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© Les Éditions Réticulaires, 1997-2010
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Le scénario, c'est un fait, n'est pas très neuf. Fin du monde et puis non, ouf : les grandes lignes de 2012 sont celles du Jour d'après, celles aussi d'Independance day. Ce n'est pas vraiment un problème, c'est fascinant au contraire. Fascinant, Emmerich, qui n'en finit pas de refaire le même film, Emmerich qui abat, encore, de semblables décors pour y rejouer le même drame, ce drame qu'il n'invente pas et que Greil Marcus, dans La République et ses prophètes, qualifiait joliment de « drame du mauvais pressentiment ». Soit : l'intarissable eschatologie qui est, dans la culture américaine, le corollaire du récit puritain de la fondation du Nouveau Monde, ce récit qui veut que l'Amérique soit la matérialisation d'un plan divin, une nouvelle Jérusalem où se renouvelle l'alliance avec Dieu. La catastrophe, en Amérique, à Hollywood, a deux fonctions. D'abord, elle désigne l'abîme d'angoisse où ce récit a jeté l'Amérique, d'emblée : qu'elle rompe le pacte puritain et Dieu reprendra ce qu'il a donné - les martiens d'Independance day, le péril climatique du Jour d'après, sont d'identiques représentations de ce courroux. Mais sa figuration a une autre vertu : le moment de la catastrophe est aussi celui où va pouvoir se renouer le pacte, celui où l'Amérique, qui comprend la leçon, se purifie. En cela, l'hypothèse d'un virage à gauche de Emmerich depuis Le Jour d'après est comique : les politiciens véreux du Jour d'après, les nantis de 2012, sont le visage éternel de la corruption tel que l'a toujours mis en scène Hollywood, un seul et éternel anti-modèle - qui d'ailleurs avait déjà cours dans Independance day, sous les traits de la CIA.
Ce récit puritain dont Emmerich organise le constant remake (un seul pitch : renouveler l'alliance des Américains pour sceller à nouveau leur alliance avec Dieu - voire ici la tirade du Président Obama-like Dany Glover, qui dit quelque chose comme : ce désastre fait de nous une seule et même famille), ce récit, donc, pourrait écoeurer mais non, on le répète, il fascine plutôt. D'une part, il fascine parce que, absolument lisible, il se donne toujours comme une sorte de documentaire sur la culture américaine, un précis de mythologie que seul, probablement, un réalisateur non-américain comme Emmerich peut déployer avec une pareille précision. Ensuite, parce qu'en matière de grand récit pour le robinet à entertainment, quand même, il se pose là. On peut bien reprocher tout ce qu'on veut à de tels scripts, on a bien le droit d'en rire franchement, difficile de nier leur éblouissante efficacité narrative. La réussite foraine des récits d'Emmerich doit moins à la qualité technique du ride (indéniable, par ailleurs), qu'à la manière dont le récit y embarque ses différents objets, fonctionnant comme un gigantesque goulet d'étranglement - toujours, le même montage parallèle qui vient se réduire sous l'effet d'une prodigieuse accélération. Si ces récits fonctionnent aussi bien, c'est que le rendement des effets, de la pyrotechnie, est toujours rigoureusement dépendant de cette scrupuleuse géométrie narrative. Alors, c'est sûr, on préfère, La Guerre des mondes, on préfère Phénomènes (parce que, pour le dire vite, l'angoisse n'y est pas résolue comme ici, elle n'y est pas le prétexte d'une épuration), mais on peut quand même dire que, dans sa catégorie, Emmerich reste infiniment plus stimulant que, mettons, Michael Bay.
Que vaut 2012, alors, que vaut ce nouveau remake ? Un peu moins que Le Jour d'après, qui reste ce qu'Emmerich a fait de mieux. Deux raisons à cela. D'abord, la pente purement plastique du spectacle de la destruction (la plus passionnante évidemment) y est suivie, certes avec une dépense intacte, mais avec un peu moins d'inspiration. Le film a des moments inouïs, s'emballe parfois dans des proportions époustouflantes, mais quand même, Le jour d'après touchait par endroit une forme d'abstraction assez poétique (la coulée de froid sur les bâtiments, par exemple), que 2012 n'atteint jamais vraiment. Ensuite, le film, en dépit de qu'on disait plus haut, pose quand même un peu problème par endroits, un problème qui serait, disons, celui d'un puritanisme actif au-delà du puritanisme documentaire. On s'explique. La question qui traverse le film, question puritaine, donc, est celle de l'élection : qui va être élu pour grimper dans l'arche où sera consignée l'espèce au moment de l'apocalypse (oui, oui, c'est aussi lisible que ça, le film s'achève dans la cale hi-tech d'un rafiot mi-Arche de Noé, mi-Mayflower) ? Là-dessus, le film est assez faux-cul. Faux-cul parce qu'il masque sous un vague discours critique (scandale : les places à bord de l'arche ont été vendues par le gouvernement américain à des milliardaires russes ou saoudiens) que l'élection, en fait, se joue ailleurs.
Dans 2012, comme dans Le Jour d'après, le héros (John Cusack) est un père divorcé et démissionnaire, qui va trouver dans la catastrophe l'occasion de se racheter auprès de sa progéniture. Again, un seul scénario : sceller de nouveau le pacte familial, pour sceller de nouveau le pacte américain (dans Le Jour d'après, le père devenait Jeremiah Johnson), pour sceller de nouveau le pacte avec Dieu. Sauf qu'ici il y a un nouveau personnage, celui du beau-père vers qui s'est tourné l'amour déçu des marmots. Dans un premier temps, le père et le remplaçant cohabitent, s'apprivoisent. Mais quand vient le moment de monter dans l'arche, et que le père a, par sa bravoure, reconquis l'admiration des petits, le suppléant se voit, tout bonnement, dégagé par le scénario comme une vieille chaussette, avalé par le déluge tandis que les portes se referment sur la petite famille raccommodée. On ne peut pas vraiment dire que ce genre de morale, assez effrayante, soit tout à fait une surprise dans un tel cadre, mais quand même, Le Jour d'après avait le bon goût de ne pas s'y vautrer aussi franchement. Ceci précisé, 2012, voilà, c'est un super tour de manège.
Chronic'art #67 - Let's get Lost ! Arlt + Verone aux Trois Baudets Tribute to Dance Music au Motel Gil Scott-Heron / Saul Williams à la Cité de la Musique
[26.08.10]