Vous avez participé au film de Pierre Carles, depuis sa toute première version commandée par Canal. En discutant avec lui tout le long de l'enquête et en faisant deux interviews particulièrement corsées de Benyamin et Villeneuve. Quel souvenir en gardez-vous ?
Que c'était surtout comique. De mettre sur le bureau de Villeneuve une cassette qui avait l'air de mettre en cause son patron, lequel était peut-être en rendez-vous à l'étage au-dessus. C'était quand même la grande rigolade. En prenant trop au sérieux tout ça, on oublie souvent la potacherie de haute volée qu'il y avait dans cette entreprise. Pierre Carles est d'accord là-dessus. Son long métrage est avant tout un film drôle, et plus honnête que le premier reportage censuré par Canal.
Vous avez donc participé à cette petite tricherie qui consiste à solliciter une interview en invoquant un autre thème que celui que vous aborderez en fait. C'est ce que vous ont reproché Villeneuve, Benyamin, de Virieu et la direction de Canal.
Ce reproche est parfaitement injuste, en ce qui me concerne. C'est moi qui ai rédigé, et signé, la lettre de Canal Plus envoyée aux différents journalistes sollicités, dans le cadre de la "journée de la télé" sur le thème "télévision - pouvoir - morale". Et la lettre stipulait qu'on allait les cuisiner sur la "complémentarité des rôles entre la presse écrite et télévisuelle". Or cette cassette entrait exactement dans le sujet proposé : puisqu'il s'agit bien d'un document publié dans la presse écrite et pas dans la presse télé. En plus, dans la dernière version du film de Pierre, on voit bien qu'avant de montrer la cassette à Villeneuve, je lui précise tout : que c'est un entretien privé, qu'il ne contient rien de répréhensible, que sa diffusion est illégale, que c'est un cas d'école, que c'est pour en discuter, etc.
C'est pourtant Villeneuve qui s'énerve le plus.
Il s'énerve parce que c'est un homme d'action qui n'a pas envie de discuter, devant caméra, dans le registre hautement hypothétique et dialectique que j'imposais. Ma façon de poser le problème, c'était "Croyez vous, cher Monsieur, bien que cette cassette ne laisse rien entrevoir d'une quelconque connivence coupable entre votre patron et Léotard, croyez-vous que leur familiarité pourrait toutefois donner lieu à une investigation, et cela, bien sûr, sans rien préjuger de son résultat… mais pour s'en assurer définitivement".
Vous voyez bien que c'était un piège.
Pas du tout. J'aurais trouvé ça génial qu'il me réponde : "Mais oui, cher ami. Seulement, la télévision étant ce qu'elle est, vous savez très bien que toute enquête sur l'innocence d'un homme public est déjà perçue comme une accusation aux yeux du public. Non vraiment, ce genre d'enquête ne peut se faire que dans le cadre d'un livre et pas d'une émission de télé — faute de risquer une diffamation illégitime". Et d'ailleurs, il aurait raison.
Ce n'est pas ce qu'on comprend quand on voit le film.
Je suis responsable de mon interview, pas de son montage dans le film.
Au lieu de cela, Villeneuve vous a expulsé de son bureau.
Si Villeneuve explose devant la caméra, c'est surtout pour rassurer Mougeotte. Parce qu'après, en off quand on ramassait nos petites affaires, il a été presque chaleureux : "Vous vous rendez pas compte de ce que vous faites !", "Vous mettez ça sur mon bureau comme une bombe", "Vous êtes d'une naïveté !". Quand je lui ai rétorqué, avec un peu de démagogie, "mais il en faut pour être journaliste", il m'a répondu "c'est vrai". J'ai apprécié.
Et c'en est resté là ?
