Chronic'art : Comment avez-vous bifurqué de la musique au cinéma ?
Bertrand Bonello : J'ai toujours voulu faire du cinéma, seulement c'est une chose qui, généralement, se pratique un peu moins jeune que la musique. Pour moi, la musique c'était facile parce que je savais en faire. Et puis, un jour, je me suis retrouvé à la fin d'une grosse tournée avec pas mal d'argent, ce qui m'a permis de produire mon premier court métrage.
N'est-ce pas trop difficile de construire un personnage à partir de Jean-Pierre Léaud, qui est déjà une figure en soi et véhicule avec lui toute une histoire du cinéma ?
C'est un gros problème. Mais le budget du film était tellement réduit que je n'avais pas le temps d'y penser. Je devais absolument renoncer à mon côté fan. C'est pourquoi on s'est dit tous les deux qu'il fallait trouver quelque chose qui appartienne seulement à nous et au film. Avec Jean-Pierre, c'est comme si on faisait deux films. Un film dans son coin, plus ou moins intéressant. Et puis, parallèlement, on poursuit un projet qui a commencé il y a plus de quarante ans et dont lui-même est presque devenu l'auteur. Ca ne veut pas dire que tous les films avec Jean-Pierre Léaud sont des documentaires sur lui, car ce sont aussi des fictions. C'est là que les choses deviennent passionnantes et complexes, mais c'est d'autant plus difficile de ne pas y penser.
Votre héros, Jacques Laurent, est un pornographe des années 70 et le film semble très nostalgique du porno de l'époque. Est-ce que vous pensez que l'arrivée de la vidéo a dégradé le genre ?
D'abord, je ne dirais pas "nostalgique", parce que c'est un terme qui fait appel aux regrets. Et je ne formule pas de regrets, plutôt des constatations. En ce qui concerne la dégradation du porno, c'est moins dû à la vidéo qu'à la loi sur le X. Je ne dis pas que les films seraient magnifiques sans ça, mais c'est vrai que ça a totalement marginalisé le genre. Si on va dans un vidéoclub, tout est extrêmement répertorié. D'un côté les cassettes hétéros, de l'autre les cassettes homos, les trucs avec les nains, l'urologie, etc. Comme s'il ne fallait surtout pas louer un film sans savoir ce qu'on va y trouver : c'est très révélateur des fantasmes dominants. Et Jacques Laurent, lui, se dit : "mélangeons un peu, commençons avec un type qui se branle", alors que c'est un truc qu'on ne voit jamais...
Cannes, c'est une satisfaction particulière ?
C'est toujours mieux qu'un coup de poing dans l'oeil ! (rires) Plus sérieusement, je suis content parce que c'est un film qui a été refusé partout, qui a eu énormément de mal à se monter. Alors, arriver à ce niveau d'exposition, présenter le film à Cannes, où il sera vu et peut-être aimé, c'est vraiment une chance extraordinaire.
Propos recueillis par Yann Gonzalez