Jour 6: Electro, surchauffe, sabordage, vidéosurveillance, cacophonie

Electro

Bruno Dumont, interviewé hier après la projection de Jeannette: « Péguy aimait beaucoup Bergson parce qu’il pensait que le beau, c’est la chose en train de se faire : quand les choses se font, ça pue, ça transpire un peu, ça sent pas bon, il y a de belles imperfections. Donc, dans la perfection du résultat, il faut garder l’imperfection. Péguy lui-même travaillait les imperfections : c’est plein de répétitions, on ne comprend pas ce qui est dit, mais ça monte en puissance. Péguy, c’est de l’électro »
YS

Surchauffe

C’est le piège qui pend au nez de tous les excentriques: condamnés à la surenchère pour préserver leur radieuse singularité, ils finissent toujours à un moment ou un autre par faire tout bonnement n’importe quoi. Débarqué sur la scène du Théâtre Croisette en chaussettes dans ses sandales pour présenter une adaptation de Péguy chantée sur du speed metal, Bruno Dumont fait un peu forcer le moteur pour maintenir le cap dessiné par P’tit Quinquin et Ma Loute. Je n’ai pas vu le film (Murielle en parle ci-dessous), mais parmi les déçus beaucoup évoquent justement une petite surchauffe liée à l’obligation désormais faite à Dumont d’une croissance exponentielle de ses promesses de fulminations zinzin. Pour Yorgos Lanthimos, en revanche, c’est le crash certifié. Canine, Alps et The Lobster pouvaient agacer mais leur solidité conceptuelle ne manquait pas d’impressionner. Mise à mort du cerf sacré poursuit une même veine de burlesque lugubre, autour d’un protocole pas moins aberrant que les précédents. Un chirurgien (Colin Farrell) voit sa vie bouleversée par le sort que lui a jeté le fils d’un de ses patients, mort par sa faute sur la table d’opération: ses deux enfants et sa femme vont tomber malades, promis à mourir, sauf s’il se décide à tuer l’un d’eux de ses propres mains, offrant ainsi réparation symbolique. Lanthimos dégaine sans tarder sa carte de membre du club des excentriques: entre grand-angle de l’extrême et zoom kubrickien sur chaque plan, le film colle d’entrée de jeu un mal de mer carabiné. Et une fois passée la curiosité suscitée par le concept, on s’ennuie ferme et d’autant plus qu’à l’inverse des trois précédents films qui s’offraient comme d’ingénieuses petites boites allégoriques, on se demande bien ce que cherche à nous raconter cette histoire, à laquelle Lanthimos semble ne s’être lui-même intéressé que modérément. Au suivant.
JM

Joyeux sabordage

Dans l’entretien qu’il nous accordait la semaine dernière, Arnaud Desplechin plaidait pour un cinéma de l’impureté et, selon ses termes, de la « crise désirée ». Avec Jeannette, Bruno Dumont atteint lui-même un point de non-retour, bouclant ce qui apparaît aujourd’hui nettement comme une trilogie P’tit Quinquin / Ma Loute / Jeannette. Il suffit de voir comment le film travaille, au sortir de la projection, l’immédiate réaction de rejet laissant place à la circonspection: ce qu’on vient de voir était certes totalement fou, parfois magnifique, largement insupportable, mais le geste en lui-même a une force qui, à mesure qu’on y repense, ne cesse de se rendre aimable – l’année dernière c’est Rester vertical de Guiraudie qui nous faisait un effet proche. Le projet semble sorti d’un générateur de synopsis dingo : une adaptation, en comédie musicale, d’un texte de jeunesse de Charles Péguy sur l’enfance de Jeanne d’Arc, mise en musique par Igorrr, musicien touche-à-tout proprement inécoutable, et chorégraphiée par Philippe Decouflet, le tout chanté et dansé par une bande d’acteurs amateurs – principalement des gosses. A l’origine donc: un mélange délibérément cacophonique d’éléments condamnés à ne jamais s’harmoniser, mélange d’une impureté radicale qui nous saisit brutalement dès les magnifiques premières minutes du film. Ce qu’on voit alors est absolument neuf et pour cette raison même déstabilisant, fragile, mais tout le cinéma de Dumont a toujours joué de cette fragilité-là : est-ce beau ou totalement grotesque ? Et précisément le geste de Dumont consiste à ne pas choisir, et à préférer se tenir en équilibre entre les deux options. Cette fragilité débouche par moments sur une grâce extraordinaire – il faut voir ces numéros musicaux captés en son direct et ces gamines merveilleuses qui récitent du Péguy avec l’air concentré des écoliers qui récitent leur poésie. On se croirait en plein cœur d’un atelier théâtre d’école primaire où les gamins, Dumont compris, serait invités à ajouter leur petite touche personnelle : ça chante comme à la Star Ac’, ça rappe et ça danse la tecktonik. Mais le dispositif apparaît vite indigeste lorsqu’on réalise qu’il est condamné à ne pas évoluer, et que le film ne ménagera aucune espèce de respiration autour de lui. Dumont, on le disait, atteint une sorte de point de non-retour à travers ce film saturé d’imperfections, où point de toute évidence une joyeuse pulsion de sabordage.
MJ