Non. le lendemain, Mougeotte m'appelle chez moi. Je joue les minus "Oh la la, vous êtes très connu, vous êtes même aux Guignols de l'info… Je ne sais pas ce que me vaut…" Mougeotte, pensant avoir à faire à un con, m'explique qu'il est toujours journaliste, qu'il mène sa contre-enquête sur l'opération dont il se croit la cible, etc. Son but est de connaître le nom de la boîte de prod’ qui vend le sujet à Canal, sans doute pour faire pression sur elle. Je me souviens de sa phrase : "Et son nom, c'est secret défense ?". Je refuse, bien sûr. Ensuite, pour continuer le plaisir, mais ça Pierre ne le sait pas, je lui raconte que j'ai fait des chroniques chez Pivot, que je veux faire de la télé, etc. Il me répond avec une parfaite mauvaise foi "ah bon, mais c'est très intéressant" pour obtenir son info. C’est toujours drôle de faire perdre son temps à quelqu'un d'important… De guerre lasse, il raccroche.
Pourtant Pierre Carles reconnaît que son dispositif d'interview était malhonnête. Son credo, à l'époque, c'est "avec des gens de mauvaise foi, il faut être de mauvaise foi. Les journalistes n'aiment pas qu'on leur fasse ce qu'ils font aux autres, etc."
Nos questions étaient dans le droit fil de ma lettre et sur ce coup, Pierre a été plus honnête qu'il le prétend. Mais ça arrangeait l'image qu'il veut avoir de lui-même de dire le contraire. Son fantasme, c'est d'être un pirate, mais gentil dans le fond, tandis que moi, je me rêve plutôt comme quelqu'un d'hyper-juste et pas du tout gentil. Chez Pierre, il y a cette hésitation constante entre "je fais un film sur la vérité, en étant de mauvaise foi" et "je fais un film sur la mauvaise foi des méchants", et "je fais un film sur la mauvaise foi en général, y compris la mienne".
Mais vous n'êtes d'accord avec aucun des points de son film ?
Le meilleur moment, et le plus pertinent, c'est l'admirable montage en chassé-croisé dans lequel se répondent les plaintes de Bernard Benyamin et celles d'un groupe de catholiques intégristes qui se sont faits respectivement piégés, l'un par Pierre, l'autre par l'émission de Benyamin : en étant l'objet d'une enquête dont la conclusion est écrite au préalable dans la cervelle des enquêteurs.
C'est ce que vous reprochez justement à Pierre Carles…
Un peu. Il m'avait dit : "je suis sûr qu'aucun journaliste ne sera d'accord pour diffuser cette cassette". Je l'accompagne à son interview de Jacques Chancel pendant laquelle je ne dis rien. Chancel s'est montré irréprochable : "j'aurais aimé le passer… dans le sujet sur la complicité entre un homme politique et un journaliste… mais je ne l'avais pas, ce film". On ne sait pas si Chancel est hyper naïf ou hyper rusé. Tout ce que je sais, c'est qu'il n'est pas tombé dans le piège de Carles. A la fin de l'interview, une fois dans l'ascenseur, je fais remarquer à Pierre qu'il s'est fourvoyé dans ses pronostics. Il me répond que Chancel ment. Alors pourquoi faire ces interviews ? Est-ce que Carles ne s'intéresse qu'aux mauvaises réponses ? C'est à ce moment que j'ai commencé à m'énerver intérieurement.
Pourtant, il a diffusé les réponses de Chancel, très honnêtement.
Oui, il l'a fait. En avait-il l'intention dès le début ou a-t-il cédé à l'honnêteté au moment où il pensait avoir amassé assez d'éléments à charge. Je n'en sais rien, mais je l'en félicite.
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Donc, quand est-ce que survient un problème entre vous ?
