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3
sur 5

Ecrasée par le poids d’une histoire presque uniquement composée de guerres et de « barils de poudre », la Yougoslavie se relève difficilement de ses traumatismes. En témoigne le film de Goran Paskaljevic, qui présente une société où les répercussions des drames marquent un peuple, et finissent par former une mentalité collective. L’action se situe de nos jours, dans le Belgrade d’après-guerre, où de multiples personnages vont s’entrecroiser au cours d’une seule nuit. De l’homme qui poursuit celui qui a cassé sa voiture, au jeune qui prend un bus en otage, Baril de poudre se présente sous la forme d’un film à sketches. Mais attention, ici, les sketches sont plus acerbes que comiques, plus dramatiques que légers. Paskaljevic y pratique un humour noir radical, avoisinant souvent le malaise. C’est ce qui fait précisément la force du film, dans lequel les frontières de l’admissible sont sans cesse reculées : ainsi, un homme éclate de rire en apprenant les confidences de son ami qui le cocufie, plaisante même sur le sujet, avant de lui enfoncer, contre toute attente, un couteau dans le ventre. Chaque scène joue ainsi de l’ambivalence des situations, entre rire et drame, sans que l’on puisse deviner la dominante finale. Ce dispositif, à la fois tragique et loufoque, se présente comme le reflet de l’état d’esprit qui règne dans les Balkans. Face à tant de guerres et d’horreurs, que reste-t-il aux Yougoslaves, sinon le refuge de l’humour noir et d’une passivité qui a pour autre nom fatalisme ?

Si le propos de Baril de poudre s’avère d’une brillante clairvoyance quant au regard porté par l’auteur sur ses congénères, il n’en est pas de même pour sa forme, et le film présente les qualités de ses défauts. Adapté en effet d’une pièce de théâtre homonyme de Dejan Dukovski, Baril de poudre bénéficie de textes magnifiques, cependant desservis par une mise en scène trop statique, plus proche du théâtre filmé que du cinéma. Mention spéciale toutefois au dernier quart d’heure du film, dans lequel l’humour noir atteint les sommets vertigineux d’une ironie glaçante. La scène se clôt par un magnifique fondu au blanc qui nous plonge dans une nuit aveuglante, comme si la Yougoslavie actuelle n’était rien d’autre qu’un pays somnambule. Un pays qui dormirait debout pour mieux cicatriser, ou pour mieux oublier, peut-être…
Lorsqu’à la fin, un sosie de Bela Lugosi nous invite à porter un toast avec lui à l’avenir du pays, l’absurdité est telle, que le geste acquiert paradoxalement une aura négative. C’est donc un constat de « No future » que dresse Paskaljevic par l’entremise de ses personnages, comme si la confiance en l’avenir résidait dans des contrées désormais lointaines, si lointaines qu’elles en sont devenues inconnues des Yougoslaves…