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sur 5

The Hole, puis Et là-bas quelle heure est-il ?, puis ce Goodbye, Dragon inn : de film en film, on sent que Tsai Ming-liang s’enfonce quelque part du côté du marais doré de la nostalgie cinéphile. Mauvais signe, a priori, lorsqu’un cinéaste déjà très porté sur la chose mélancolique, comme l’est Tsai, se tourne vers le souvenir et l’évocation -rien de pire que ce genre là, qui annule tout, momifie le passé, mord le velours qu’il voudrait embrasser. Voici Goodbye, Dragon inn, il se déroule dans un vieux cinéma populaire qui ferme ses portes ce soir, projette une dernière séance -ce sera Dragon inn-, est parcouru par une poignée de fantômes mutiques : ouvreuse boiteuse, projectionniste (Lee Kang-sheng), Japonais égaré, pute, voire, peut-être, les deux héros vieillis du film de King Hu. Danger facile à circonscrire : cette nostalgie cinéphile, justement, qui enfermerait le style Tsai dans un sarcophage trop étroit pour lui. Menace d’une grande vague de poussière sous laquelle le cinéaste irait se jeter sans remord. Evidemment, Tsai est bien plus malin que ça, sait jouer de son attention de plus en plus prononcée pour tout ce qui porte le cinéma : lieu (la salle de cinéma, ici), indice (la montre de Et là-bas…), apparition (Jean-Pierre Léaud, dans le même film). Même dans l’impasse de la nostalgie, quelque chose comme une énergie secrète et aérienne fait de la place, laisse se déployer les ailes fragiles du style Tsai.

A l’intérieur de la salle, donc, crépite en silence le cinéma de Tsai, ces images en pause, mouvantes de l’intérieur, pliées et dépliées dans un même mouvement, stases éthérées à la mystérieuse puissance, étalées sur la longueur sans fin des plans. Apparaît alors un autre danger facile à circonscrire : flirt avec une espèce d’autisme d’auteur, style qui se mord la queue, alimenté par la simple reconnaissance, tautologique et veine, de ses propres références, de sa signature. De même que Dragon inn passe en boucle, Goodbye, Dragon inn serait le film où Tsai se repasse en boucle. Certes, Tsai fait du Tsai, sans se dédoubler, et le film ressemble à un petit manuel du parfait film contemplatif asiatique, de l’art de la durée qui dure. Pourtant, pour l’instant en tout cas, quelque chose résiste à la fatigue, dans cette récitation d’une poétique de l’espace et du temps désormais déjà vue. Il ne s’agit pas de disculper le cinéaste au nom de La Rivière et Vive l’amour. Simplement Tsai Ming-liang, même entre quatre murs, sait bercer son monde, donner à voir l’étendue d’un réel regardé jusqu’à l’asphyxie, pour mieux filmer autre chose, une invisibilité. Stratégie d’où surgit un décalage, comme la séparation entre une résurgence fascinante et ce qui est ressuscité. Tsai, évidemment, filme l’effet du premier terme du binôme. Ce qui fait de Goodbye, Dragon inn, surprise, un film du présent.

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