C'est que je me suis intéressé à cette cassette Mougeotte-Léotard de près. Revenons sur les faits. Le Canard Enchaîné révèle en septembre 1994 l'existence d'une conversation captée par satellite entre Mougeotte et Léotard à la mi-août, ayant eu lieu quelques minutes avant le JT de TF1. Qu'y a-t-il de si intéressant dans cette conversation pour que le Canard fasse un papier dessus ? C'est que, selon le titre qui court sur toute la largeur du journal, "LÉOTARD [y] BALANCE DES SECRETS D'ÉTATS PAR SATELLITE". Quels sont ces secrets ? Qu'il ne se présente pas aux élections de Sainte-Maxime (ce qui n'est pas une info), que l'UDF coupe la voie à Chirac pour les élections présidentielles (ce que tout le monde savait), enfin et surtout la position militaire de la France dans le conflit de la Bosnie et celui du Rwanda. J'ai alors mené ma petite enquête et suis notamment allé voir ce que, ce 14 août 1994, Léotard ministre de la Défense a exactement dit à l'antenne du Journal de TF1, quelques minutes après l'entretien "off" piégé. Eh bien, il y dit exactement la même chose : et sur le Rwanda et sur la Bosnie, mot pour mot, le tutoiement en moins — ce que Le Canard présentait comme des secrets d'état. J'en parle à Pierre Carles qui me dit : "oui, ils ont un peu survendu leur papier". Il accepte néanmoins de venir filmer mon interview de Claude Angéli, patron du Canard. Ça a été bien sûr un jeu d'enfant de coincer Angéli, puisque j'avais tous les éléments en main, le "off" et le "on". Il me répond qu'il ne savait pas (il ne savait pas ce que Léotard avait dit à TF1 !) et a reconnu qu'il y a eu une erreur, qui est pour moi une faute diffamatoire grave.
Claude Angéli a-t-il reconnu que c'était un "mensonge" ?
Non, mais une "erreur involontaire", et j'ai manqué de présence d'esprit devant cette énormité. Si ce n'est pas un mensonge, taxer des propos, quels qu'ils soient, de secrets d'État, ne peut pas être une erreur non plus. Entre l'erreur et le mensonge, c'est tout au moins une invention pure et simple, qui fait ici office d'accusation sans fondement. Je lui rappelle alors que la semaine après la parution de l'article, son journaliste en a pourtant remis une couche sur l'irresponsabilité de François Léotard en déclarant : "Encore une chance qu'il n'ait pas livré le code secret de l'arme nucléaire !" Angéli me répond qu'il ne faut pas le prendre comme ça, qu'au Canard "on est des bons vivants" et "on travaille dans la joie"… Bref Angéli est ridicule à souhait, et ce retournement de situation me semble très bon pour l'enquête. J'ai gardé la vidéo.
Et que dit Pierre ?
Il dit non. Il censure.
Vous vous prétendez censuré par Pierre Carles ? Le terme est un peu fort.
Ce n'est pas moi qui suis censuré, en toute rigueur, je ne revendique que ma clause de conscience. Je dis que Pierre Carles censure, au sens plein du terme, cette partie de l'enquête. Pour lui, "ça n'a rien à voir".
Quels sont ses arguments?
Sa réponse d'aujourd'hui, différente de celle d'hier, est en gros la suivante : c'est une perte de temps d'enquêter sur Mougeotte, Léotard, Le Canard parce que cette cassette n'est qu'une séquence de bêtisier qui aurait dû passer comme telle à la télé, mais dont aucune chaîne n'a voulu, "comme par hasard". Et que d'ailleurs, l'émission de Arte, intitulée Brut, devait la passer mais qu'elle en a été empêchée, affirme Carles, par Jérôme Clément, le directeur de la chaîne (C'était vers fév. 1995, cinq mois après l'article du Canard). Je précise que Jérôme Clément, tout directeur d'Arte qu'il est, ne peut rien contre le traditionnel "droit à l'image" des personnes filmées et que Pierre Carles n'y a d'ailleurs pas vu, à l'époque, matière à investigation. J'ajoute que Brut est très loin d'être un bêtisier, mais revenons sur le véritable argument de Carles.
Oui, vous lui répondez quoi ?
Je rappelle les faits et les données de notre enquête à nous. À chacun des journalistes interrogés, Carles montre environ seulement 40 secondes du document, en les enveloppant de petites phrases lourdes de sous-entendus sur la "familiarité", la "connivence" et le "lobbying" entre Mougeotte et Léotard. On était très loin de la thèse "c'est un moment super drôle pour les enfants de la télé". Au contraire, il s'agissait d'enquêter sur l'éventuelle connivence coupable entre la presse et le pouvoir à partir d'une cassette qui montre le patron de TF1 en train de tutoyer le ministre de la Défense. Vous comprenez bien que les "grands journalistes", que nous terrorisons gentiment en les sommant d'accepter d'enquêter à partir de cela, auraient été bien moins emmerdés s'ils avaient su que Le Canard avait déjà fait scandaleusement fausse route en s'y mettant ! Ça n'a donc pas "rien à voir".
