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Cannes 2007

Derniers feux

[22.05.09]
Cannes 2009

Ça sent la fin. Ce Cannes 2009, aussi plein soit-il de films intéressants, est avare en casseurs de baraque. Des casseurs, il y en a au moins un, celui de Carcasses, le quatrième film du Québécois Denis Côté, qui déboule à la Quinzaine. Aucun des précédents n'a été distribué en France : Les Etats nordiques, Nos Vies privées, Elle veut le chaos. A part le troisième cité (un western rural en N&B, pas vraiment réussi), les deux autres étaient pleins de promesses. Carcasses et ses 72 minutes ne lui font pas vraiment passer un cap, mais confirme son goût pour les irruptions : d'abord un documentaire sur une sorte de pépé qui vit seul parmi des milliers de carcasses de bagnoles qu'il désosse. Puis l'arrivée de quatre jeunes trisomiques, un fusil, et la fiction avec eux. C'est trop court, on aurait voulu en avoir plus : parce que Côté est brillant pour ça, pour les irruptions. La sienne, ici à Cannes, est aussi une date : après avoir fréquenté énormément de festivals, le voici accédant à la première division de l'Internationale Festivalière. Chacun de ses films précédents était resté à la porte de Cannes, de justesse. Il attendait donc vraiment cette sélection, même si ce n'était pas avec ce film-là (tourné vite, presque sans scénario, à la volée), car son statut va changer du tout au tout, et les prochains films seront un peu moins difficiles à financer. Cette perspective le consolait un peu de la nullité de la presse québécoise, qui selon lui a écrit partout que l'accueil du film avait été glacial : tout ça parce qu'un gus a braillé pendant la conférence de presse. Alors que les retours sont plutôt bons, depuis la critique française jusqu'au tout puissant américain Variety. Ne jamais oublier qu'à Cannes, lorsque quelqu'un vous dit « tel film a été hué en projection », il ne précise pas que ce sont 7 ou 8 personnes présentes dans la salle, sur plusieurs centaines, qui ont bruyamment manifesté leur désapprobation. Ce qu'en pensent les autres, mystère. Bêtise des rumeurs.

A la brièveté de Carcasses, ajoutez 60 minutes et vous obtenez les 132 minutes d'Oxhide 2 (Quinzaine). Il fallait voir ce film, au moins pour sa réalisatrice, croisée la veille, qui à 28 ans en paraît 13, avec son bermuda, ses petites lunettes et son bob. Mais à l'écouter, nul doute qu'elle a la tête sur les épaules. Elle a fait son film presque spécialement pour la Quinzaine, vient de le terminer le mois dernier. C'est… comment dire : je ne suis pas entré dans le film, du tout. Le film ? Une poignée de plans (peut-être 10, 12, sur 2h12) où la caméra, posée sur la table, filme la préparation de raviolis par la réalisatrice et ses parents. On ne voit quasiment pas leur tête. Durant la dernière demi-heure, ils mangent les raviolis. Bon, on a l'air de plaisanter, mais d'abord c'est vrai, et en plus, même si j'avoue volontiers ne pas m'être senti concerné une seconde par le film, je comprends volontiers que l'on puisse être entièrement requis par le dispositif. D'ailleurs, beaucoup ont aimé, dont les Frères Safdie, les réalisateurs de Go get some Rosemary, qui sont fans.

Restons à la Quinzaine : ce matin on y projetait le programme 1 des courts métrages. Très envie de voir le nouveau film de João Nicolau, l'un des héros d'une bande de Portugais plus qu'estimables (celle de la boîte de production O Som e a Fúria, à laquelle appartient Miguel Gomes), et auteur du génial Rapace. En attendant son premier long-métrage, en préparation, il livre Chanson d'amour et de bonne santé : peut-être moins rigoureux que Rapace, mais presque irrésistible. Le programme continue avec un consternant petit film à mèche, Les Fugitives, affecté et péteux, signé sous pseudo. Grosse envie de partir. On supporte jusqu'au bout, mais puisqu'on enchaîne avec un brésilien arty, par ici la sortie. Direction Un Certain Regard, pour un autre Portugais aimé et attendu : João Pedro Rodrigues, l'auteur de O Fantasma et Odete. Avec Mourir comme un homme, Rodrigues achève une sorte de trilogie, une série de portrait. Le film est gros et compliqué (2h15), il s'ouvre par une scène de commando et a pour héroïne un travesti. Mais ça passe : même s'il travaille toujours dans un champ queer restreint (le sacré, le profane, les mamans-putains, la mort, le sublime et les poubelles, etc.), le cinéaste parvient à mener à bien son émouvant cargo, par la mise en scène, par sa sincérité, qui n'est pas naïve, qui est simplement entière. Il y a quelque chose de foncièrement attachant dans les films de João Pedro Rodrigues, quelque chose qui lui ressemble : comme le parfum d'une probité un peu classique (rigueur du format 1.33, qu'il a utilisé ici), presque distante, mais aussi sensible et douce.

