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[23.05.10]

Onzième et dernier post, c'est fini, il faut rentrer et conclure, dire un mot du palmarès reçu au compte-goutte par texto dans le train du retour. C'est doublement l'heure des comptes, puisque c'est le moment aussi de ressortir pour validation le shadow palmarès décerné il y a trois semaines dans Chronic'art #65. Résultat du loto : on s'est planté sur tout la ligne, et c'est une vraie joie !
Palme d'Or : Oncle Boonmee who
can recall his past lives, Apichatpong Weerasethakul (Thaïlande)
Joie, de voir remis à Apichatpong le titre suprême pour ce
film merveilleux. Surprise aussi, et joli paradoxe, qui voit jaillir de cette
sélection exceptionnellement faible la palme la plus belle et marquante depuis
des années. Au fond, ce n'est évidemment pas un paradoxe, bien au contraire.
L'écart entre Oncle Boonmee et le reste des prétendants était si grand, si évident, que le nier (par exemple en
palmant Inarritu, puisque c'est le scénario, flippant, qu'on avait imaginé - ou
alors en choisissant le Mike Leigh, ou le Beauvois, qu'on disait favoris) eut
été carrément indécent. Ce n'est pas seulement qu'on tenait là un film meilleur
que les autres - il l'est, de très loin -, c'est surtout que sa capacité
d'invention, sa manière de s'en remettre à un langage qu'il invente en même
temps qu'il le parle, l'évidence douce du génie de sa mise en scène, sont
inversement proportionnels à l'inspiration globalement routinière, sans
surprise, de la concurrence. Encore fallait-il que, à cette évidence, le jury
présidé par Tim Burton ne reste pas aveugle. Ce fut le cas, et il faut lui en
être reconnaissant : merci à lui pour cette palme d'anthologie - d'hantologie, aussi : Oncle Boonmee couronné, c'est le triomphe des fantômes.
Grand Prix : Des hommes et des dieux, Xavier Beauvois (France)
Un prix était pressenti, et justement celui-ci me paraissait
le plus probable - le film n'avait clairement pas les épaules pour soutenir une
palme. Je ne reviens pas dessus, j'ai déjà suffisamment parlé du film dont le
gros sujet et la démonstrative componction ont fait beaucoup d'effet. C'est un
choix qui n'est pas honteux, et en même temps, pour ma part, difficile de me sentir très concerné.
Prix du Jury : Un Homme qui crie, Mahamat Saleh Haroun (Tchad)
J'étais convaincu jusqu'au bout que l'ukrainien Losnitza
l'aurait, il est allé à Haroun. Je n'ai pas vu le film, et à vrai dire je n'ai
pas l'impression d'en avoir beaucoup entendu parler. Gageons qu'il y a
peut-être dans ce prix, aussi, un peu, une manière de prolonger la main tendue
par la sélection à un cinéma africain qui n'a guère eu, ces dernières années, l'occasion de s'y montrer.
Prix du scénario : Poetry, Lee Chang-Dong (Corée)
Pas vu. J'ai cru comprendre que le scénario pesait son poids, mais le film, apparemment, est bon.
Prix de la mise en scène : Tournée, de Mathieu Amalric (France)
J'ai déjà parlé du film, qui n'est pas détestable mais n'est
pas grand chose. La mise en scène est inspirée par endroits, beaucoup moins à d'autres.
Prix d'interprétation masculine : (ex æquo) Javier Bardem (dans Biutiful) / Elio Germano (dans La Nostra vita)
C'est la prime aux pères courage, et ça n'a rien de surprenant. Je n'ai vu que le Inarritu, et Bardem est bien dans ce registre
(moral dans les savates et mine lourde qui dit : j'ai mal à ma vie), et bien en général, alors pourquoi pas.
Prix d'interprétation féminine : Juliette Binoche (dans Copie conforme)
J'ai cru comprendre dans le TGV que son discours de remerciement valait une palme à lui tout seul. Pas vu le film, donc je ne me
prononcerai pas. J'en ai croisé beaucoup que sa performance, apparemment pas légère, a crispés. Pour ma part, je n'ai rien contre elle en général alors : pourquoi pas.
Caméra d'or : Année bissextile, Michael Rowe (Mexique)
De ce premier film vendu comme un Empire des sens mexicain, j'ai entendu, selon les avis, beaucoup de
mal et un peu de bien. Il faudra juger sur pièces - avec la caméra d'Or, le film est assuré de trouver le chemin des salles.
On s'est planté, donc (niveau palmarès, pas un seul pronostic dans le mille : fortiche), mais pas tant que ça sur le fond : on le sentait, et on n'était pas les seuls, ce festival fut mou du genou. Que s'est-il passé ? Impossible en pareil cas de s'en tenir à une seule piste. La piste officielle, brandie par Thierry Frémeaux dès l'annonce de la sélection, est à considérer - tout le monde est d'accord là-dessus : c'est la crise alors les films ont plus de mal à se faire, il leur faut plus de temps, et ils sont moins nombreux. Ensuite, c'est tout bête : les films bons, visiblement, ont manqué - en matière de sélection de films comme en toute chose, on fait avec ce qu'on a. Sans compter les films attendus et pas prêts à temps. Le constat d'une édition faiblarde vaut pour toutes les sélections, parallèles comme officielles (et même si, comme je le disais hier, la Semaine de la critique a agréablement surpris) alors inutile de taper trop fort sur les sélectionneurs, sauf à considérer qu'ils sont tous également myopes - c'est peu probable. Mais quand même, sur ce point, et au sujet de la sélection officielle, une remarque. Le déséquilibre était flagrant entre la compétition (plusieurs panouilles, quelques films honnêtes, et puis Apichatpong) et les projections parallèles. Si encore la compét' avait eu pour elle son lot de découvertes, de films inattendus mais solides, il y aurait eu un certain panache à reléguer Oliveira, Godard ou Hong Sang-soo à Un Certain Regard, et Araki à la séance de minuit. Mais en l'état, on peut se permettre tout de même de conseiller avant l'an prochain, et sans vouloir être grossier, un rapide check-up chez l'ophtalmologiste. Enfin, dernière remarque, ultime pronostic : considérant les quelques oeuvres qui ne furent pas bouclées à temps (Malick, Gallo), ou celles qui se sont vues snober (Monte Hellman, Joao Nicolau), il y a fort à parier que la faiblesse de ce Cannes 2010 fera la force des festivals de Locarno cet été, puis Venise à la rentrée.
Voilà. Maintenant, dormir. Un pronostic pour Cannes 2011, un-an-avant-tout-le-monde ? Celui-ci alors, pas très risqué: en 2011, je ne me lèverai pas pour le film hongrois. A l'année prochaine.