Pierre Carles a tout au plus fait un mensonge par omission, parce que son film ne repose tout de même pas sur l'erreur du Canard.
Son film ne repose pas sur l'erreur mais sur la caution du Canard. À François-Henri de Virieu, il dit : Je vais vous montrer un document qui a été publié par le Canard Enchaîné… À Patrick de Carolis : C'est un document très connu, publié par le Canard Enchaîné notamment… À François-Henri de Virieu : C'est un peu du lobbying, ce que fait Mougeotte auprès du Léotard ! Ça, je ne l'ai jamais vu à la télévision, mais je l'ai lu dans le Canard Enchaîné… Au spectateur : Cette "camaraderie", cette "sympathie", pour reprendre l'expression de Villeneuve, avait été divulguée par le Canard Enchaîné, dans son numéro de septembre 1994… mais aucune chaîne de télévision n'avait diffusé ces images… À François-Henri de Virieu, encore : Or ça, on n'a pas le droit de le montrer, la preuve c'est que ça ne passe pas à la télévision alors que c'est publié dans le Canard Enchaîné…
Et alors ?
Et alors, ce ne sont pas seulement les sept ou huit journalistes-vedettes qui sont manipulés, ce sont tous les spectateurs du reportage qui sont induits en erreur. J'ai beaucoup interrogé de gens qui avaient vu le premier film visionné sous le manteau. La plupart sont persuadés qu'il y a un gros scandale dans cette cassette puisqu'elle fait exploser tout le monde. Et ils en sont persuadés parce qu'à cinq reprises dans ce film, la caution du Canard est donnée au spectateur. En résumé, on a une cassette qui ne révèle rien, un dispositif d'interview qui fait croire qu'il y a du gros biscuit, le nom du Canard qui sert de caution à l'entreprise et un article du Canard ouvertement diffamatoire mais dont la faute est cachée au spectateur. Voilà, tous les éléments de la manipulation sont là — et ce n'est pas seulement un "mensonge par omission".
Je vois votre point, mais il est faible. Son film est un film réussi sur la connivence, et on se fiche un peu de cette affaire de cassette vide et de mensonge sur le Canard. Vous n'êtes pas au cœur.
C'est exactement le contraire ! Ma critique est au cœur de son film. En effet, celui-ci voudrait traiter de la connivence entre les journalistes de télé, bien au-delà de celle qui s'instaure entre Léotard et Mougeotte. Mais vous oubliez qu'il s'agit là d'une conclusion, laquelle doit venir au bout d'une démonstration. Et les prémisses de cette conclusion consistent dans la réaction des journalistes face à une affaire donnée et précise. Si l'affaire donnée est vide, il n'y a pas de conclusion à en tirer. Et si la diffusion de l'affaire vide est montée de telle sorte qu'on fasse croire qu'elle n'est pas vide, il y a diffamation. Dans tous les cas, Pierre Carles a bidonné, avec ou sans "l'erreur" du Canard. C'est aussi simple que ça. Mais ça change beaucoup de choses au jugement que chacun peut avoir sur le veto dont ce reportage a été l'objet — et que Pierre appelle "censure".
Est-ce que vous voulez dire que vous étiez pour la censure du reportage initial livré par Pierre Carles.
Je veux surtout dire que ce n'était pas de la censure. Il n'y a pas censure à chaque fois qu'un reportage est refusé par une rédaction en chef ! Le mot "censure" sous-entend clairement que des motifs illégitimes, en général arbitraires ou idéologiques, ont présidé à l'interdiction. Qu'un film tourne en ridicule la sottise ou la pompe de personnalités connues ou pas, je suis pour. Or, ici ces personnes sont manifestement trompées sur le degré de gravité d'une affaire sur laquelle elles sont sommées de prendre position. Que leur devoir de prudence face au problème posé passe pour des tergiversations hypocrites, je suis contre. Et que ces personnalités se trouvent accusées sans la moindre preuve d'une connivence avec le pouvoir, laquelle semble flagrante par des effets de montage, je suis contre.
