3
sur 5

Commissariat laisse un peu perplexe. Et invite à poser une question : le documentaire ethnographique serait-il arrivé au bout de ses moyens, s’agissant de palper la misère sociale chez les flics ordinaires ? Devant ces 90 minutes tournées par Ilan Klipper et Virgil Vernier dans un bled de province, n’est pas interdit de le penser. Le film marche dans les traces du Faits divers de Depardon, devenu, au fil des duplications, un véritable marronnier. Le concept, néanmoins, demeure solide. Sous l’angle du reportage naturaliste, l’acuité de Commissariat est tout à fait honorable, ses témoignages parfois très juste et touchant. Pour autant, le film n’en demeure pas moins un peu prédécoupé, un peu bachoté. Le mec bourré larmes, le flic grognon au grand cœur, les rondes de nuit en voiture avec Tous les cris, les SOS de Balavoine dans l’autoradio, les communications à la CB : on connaît tout cela par coeur, autant que la thèse du film, consistant à amalgamer l’ordinaire de la police avec celui d’une assistante sociale.

Le choix de filmer le fin fond de la province plutôt que la très médiatique banlieue parisienne ne dit pas autre chose. Il s’agit aussi de se poser en alternative à l’esthétique sensationnaliste de TF1. On voit bien quelques cités craignos, mais de très loin et furtivement, par la fenêtre d’un fourgon, territoire commenté par un gardien de la paix qui prévient qu’ici, « ça rigole pas », que « personne ne nous aime ». Dès lors, nul besoin de brouiller un visage sous une casquette de racaille. Commissariat laisse ce spectalce-là hors champ – et, in fine, à Charles Villeneuve -, se plaisant à ne montrer que tout ce que Sarkozy a juré de supprimer : le travail et les bénéfices de la police de proximité. Le point d’orgue est évidemment le sauvetage d’un enfant d’origine arabe de sa maison en flammes par une jeune fliquette, aimable et câline.

Malgré ce tri sélectif, le film n’est finalement pas si loin d’un épisode du Droit de savoir. D’abord, parce qu’il se range toujours du côté des flics. C’est criant dans les scènes d’interrogatoire, où les questionneurs ne sont jamais remis en cause par la mise en scène. Soit leurs excès de langage paternalistes passent pour de la truculence plutôt aimable et touchante (sur un mode « le bon sens populaire près de chez vous »), soit la caméra en justifie peu ou prou l’usage pour circonstances atténuantes – « on ne peut pas faire autrement » versus « j’aimerais bien vous y voir ». Quant aux civils, plaignants ou coupables, ils défilent, dissemblables, mais unis par le malheur, braves freaks bigarrés avec lesquels on peut même délirer quelques instants – dans son cachot, une pauvresse imbibée d’alcool montre ses seins à la caméra : hilarité des geôliers. Ils sont, bien sûr, plus humains que sur TF1 (ils suscitent l’empathie sans exception, ce qui n’est pas la moindre des différences), mais il y a dans cette variété miséreuse l’idée sous-jacente d’une garniture narrative, ponctuant généreusement le fil de la chronique, lui donnant une saveur iconoclaste, un petit coté « aventures du quotidien ». C’est bien simple : une fois gaulés, interrogés, ils ne réapparaissent plus jamais à l’écran, ce qui renforce ce constat implicite, forcément un peu désagréable, qu’ils sont surtout là pour donner la réplique à nos amis les flics.

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