Dans la foulée, un détour sous la tente de la salle du 60e, pour la projection d'un film hors compétition : Pétition : la cour des plaignants, de Zhao Liang, dont j'avais déjà parlé la semaine dernière. Il faudra nous expliquer pourquoi il concourt pour la Caméra d'or, sachant que Zhao Liang a déjà fait plusieurs films, d'ailleurs primés en festival (la raison officielle, la voici : aucun de ses films n'a été distribué en France. Oui, mais quand même, c'est absurde). Celui-ci est, formellement, moins abouti que le précédent, Crime and punishment, mais c'est normal : Zhao Liang filme depuis dix ans (donc avec des caméras de plus en plus sophistiquées) des Chinois qui, venus de tout le pays, viennent déposer des recours contre l'état. Epineux sujet. Il faut admirer le courage du réalisateur (dix ans, des centaines d'heures de rush), qui n'hésite pas à donner la parole à des gens ordinaires qui fustigent à haute voix la dictature chinoise. Politiquement, c'est hardcore. Et Zhao Liang ne se contente pas d'agréger ces témoignages ; par le montage, il montre aussi comment le régime, en rasant les bidonvilles où s'entassent les plaignants (JO oblige), transforme ces hommes et ces femmes en cafards urbains.

Je me rends compte que l'on a passé sous silence, ici, Le Roi de l'évasion, le nouveau Alain Guiraudie, parce que vu à Paris il y a maintenant trop longtemps. Quelques mots alors : c'est un film qui tranche un peu par rapport aux précédents, moins portés sur le folklore guiraudien, mais plus sur la chose, qui raconte les atermoiements d'un pédé obèse, dont s'amourache follement Curly (Hafsia Herzi), une gamine de 17 ans. Sur fond de crise de la drague à Albi, le film relance l'hypothèse queutarde avec joie. Le personnage féminin, c'est vrai, n'est sans doute pas assez fort (comme si le film ne s'intéressait non pas à elle, mais uniquement à l'actrice), mais Guiraudie a semble-t-il mieux maîtrisé l'économie narrative ici que dans ses précédents films.

Pas grand-chose à rajouter sur le Suleiman, Vincent vient d'y consacrer un post auquel je souscris. Deux mots sur le Almodóvar, vu à Paris, et déjà en salles, pour dire qu'il me semble être une oeuvre assez peu inspirée du cinéaste espagnol. Rien à dire, par contre sur le Tsai Ming-liang, raté ce matin à 8h30 (Rhâââ). C'est le dernier week-end. Cannes soudain se vide.

Pas de palmarès perso, pas envie, mais plutôt un petit classement de ce genre, toutes sections confondues :

Miss Cannes : Marco Bellocchio (Vincere)
Première Dauphine : Alain Resnais (Les Herbes folles)
Autres Dauphines : Zhao Liang (Pétition), Bong Joon-ho (Mother), Francis Ford Coppola (Tetro), Elia Suleiman (The Time that remains)
Aspirantes Dauphines : Kamen Kalev (Eastern plays), João Pedro Rodrigues (Mourir comme un homme), Riad Sattouf (Les Beaux gosses)

Ou, façon Jour de foot :
------------------ 9. Bong -----------------
11. Nicolau ------------------------ 7.Costa
----------------- 10. Suleiman -------------
--------- 6. Rodrigues ---- 8. Zhao -------
3. Sattouf ------------------------ 5. Kalev
------ 2. Bellocchio ---- 4. Coppola ------
------------------ 1. Resnais ---------------

