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A travers l’évocation des meurtres en 1996 et 1997 des deux rappers alors les plus célèbres des Etats-Unis, Tupac Shakur et Christopher « Notorious BIG » Wallace, c’est en fait le portrait noir de l’Amérique de ces trente dernières années qu’essaye de dresser le documentariste anglais Nick Broomfield, déjà auteur d’une dizaine de films, dont le sulfureux Kurt & Courtney. Il décrit ainsi à gros traits la patrie du benêt pré-W Dan Quayle (qu’on réentend, vice-président des Etats-Unis, s’en prendre au Cop killer d’Ice-T), ce pays aux innercities droguées à la violence et à l’argent facile ; où ceux qui sont chargés de défendre la loi semblent sortir d’un roman d’Ellroy (les bons flics se font jeter dehors, ceux qui restent braquent des banques) ; où personne ne s’exprime sans l’assistance de son avocat, et où les avocats semblent être les maquereaux de leurs clients (« vas-y, parle-lui des partouzes » dit à un moment l’un d’entre eux à la jeune fille qu’il est censé défendre).

Le seul problème c’est que Nick Broomfield s’intéresse plus à lui-même qu’à son sujet. Ce qui nous donne un documentaire où celui que l’on voit le plus est le réalisateur en personne, nagra en bandoulière et micro directionnel dans la main, en train de frapper à des portes, d’attendre dans des antichambres anonymes, d’enregistrer ses conversations téléphoniques et de poser des questions auxquelles il n’attend pas manifestement pas de réponse. Quand les gens ont effectivement accepté de lui parler : le film, en effet, est centré sur la figure de la mère de Notorious BIG, autour de laquelle rayonnent quelques personnages du demi-monde médiatique qui a entouré cette affaire (un ex-flic du LAPD qui joue les chevaliers blancs en short, divers anciens gardes du corps des deux stars, le père et le frère de 2Pac…), mais fait l’impasse sur ceux qui ne souscrivent pas à la théorie qu’il développe (à savoir, que Suge Knight a commandité les deux meurtres) : Afeni Shakur, la mère de 2Pac, ou Chuck Philips, ce journaliste du L.A. Times qui, au terme d’une longue enquête, affirmait en 2002 que Notorious BIG avait été mêlé à l’assassinat de 2Pac.

Il faut dire en l’occurrence que la thèse du film ressemble davantage à du Thierry Meyssan qu’à du Bob Woodward : c’est parce qu’il avait fait assassiner 2Pac, qui souhaitait quitter Death Row, que Suge Knight aurait également fait assassiner Notorious BIG, afin que l’on croit que le meurtre de 2Pac avait été inspiré par ce dernier (vous suivez toujours ?). Si la partie consacrée à l’assassinat de Biggie est effectivement troublante, celle consacrée au meurtre de 2Pac laisse pour le moins sceptique, tant le machiavélisme de ce plan paraît tortueux, sa révélation n’étant guère étayée que par les effets lourdement théâtraux de quelques « témoins » indirects. La jubilation avec laquelle Broomfield recueille ces demi-aveux cabotins illustre bien sa vraie nature de conspirationniste sensationnaliste. Significative, à cet égard, est la manière dont il ne se sert pas du hip-hop dans son film : réservée aux plans d’échangeurs autoroutiers, quand Broomfield passe d’une ville à l’autre, la musique de Notorious BIG est utilisée de façon purement ornementale (c’est-à-dire d’une façon exactement contraire à tout ce que le hip-hop a toujours signifié) ; quant à 2Pac, vous ne l’entendrez pas, Broomfield n’ayant manifestement pas obtenu de sa mère le droit d’utiliser ses titres (ce qui reviendrait, par exemple, à faire un film sur Gauguin en Van Gogh où l’on ne verrait que des toiles du premier). Et ce ne sont pas les quelques secondes de vidéo vintage du jeune Biggie Smalls qui satisferont notre soif d’images d’image sur le hip-hop.

Reste néanmoins une séquence absolument glaçante, celle où, sans s’être annoncé, Broomfield cherche Suge Knight à l’intérieur même de la prison où il est alors détenu (quelques heures avant la mort de 2Pac, il a participé à une bagarre, ce qui lui a valu la révocation de son sursis et un séjour derrière les barreaux de plus de cinq ans). Dans une ambiance à la Oz, le réalisateur et son caméraman circulent dans la cour puis dans le bloc où est située la cellule de Knight. Convaincu de leur parler par un gardien cauteleux et mal à l’aise, Suge Knight leur livre alors un hallucinant « message à la jeunesse » se résumant en pratique à une condamnation à mort de Snoop Dogg, traité à plusieurs reprises de balance sur le ton placide du Don qui distribue ses ordres. C’est d’ailleurs pour cette seule séquence qu’on est allé voir le film. On n’a donc finalement pas été déçu. Ceux qui chercheront ici une analyse de la véritable nature du gangsta-rap, ou de la place du hip-hop dans la société américaine, ou tout simplement un film, devront hélas se contenter d’une simple enquête de tabloïd mise en image.

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