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4
sur 5

En 2007, un jeune type du nom de John Maloof achète un lot de négatifs dans une salle de vente, pour illustrer un projet de livre sur l’histoire de son quartier. Il l’ignore, mais il vient de mettre la main sur une parcelle d’une oeuvre monumentale, laissée par l’une des plus grandes photographes du siècle : Vivian Maier, parfaite inconnue morte dans la misère en abandonnant derrière elle, dilapidées aux quatre vents, des piles de boîtes remplies de négatifs et de pellicules non développées. Sidéré par la force des images qu’il découvre, Maloof développe une véritable obsession, acquiert l’ensemble du lot (plus de 120000 images) et se voue à découvrir l’identité de son héroïne.

À la recherche de Vivian Maier fascine d’emblée par cette espèce d’archéologie wellesienne qu’il développe autour de la figure de Maier, dont le génie se logeait précisément dans la méticulosité maladive avec laquelle elle a su organiser son secret. Photographe, Maier le fut en effet dans l’ombre d’une activité plus prosaïque, nounou, migrant d’un foyer à l’autre suivant ses renvois successifs. Aujourd’hui adultes, les enfants qu’elle gardait alors défilent ici au gré de témoignages qui ne s’accordent que sur l’inquiétante excentricité de Meier, et l’incrédulité totale devant l’importance désormais indéniable de son œuvre. Le portrait tissé par ces témoignages, tous contradictoires, est souvent cocasse : Meier mesurait 2 mètres 10 ou bien 1 mètre 60, avait les cheveux raides comme un casque ou alors complètement ébouriffés, était française ou feignait seulement d’avoir l’accent, maltraitait les gosses ou les enchantait au contraire par le moyen de ses stratagèmes morbides – là dessus-tout le monde est d’accord, comme sur le fait que son Rolleiflex ne quittait jamais son cou.

Ce que le film révèle, c’est que Maier, en fait, brouillait elle-même les pistes, cultivant des manies dont l’opacité génère une irrésistible fascination. Pourquoi, par exemple, donnait-elle à chacun une version différente de son nom (ou au moins de son orthographe) et de son origine ? Pourquoi cette ahurissante Barbe Bleue, à laquelle on ne connaît ni famille ni amis, interdisait-elle à quiconque de pénétrer sa chambre, encombrée d’une collection maniaque de journaux et de grigris (outre ses dizaines de malles de négatifs et de nombreuses bobines 8mm), au point que le sol commençait à s’y affaisser ? Ces questions, cette fascination, on croirait les lire d’ailleurs dans le regard des sujets de Maier, cette galerie d’indigents et de marginaux confrontés à l’oeil nu de la photographe, laquelle gardait son Rolleiflex au niveau de la taille pour de systématiques contre-plongées : apostrophés par son visage découvert, eux aussi, à l’évidence, n’étaient pas très rassurés.

À la recherche de Vivian Maier documente, au fond, la rencontre de deux névroses obsessionnelles : d’un côté, celle de Maier ; de l’autre, celle de Maloof, parti débusquer le secret de son génie dans la bouteille de sa stupéfiante et triste biographie. La facture du film est volontiers gauche et maniérée, lourde de ces violons emphatiques propres aux formats télé américains, mais il sait mettre à profit la titanesque entreprise d’archivage, de tirage, de commissariat et de promotion offerte par Maloof, avec une désarmante pugnacité, à ce corpus orphelin. Il faut le voir, par exemple, tirer les fils de son enquête à partir du mystérieux accent français de Maier (à la fois confirmé et nié par les témoins, aussi bien que par les quelques enregistrements de sa voix), jusqu’à échouer dans un improbable village alpin où celle-ci aurait passé son enfance et où, c’est aberrant, elle envoyait ses négatifs pour en faire faire des tirages qu’on ne lui renvoyait pas, puisqu’elle ne laissait aucune adresse. Le film s’abandonnera ici, devant le mausolée à jamais inviolable des multiples chambres de l’artiste, charnier infini des tirages qu’elle n’a elle-même jamais vus.

À Chicago, où Maier passa une grande partie de sa vie, on découvrit en 1973 les 16000 pages manuscrites et peintes d’une épopée démente, infernale et hermétique. Conçue dans le secret de sa chambre par Henry Darger, un portier d’hôpital fou, cette œuvre monumentale s’appelait : The Story of the Vivian Girls, in What is Known as the Realms of the Unreal. Vivian Maier (s’il s’agit bien de son véritable nom) semble en avoir brièvement jailli, pour hanter le monde avec ses images saisies mais invisibles, sauvées à jamais mais à jamais perdues.