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Une couverture, ça se grille. Il suffit de décrypter le titre, comme on démonte un meuble scandinave en se servant d'une encyclopédie libre qui dit oui.





Codeur. Subtilement tordu et dense comme un kouign amann, ce petit mot d'apparence fort inoffensive est une naine blanche déguisée en trou noir (toute ressemblance avec des personnes ou des situations existantes ou ayant existé ne saurait être que fortuite) qui parle de dérégler les dopplers afin que la lune soit à portée des doigts gourds - pour celle où l'on s'assoit, en revanche, le problème reste entier. Il a donc le bon goût de se poser en reflet très fidèle de notre époque torchée au simulacre, sous la forme caractéristique d'une mosaïque en foutoir qui se prend pour un kaléidoscope. On notera que la métaphore astronomique est ici parfaitement gratuite.

A la toute base, le code est un tronc d'arbre. La catachrèse romaine (pas de souci, on peut vivre sans savoir ce que c’est) en a fait une tablette à écrire, puis il a été promu recueil d'écrits normatifs - par l'effet d'un trope dont je vous passe le nom, vu qu'ils se prennent tous pour des brésiliens sans crampons - avant de se retrouver devant une fourche pas franchement caudine (c'eût été trop beau) mais peut-être méphistophélienne, où Jekyll est devenu règlement alors que Hyde a préféré virer cryptage. Pendant longtemps, l'imbécillité comme art de vivre a corseté le dédoublement dans une gaine judéo-chrétienne coupablement confortable, jusqu'à fondre les deux acceptions sur l'autel de l'évidence. C'est alors qu'a éclaté la Seconde guerre mondiale, échec final de la berceuse trinitaire et avènement du métal pensant. La théodicée a donc dû s'éclipser devant une cybernétique naissante, et le saint fétichisme a finalement succombé aux charmes des grosses calculettes de Von Neumann et Turing.

Par un lointain effet du paradoxe de Fermi, l'informatique est ainsi apparue. Bien vite, il a fallu qu'elle la ramène (forcément, c'est une fille), et l'un de ses tous premiers langages a été le Pascal, ainsi nommé en hommage à Blaise, en raison de sa rigueur et de sa clarté - par opposition franche à l'Algol 68, sabir imbitable qui portait tout aussi bien son nom. On le voit, la dichotomie s'approfondit entre le gribouillage catatonique et la table de loi, ce qui n'empêche pas l'ordinateur, nouveau démiurge, de rassembler les bavardages de sa Babel balbutiante sous l'appellation unique et combien équivoque de l'antique tronc latin, puisque c'est dans les vieux pots qu'on fait la meilleure soupe. Résultat, le code reste bicéphale.

Au bout d'un moment, les scribes du binaire veulent former tribu. Il leur faut donc un nom. On les dit programmeurs, d'abord, mais c'est trop générique, voyez-vous. Heureusement, les Américains viennent encore nous sauver, surtout leurs experts en marketing social, et les enfants salariés de Joshua (WOPR, à prononcer comme le sandwich, figure dichotomique s’il en est) deviennent développeurs - ce qui ne veut pas dire grand-chose en français, mais on s'en fout, la terre est vierge comme à l’arrivée du Mayflower en 1620. Grogne de la contre-culture à plumes et binocles qui n'aime pas l'uniforme et finalement, les preux chevaliers du clavier prennent le nom de codeurs.

Mais ils font quoi, au juste, les codeurs ? Tout l'inverse de coder. Sauf leur nom, donc, qui vaut par conséquent son pesant de khôl, dans le genre camouflage pervers. En réalité - je simplifie à outrance -, ils codent des chaînes ininterrompues de 0 et de 1 pour les agréger en applications bien aimables qui savent parler à Mademoiselle Huguette, institutrice en retraite qui découvre l'informatique à 67 ans mais ne veut toujours pas entendre parler de bits. Disons que ces gens-là sont capables de repérer la mèche de Keanu Reeves dans un dégoulinement de katakana vert sur un IBM 286 forcément monochrome, à force d'avoir vu leur peigne se transformer en sextoy tous les premiers samedis du mois, à minuit pile, en lieu et place du soulier de vair changé en citrouille –  ou un truc du genre, je ne me rappelle plus bien, il faut dire que c'était avant le haut débit (encore un qui colle à son nom).

On observera quand même, à des fins éducatives, qu'un nouveau trope, translinguistique celui-là, fait de l'éleveur de mulot à boutons un coder, dans l’idiome universel, ce qui vient franchement compliquer les choses puisque le codeur, on l'a vu, n'a pas vocation à coder, et encore moins à être ce qu'il ne fait pas. Dans le même ordre d'idées, l'ordinateur qui grille un fusible dans l'Odyssée de l'espace répond (quand il est d'humeur) au nom de Hal : bel exemple de code par substitution, puisque si l'on remplace chaque lettre par celle qui la suit dans l'alphabet latin (de préférence), on trouve... IBM. Evidemment, c'est moins facile à prononcer, mais on aurait alors mieux compris pourquoi il finit par dérailler, le tas de composants, à se faire appeler comme ça à longueur de journée. « Open the pod bay door, Ibm ! », « What are you talking about, Ibm? », « I don't know what you're talking about, Ibm ». Et puis c'est toujours plus crédible que le mal de l'espace à la Titov. Tout ça pour dire qu'en français, il s'appelle Karl. On se demande bien pourquoi, n'est-ce pas, mais il est clair que quelque chose a été lost in translation, sur le coup. Certes, LBSM, ça m'évoque des trucs, à moi aussi, mais rien qui ait rapport à Kubrick (quoique).

Bref, le codeur tient plus du codec que de l’indien navajo dans X-Files. Seulement voilà, comme l’époque privilégie l’ego et la volonté de puissance au détriment de la précision sémantique, on a préféré s’appuyer sur la morphologie bilingue du (mot) boxeur, lequel prend d’ailleurs toujours plus de coups qu’il n’en donne mais ne voudrait pas pour autant qu’on le qualifie de maso martyrisé - donc on n’insiste pas (on reste sur boxeur, vieux) sauf à vouloir faire mentir l’affirmation qui précède.

Vous trouvez ce Wikéa interminable ? Normal, c’est fait exprès. Plus un mensonge est gros (grand, long, musclé, etc.), plus on y croit, dès lors qu’il s’appuie sur les figures de style adéquates - d’où le fait qu’un discours lénifiant, ça trope énormément. La couverture du nouveau Chronic’art en kiosque reprend donc à son compte la fameuse vérité du Crétois, en la renversant, de la même façon que je fais comme si tout le monde savait ce qu’est un trope. Je décode, en somme, en me servant d’un autre code. Comprenne qui pourra.

Karl

Lire les Wikéa des Chro :
#42 (02.08)
#43 (03.08)
#44 (04.08)
#45 (05.08)
#47 (07-08.08)
#48 (09.08)
#49 (10.08)

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