Tous les ans, à ce moment précis où la presse, à peine crachée par le TGV sur la Croisette, est contrainte d’inaugurer sa couverture du festival avec le même trousseau de banalités, revient cette injonction contradictoire: le festival est prié d’offrir, dix jours durant, un refuge où s’abstraire du tumulte épuisant de la vie concrète, et en même temps de lui tendre un miroir fidèle. Espoir reconduit d’année en année, de trouver dans les films à la fois des pansements et le diagnostic impérieux de l’état-du-monde. En l’occurence, il leur faudra cette année en découdre avec l’impression tenace que ledit monde a basculé lui-même dans la fiction zinzin, cousue sur un scénario dont Pierre Lescure s’est vu logiquement obligé de rappeler les vertigineux rebondissements (Trump, Corée du Nord, élections françaises comme un tour de grand huit) au moment d’annoncer la sélection de cette soixante-dixième édition du festival. Face à cette impression-là, il leur faudra bien en effet être baume et chambre d’écho, tout à la fois. En somme: délirer mieux, plus fort, que la réalité – lui reprendre le privilège du délire.

Aucun film, à l’évidence, n’est mieux armé pour tenir cette promesse que l’avant-goût de la nouvelle saison de Twin Peaks, programmé en fin de semaine prochaine. Ce retour dans la ville aux monts jumeaux est lui-même la réalisation d’une promesse zinzin, formulée voilà vingt-six ans par une morte parlant à l’envers dans un décor insensé. Retrouver, parmi les teasers distillés ces dernières semaines, les lieux et les visages vieillis de Twin Peaks, c’est être frappé par une émotion terrassante, celle de franchir le seuil d’une maison habitée jadis et qui nous accueillerait de nouveau. Une maison comme un asile de fou, mais dont la folie à sa manière est le plus rassurant des refuges – un monde si parfaitement déliré par le cinéma qu’il semble in fine la plus familière des réalités.

En attendant, il n’est pas interdit de voir dans le film d’ouverture, projeté ce soir, un autre gage, différent et plutôt inattendu, de ce besoin de délire. Inattendu parce que la bande annonce des Fantômes d’Ismaël, dixième film d’Arnaud Desplechin, laissait entrevoir tout le contraire (un drame bourgeois lourdement cinéphile, dans la veine du pire Jacquot). Or le film, décrit par Desplechin lui-même comme une pile d’assiettes de fiction fracassées contre un mur, fraye en vérité du côté d’un genre de folie narrative qui, si elle a souvent été un moteur de ses films, est ici particulièrement débridée. C’est un film malade (au sujet d’un film malade, soigné dans un grenier foutraque qui est à sa manière un genre de loge noire) transformé en spectacle total. Parce que le spectacle se prolonge hors du film, dans l’invraisemblable pataquès entourant sa sortie et sa projection officielle, et au milieu duquel Desplechin semble un double parfait de son personnage maboul: deux versions au lieu d’une, sans qu’il soit possible de comprendre tout à fait ni pourquoi elles sont deux, ni surtout laquelle est la plus malade (celle foisonnante de 2h18 ou celle éboutée de 1h50), c’est-à-dire peut-être en vérité la plus saine. Plus de détails dans le texte de Murielle, et dans le long entretien que Desplechin a bien voulu nous accorder.

Et rendez-vous, donc, dès demain ici-même, pour un compte-rendu quotidien, as usual, en compagnie de Murielle Joudet, Guillaume Orignac, Louis Blanchot, et de celui dont les services informatiques de la SNCF ont percé à jour l’âme noire, redoutable, luciférienne, notre Bob à nous: Mal Sadat.

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