Chronic'art : Est-ce que vos héros sont représentatifs de la jeunesse taiwanaise ?
Hou Hsiao Hsien : Dans l'ensemble, on peut dire que oui, même si j'ai plutôt cherché à filmer des marginaux et à amplifier tout ce qu'ils m'apportaient comme information sur leur mode de vie. En ce moment, à Taiwan, il y a un sentiment d'insécurité réel qui est lié aux tensions avec le continent, aux problèmes politiques avec le Japon et les USA. Au niveau international, l'attention de tous les pays est braquée sur le continent, qui bénéficie de tous les investissements, ce dont pâtit Taiwan, qui, du coup, économiquement parlant, ne cesse de décroître. Un sentiment d'inquiétude qui se reflète sur la jeunesse actuelle, oppressée par cette situation.
Le monde de la nuit qui est décrit dans le film vous fascine-t-il ?
Ca ne part pas d'un intérêt personnel, mais c'est quelque chose de très caractéristique de Taipei. Dans tout Taiwan, y compris dans les villes du sud, la vie des jeunes commence souvent après minuit dans les boîtes. C'est une génération qui fonctionne un peu à la manière des chauves souris : ils sont terrés dans leur trou le jour, sortent la nuit et vivent jusqu'au lever du soleil.
Est-ce que, du point de vue de la mise en scène, vous abordez différemment récits d'époque et récits contemporains ?
A chaque fois que j'aborde un nouveau film, il faut que je trouve la forme à adapter sur le plan cinématographique. Et il y a évidemment une différence entre les films qui traitent de la Chine du passé et ceux plus actuels. Quand on parle du présent, on manque de recul. Mais ce qui m'importe, lorsque j'entreprends un projet, c'est de trouver quelque chose de nouveau dans la forme, et aussi de me fixer des contraintes, car ce sont elles qui nous permettent d'aller en profondeur et d'atteindre une véritable liberté. En ce qui concerne les thématiques contemporaines, il est nécessaire de créer une distance car tout ce qui touche au monde moderne est synonyme de vitesse, de mouvement et d'évolution très rapides. Pour pouvoir exprimer cette rapidité, il faut que je trouve une forme, une enveloppe qui puisse recueillir tous les éléments que j'ai besoin de mettre à l'intérieur.
Pourquoi ce décalage entre ce qui est dit en voix-off et ce qui est montré à l'image ?
J'ai choisi de faire parler mon héroïne, Vicky, à la troisième personne, parce que ça m'évitait de me laisser entraîner par un récit linéaire. Une fois que le récit était dit par la voix-off, je pouvais m'attarder sur ce qui m'intéresse vraiment, sur l'essence des personnages. C'est également cette volonté de distanciation qui m'a poussé à me situer dix ans dans le futur pour parler de la Vicky actuelle, sans gommer forcément l'effet de nostalgie et les émotions liés à un tel parti-pris.
Propos recueillis par Yann Gonzalez