Mais dans la version long métrage, ce n'est pas ce qu'on retient. Et Pierre Carles insiste beaucoup pour dire que son film d'aujourd'hui "n'a plus rien à voir" avec son documentaire censuré, qu'il trouve "bien moins intéressant".
Sauf que son "film d'aujourd'hui" (intitulé Pas vu pas pris) relate pendant plus d'une heure la censure de son reportage commandé par Canal Plus (intitulé Pas vu à la télé) — lequel est une enquête sur la non-diffusion de l'entretien Léotard-Mougeotte. Je vois mal comment ces films pourraient ne rien avoir affaire entre eux, sur le plan du jugement éthique. J'ai dû beaucoup turbiner dans ma tête pour m'expliquer le vice de la démonstration de Pierre Carles pour la simple raison que le feuilleton à épisodes qui se développe comme des poupées russes nous fait totalement oublier celle qui est au départ et au cœur de l'histoire. Si vous approuvez ma critique de la poupée de départ, alors tous les autres films le 26 minutes pour une distribution sous le manteau, le 52 minutes qui fut projeté en festivals et celui d'une heure et demi qui passe en ce moment : tous ces films tombent sous la même critique. C'est à dire : une cassette qui ne révèle rien, un montage qui fait croire à une pièce à conviction, la manipulation des journalistes, la diffamation qu'il y aurait à diffuser ce montage, la manipulation du spectateur, tout se suit. Quant au récit de la censure dont ce premier montage est l'objet, même s'il durait 2, 4 ou 8 heures, il ne saurait tordre le bâton dans l'autre sens.
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Sauf que les vingt dernières minutes avec Karl Zéro ne tombent pas sous cette critique.
Absolument, elles sont délicieuses. Mais si vous servez un bon dessert après un mauvais plat de résistance, ça ne change rien à la qualité du plat de résistance. Toutes mes critiques se cantonnent aux deux tiers du film. Et puis attention, la démonstration du nouvel épisode avec Karl Zéro a une portée bien moindre. Ce ne sont plus toutes les chaînes et toutes les élites qui sont prises en défaut de connivence, c'est seulement la direction de Canal qui se refuse à critiquer, sur sa propre chaîne, un de ses collaborateurs, en l'occurrence Michel Field. C'est un peu comme si Serge July refusait à un pigiste indépendant de faire une double-page contre son rédacteur en chef Culture.
Revenons donc au point de départ. Vous ne pouvez pas nier qu'il y a connivence entre Léotard et Mougeotte.
Elle est certaine mais elle n'est pas coupable, tout est là.
Peut-être que ça suffit à Pierre Carles…
Nous y voilà et il fallait le dire. Pour Pierre Carles, toute connivence est coupable et tout succès corrompt. C'est d'ailleurs là où nous sommes en total désaccord, de fond. Pour moi, être honnête, ce n'est pas vivre comme un ascète pour n'être pas tenté. Être honnête, c'est au contraire recevoir des cadeaux, des honneurs, de l'argent, de l'amour de toutes parts et que ça ne change rien. L'honnêteté, ce n'est pas de n'avoir pas d'amis, c'est d'en avoir un comme Pierre Carles et de lui dire, bien qu'il ait fait de moi un héros de son film : "Je suis ton ami et je dis que tu as bidonné."
Il va mal le prendre.