Jean-Philippe Tessé

Gaspar surprise

[21.05.09]
Cannes 2009

Concernant le Noé et sans jouer les justiciers discount, les deux J sont plutôt sévères et même un peu injustes (voir posts du 21 mai). Pas question de revenir sur la désarmante naïveté d'un scénario bête comme ses pieds qui ferait passer The Fountain pour un film-cerveau de l'histoire du cinéma, encore moins de renier l'impression d'avoir avalé une enclume en fin de projection. Pour autant, non seulement Soudain le vide est à l'opposé d'une performance de petit malin - Noé décharge son film de toute recherche ornementale et vise au contraire une simplicité de mise en scène volontiers limitée - mais, bien que préparé et appliqué avec la conscience un peu grossière de ses ambitions (mégalomanes quand il se rêve du côté de Kubrick et Pasolini, mesquines dans son idéologie petite bourgeoise de la transgression), son programme balancé en quelques répliques par un junkie atomisé du bulbe en ouverture produit des effets incontrôlables qui sont loin d'être dénués de grandeur (les événements plastiques totalement imprévisibles susceptibles de surgir en permanence, le rythme hypnotique de cette grande rêverie horizontale). Il y a là une manière de s'inventer dans le direct de la mise en scène qui pousse le récit vers des zones orphelines du cinéma français contemporain, où le vertige plastique et l'étrange quête d'abrutissement où il se love semblent ne plus valoir que pour eux-mêmes - une forme d'outre-espace du film-trip dont la menace absolue serait le trou noir (les battements d'yeux en vue subjective, le beau mutisme général du film).

Et ce n'est probablement pas tout : cette incapacité tragique à l'intelligence (goût de l'assourdissement sonore et de la philo marteau-piqueur) et à la beauté (le film reste dans l'ensemble très vilain visuellement) qui caractérise le cinéma de Noé, sorte de Benjamin Button de la métaphysique (après les « films-choc » d'ado rebelle, celui-ci a littéralement cinq ans d'âge mental), ouvrent sur une désolation et une tristesse réellement désespérées : vidés de toute psychologie, baignant dans une sorte de grand bain pulsionnel et lumineux, les personnages (notamment celui de la sœur, assez bouleversant) sont avalés par un mouvement qui échappe à la simple dialectique séduction / provocation qui semble régir la mise en scène pour n'être plus que de pures apparitions - des substances parmi d'autres substances, coulant dans un grand vide fantomatique. Jamais probablement Noé n'a atteint un tel équilibre entre ce qui fait sa lourdeur éléphantesque (le goût de la tautologie, qui rejoint l'esthétique d'écrasement du film : le temps détruit tout, l'eau ça mouille, la douleur ça fait mal, etc) et cette impuissance à l'imaginaire qui en fait une sorte de primitif absolu - et l'un des vrais solitaires, avec Grandrieux, dans le cinéma français. De même, la vision aérienne du film ne peut en aucun cas être considérée comme un point de vue surplombant visant à la monumentalité : l'effet est plutôt celui d'une tapisserie confinant à l'abstraction (le jeu sur les maquettes et les néons, avec l'admirable passage autour du motel, sorte de puzzle d'illuminations), transformant Soudain le vide en une drôle de rêverie lancinante et groggy, comme hantée par l'extinction de toute conscience (la voix-off rachitique du début) : un grand film assommé où la plus désuète douceur côtoie, dans sa triste neutralité, le grotesque le plus effarant.

Pour finir, comme tout le monde, à l'heure des comptes (plutôt maigres), petit onze imaginaire (4-3-3) :

Gardien de but : Gaspar Noé
Défenseurs centraux : Marco Bellocchio, Souleymane Cissé (capitaine)
Latéraux : les frères Safdie
Récupérateurs : Ang Lee, Elia Suleiman
Milieux offensif : Bong Joon-ho
Ailiers : Mia Hansen-Love, Riad Sattouf
Attaquant de pointe : Alain Resnais
Blessé : Sam Raimi

Vincent Malausa

D
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S
Chro #55