de Ruth en réchappe véritablement ; authentique tribu dont chaque membre se comporte de manière plus ou moins extravagante. Les garde-fous mis en place sont cependant trop nombreux pour qu’il y ait de véritable mise en danger. En empruntant un parcours excessivement balisé, la réalisatrice laisse les spectateurs à l’extérieur de son film.