Ne cherchez pas, je crois que Pierre Carles connaît les faiblesses de son film. Il n'a pas toujours envie d'être pertinent, il réclame le droit à la subjectivité, il préfère signer "l'œuvre d'un réalisateur" plutôt qu'une "enquête imparable". Je pense même qu'en son for intérieur, il trouve qu'il y a quelque chose de magnifique, sur le plan de l'art conceptuel, à avoir déclenché une avalanche avec un dossier qui, sur le plan politique et journalistique, est totalement vide. Il croit même avoir réussi un film de fiction, avec des personnages archétypiques, qui dit quelque chose de vrai sur le pouvoir. Le problème, c'est que son ton est celui de la démonstration, que les attaques sont clairement ad hominem, que les personnes incriminées existent en chair et en os dans la réalité, et que les spectateurs n'ont pas l'impression d'avoir suivi une "enquête imparable".
Mais même s'il n'y a rien dans cette cassette, elle a été un révélateur fantastique pour secouer le monde frileux de la presse télévisuelle.
Non, non et non, je refuse ce cliché. Filmer des gens en train de regarder un bout de cassette vidéo et les sommer d'avoir une position intelligente et informée sur la question, c'est non seulement ce que Pierre reproche, via Bourdieu qu'il respecte, à la télévision, mais en plus ça ne peut rien révéler de plus que la confusion inévitable de ce genre de situation.
Donc Pierre Carles aurait censuré votre collaboration. Mais en quoi la séquence Canard Enchaîné aurait-elle rendu le film meilleur ?
Idéologiquement et esthétiquement, ça l'aurait rendu mille fois meilleur. Tout d'abord, ça lui permettait d'avouer que cette cassette était un leurre et donc de se dédouaner de sa grande manip du spectateur qui perçoit le Canard comme une caution. Et puis, terminer son film avec cette interview-révélation de Claude Angéli qui reconnaît l'ineptie de son info, c'était une manière pour Pierre Carles de dire : "J'ai baisé TF1, j'ai baisé France 2, j'ai baisé Canal plus, j'ai baisé le Canard et je vous ai aussi baisé vous spectateurs."
Ça aurait été votre film, pas le sien.
Je ne crois pas. Le message aurait été : "il ne faut faire confiance à personne. Ni à TF1, ni à Canal Plus, ni au Canard Enchaîné, ni à ce que vous venez de voir" — et c'est le sien. Au lieu de réussir ce chef-d'œuvre idéologique, Carles a manipulé son spectateur, il a fait un mensonge par omission, il a épargné le Canard, il a convaincu Charlie-Hebdo d'organiser une souscription au profit de son film. Et son film caresse le gauchiste-modéré-lecteur-des-Inrockuptibles dans le sens du poil.
Il fallait bien qu'il finance son film.
Je crois entendre Karl Zéro.
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Vous vous trouvez des points communs avec Pierre Carles ?
Oui. Le goût du détail, le sens du culot, la position d'outsider, la ténacité à vie… Mais contrairement à moi, il a horreur du consensus, il se méfie du succès, il est pudique et il ne fume pas.
Vous comptez vous arrêter là, dans votre contre-enquête des contre-enquêtes de Pierre Carles ?
Non. Je fais en ce moment un 12 minutes sur le sujet. J'en ai parlé à Pierre, mais je ne crois pas qu'il passera jamais ailleurs que dans nos salles à manger respectives à lui et à moi.
Pourquoi ?
Parce que Pierre a raison sur la petite connivence. Les médias amis de Carles auront l'impression de se trahir en me donnant leur tribune, et les autres ne voudront pour rien au monde relancer une polémique dont ils ont souffert. Et puis, surtout, parce qu'il est beaucoup plus tabou de s'attaquer au Canard que de s'attaquer à TF1 — ce qu'il ne faudrait pas oublier. Mais enfin, j'espère le contraire.
Si vous continuez de voir Pierre Carles, pourquoi avoir attendu pour en parler publiquement ?
Il y a deux ans, à la sortie d'une projection privée de son film à la salle Wagram, j'ai commencé à parler de tout ça à mon voisin de fauteuil qui s'est avéré être un journaliste de Zoo, ou de Charlie Hebdo ou des deux. Deux jours plus tard, Pierre se plaint sur mon répondeur de ce que mes propos entravaient sa "stratégie" puisque j'étais sensé être son "complice"— ce sont les mots qu'il a employés. J'ai assez mal pris qu'il exige ma connivence, étant donnée notre franchise mutuelle depuis toujours. Le journaliste m'a rappelé mais j'ai laissé tomber. Deux ans plus tard, maintenant que son film a heureusement pris corps, je me suis dit qu'il était temps de le critiquer. Je suis critique d'art, dans la vie.