Vidéosurveillance

Il y avait du monde aux projections d’Happy End, où la foule des ouailles se pressait aux côtés des détracteurs venus en découdre avec le cinéaste du gros coup de matraque sur les doigts. Mais pour ceux qui attendaient leur séance sado-maso de coups de fouets luthériens, la déception était palpable au moment de sortir du donjon. Pas de surprise non plus : le Saroumane du cinéma moraliste n’a pas encore découvert que l’homme était bon (ouf, ça reste un compost de lâchetés et d’ordures), mais son film, dans lequel résonnent tous ses motifs habituels par un système d’échos fictionnels avec ses précédents longs-métrages, se révèle étrangement plat. Haneke ne ménage pourtant pas sa peine pendant son prêche filmique : regard hautain sur les fétiches contemporains (des plans filmés via un écran snapchat), métaphore bulldozer (un éboulement sur un chantier de construction) et morsures du méchant réel (le chien de la famille qui agresse la fille des domestiques, le surgissement impromptu de migrants venus colorer la blancheur opalescente d’un déjeuner de bourgeois). Mais, chose étonnante, le cinéaste ne tend que très mollement l’élastique de sa dramaturgie horrifique. Son portrait d’une famille bourgeoise à Calais juxtapose les saynètes glacées sans jamais entrer de plain-pied dans une logique cauchemardesque. En dépit de son titre,  évidemment ironique, Happy End est un film qui n’a pas de fin, épousant au gré de son récit une mécanique dont on reconnaît parfaitement les rouages, mais qui tourne à vide. D’où l’impression d’avoir été convoqué en garde à vue par le bon gros sergent Haneke pour regarder distraitement des images de videosurveillance: ce défilé de plans larges et fixes évoque vraiment ceux que nous présente la police, sérieuse, légèrement inquisitrice mais toujours polie. Et quand la mise en scène se prend d’aller près des visages, dans l’idée folle de scruter un début d’émotion humaine, le film constate avec soulagement qu’il n’y règne qu’une indifférence glacée, ou de l’hystérie. Autant dire qu’Happy End est un pur prétexte aux retrouvailles avec un système Haneke qu’on connaît par coeur, et qui se rappelle ici à nous sur un mode presque récréatif, voire malicieusement auto-parodique, comme semble le suggérer le regard caméra ahuri d’Isabelle Huppert au bout du dernier plan.
GO

Cacophonie

Après Okja, deuxième film en compétition et deuxième petite victoire pour Netflix, dont les productions comptent parmi les films les plus sympathiques de la Sélection officielle. Pas de quoi annoncer la mort du cinéma, mais plutôt illustrer le niveau général plutôt terne de la compétition à ce stade : beaucoup d’objets sans défauts majeurs, mais qui peinent à prendre leur envol et à faire tourner les têtes. Privé d’épiphanies et d’émotions remuantes, le festivalier se consolera donc comme il peut avec ce nouveau Noah Baumbach, The Meyerowitz Stories, lui aussi hanté par un sentiment diffus d’insatisfaction. Insatisfaction de toutes ses figures de dépressifs cultivés, dont le film accompagne les existences boiteuses sous la forme d’une thérapie familiale cacophonique. Deux frères, une sœur, chacun à sa façon habité par l’angoisse d’être la cinquième roue du carrosse. Emmêlé dans la mondanité new-yorkaise coutumière de Noah Baumbach, le quotidien y est observé comme un empilage d’expériences et d’émotions amères, que tout le monde se jette à la figure pour mieux se trouver des points communs. Si les états d’âme se débitent à la chaîne et font siffler les notes dissonantes, le film laisse ainsi progressivement affleurer sa douce mélodie réconciliatrice, harmonisée autour de l’intimidante figure du père (en attendant le Rodin de Vincent Lindon, Dustin Hoffman est déjà pas mal en vieux sculpteur grincheux). On espérait pas forcément beaucoup plus de Baumbach, qui fait ronronner sans faute de goût son casting quatre étoiles (Ben Stiller, Adam Sandler, Emma Thompson), accouchant à l’arrivée d’un sous-Allen à l’écriture assez sophistiquée pour faire entendre sa voix.
LB

Chronic’art recrute, saison 3

A mi-parcours du festival, Mathieu reprend la tête du concours mais ses poursuivants se tiennent dans un mouchoir de poche. Jamais les scores n’avaient été aussi serrés. Bravo à tous

Tous les résultats ici :

  • J’adore Bong et si c’était pas un Netflix il serait ultra favori pour la palme à ce stade