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Depuis Il Mostro verde, réalisé en 16 mm en 1966, Tonino de Bernardi s’est imposé comme l’une des figures les plus marquantes de l’avant-garde italienne. Après plus de vingt-cinq ans passés à alterner les œuvres en super-8 et en vidéo, il signe en 1994 Piccoli orrori, son premier long métrage en 35 mm que purent découvrir les habitués du Festival de Dunkerque l’année suivante lors de l’hommage que lui rendit Jacques Deniel. Mise à part cette rétrospective, l’œuvre de Bernardi demeure méconnue du public français et n’a bénéficié en Italie que d’une diffusion confidentielle. La sortie d’Appassionate sur les écrans français permet aujourd’hui de mieux mesurer l’importance de ce franc-tireur et de découvrir une personnalité singulière pétrie de cultures cinématographique, picturale et littéraire.

Les références qui émaillent le film n’amoindrissent jamais la puissance toute personnelle du discours et de la narration de Bernardi. Méta-mélodrame dont les données dramatiques et scéniques puisent du côté de Pirandello, de Brecht autant que du théâtre de rue et du cinéma populaire napolitain, Appassionate s’abreuve à la source du cliché pour mieux se l’approprier et en transgresser les limites. Au cœur du film, la musique : trente-cinq chansons qui tantôt commentent, tantôt devancent une narration libre qui s’immerge dans Naples et sa palpitation urbaine, les habitants du quartier espagnol de la ville apparaissant dans le cadre au fil du récit pour mieux souligner l’artificialité assumée de la trame fictionnelle et son emphase. Emphase inhérente à la tradition musicale napolitaine aussi bien qu’au cinéma muet italien dont le souvenir berce les arpèges de Bernardi.

La beauté d’Appassionate s’impose dès ses premières images, qui osent le pari d’un cinéma lyrique conscient de ses outrances et qui puise dans ces outrances mêmes une débordante énergie. Ce travail bouillonnant, riche de ses nombreuses impuretés, rejoint les recherches essentielles d’une autre figure indépendante et indomptable du cinéma contemporain : Werner Schroeter. Mais la geste bernardienne s’affranchit de toute influence pour affirmer sa parole propre, portée par les corps et voix d’interprètes féminines lancées à corps perdu dans l’aventure (Anna Bonaiuto, Iaia Forte et Isabel Ruth, parfaites). Elles sont le cœur et la respiration de ce film radical et heureux qui n’oublie jamais d’interroger le cinéma et qui, au fil de ses questions, conquiert le spectateur en dialoguant avec sa sensibilité autant qu’avec son intellect.

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