Avez-vous eu des scrupules ?
Aucun. Pierre Carles connaît mes réserves depuis son premier reportage et il est vrai que, avec le temps de la réflexion, elles se sont aggravées. Pierre est quelqu'un qui se bat depuis toujours contre la complaisance des copains et des coquins. Si je suis son ami, c'est parce que je ne suis pas complaisant. Je l'ai prévenu fin octobre de mes intentions et il n'a pas sourcillé. Ma prise de position va l'emmerder, bien sûr, il va essayer d'y trouver des failles, mais c'est en fait la seule qu'il pourra respecter.
Pierre Carles insinue que vous faîtes ça pour bien vous faire voir d'Alain de Greef. Que c'est en tout cas, ce que vous aviez écrit vous même à la fin d'un texte à paraître dans les Inrockuptibles, mais que, sous couvert de plaisanterie, c'était la vérité vraie.
C'était en effet la pirouette de fin ajoutée in extremis à un premier texte destiné aux Inrockuptibles — texte qu'ils m'ont refusé pour ne pas se mettre mal avec lui, malgré cette fin ! Vous savez, si telle était ma motivation, je serais déjà allé les voir directement il y a quatre ans pour leur fournir matière à riposte, ne l'oublions pas. J'ai été payé par la maison de production qui a vendu le sujet à Canal pour participer à une enquête dont le sujet n'a jamais été "on va piéger Canal". Il me semble que la moindre des choses est d'informer la direction de Canal sache que j'ai mené mon enquête jusqu'au bout, et que celle-ci finissait par nuire au Canard et non à Canal, n'en déplaise à Pierre. Je suis encore libre de choisir mes ennemis tout seul. Enfin, si telle est la réponse de Pierre, c'est qu'il continue le même mauvais procès d'intention que je lui reproche de faire à tout le monde.
Vous lui avez répondu personnellement ?
Oui. Voici le texte. "Cher Pierre, (…) cesse de te croire être le seul à avoir des opinions, tandis que les autres n'auraient que des intérêts… Tu fais fausse route en réécrivant toujours ce même scénario de batailles rangées qui te sert de défense: "Si Canal me critique, c'est que je les ai coincés. Si Obalk est contre moi, c'est qu'il doit avoir des intérêts dans Canal. Si Libération défend Obalk, c'est qu'ils se vengent de Serge Halimi. Et moi, Pierre Carles, je reste blanc en évitant de répondre." Manque de pot, Pierre, je peux être pour Serge Halimi et contre Libération sur ce coup. Les choses ne sont jamais simples. Et d'ailleurs, je ne suis pas contre toi — le passé le prouve, l'avenir le prouvera — je suis contre ton film."
Mais quel est votre but ?
Je suis quelqu'un qui va jusqu'au bout. Pierre m'a demandé de participer à son enquête. Ce que j'ai fait. Il se trouve que mes découvertes finissent par éclabousser mon commanditaire. A l'époque, il était inutile, et certainement indigne, de me répandre contre ce film tant qu'il était interdit. Maintenant qu'il est rendu public, je demande à terminer mon travail.
Comment ?
3500 souscripteurs ont, par un geste généreux et mal informé, aidé Pierre Carles à monter financièrement son long métrage. La somme s'est montée à 550 000 Francs. Mon désir le plus ardent est que, par un grand mouvement de solidarité, chaque souscripteur écrive maintenant une lettre à Pierre Carles, pour l'implorer d'ajouter un codicille à son film, afin que toute la vérité soit faite. Je dis qu'il suffit que le spectateur sache enfin que la cassette est un leurre, que les journalistes ont été manipulés et que le bidonnage du Canard a servi de caution… pour que son film, ainsi rallongé des éléments filmiques qui existent, devienne irréprochable.