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Labomatic
Cannes 2007

Le bout du tunnel

[21.05.09]
Cannes 2009

Alors que je me dirigeais vers une fin de festival en pente douce, voilà que se dresse devant moi l'Everest de la connerie : Soudain le vide. Tout un programme. Aucune opinion de principe sur le Gaspard Noé, on partait même avec l'envie d'y croire, convaincu du talent singulier du cinéaste pour turbuler ses images. L'idée de le voir filmer Tokyo comme si un fantôme le visitait, titillait même notre curiosité. Mais en quelques plans, ces bonnes prédispositions de départ seront balayées. D'abord par le choix du tournage subjectif, ce fameux fantasme d'apprenti cinéaste qui, on le sait, ne mène pas bien loin. Ou alors à ce genre de propositions esthétiques hilarantes : disséminer des plans courts et noirs pour faire genre le héros cligne des yeux. Si, si. Et ce n'est que la première audace couillonne d'une longue série exponentielle, un exemple parmi tant d'autre de la littéralité bourrine de chaque plan. On pourrait n'y voir que la naïveté d'un cinéaste premier degré, un petit côté The Fountain en somme, mais le programmatisme du moindre rebondissement, le petit terrorisme autosatisfait de chaque effet induisent une différence de taille : Noé se fout du mystère. C'est pour ça qu'il nous explicite le film dès la première bobine. C'est pour ça qu'il ressasse, jusqu'au délire, les mêmes plans et tics de montage. C'est pour ça qu'il surexpose chaque zone d'ombre (« J'ai l'impression que mon frère est là, au-dessus de moi », lol). Alors qu'il cite 2001 comme l'une de ses références, Noé n'en retient au fond que le vernis, évacue sa part d'indécidable, de mystère métaphysique qui dort sous les plans. Il lui préfère ce surplomb de l'artiste démiurge, cette manière détestable de prendre sa propre sincérité de haut. Et le spectateur pour un con. Mais à force d'appliquer à la lettre son titre-programme, Soudain le vide en deviendrait presque vertigineux. L'assurance délirante avec laquelle Noé embraie de fausses bonnes idées (le point de vue vertical sans affect) en pas d'idées tout court (différencier « mettre en scène » et « faire mumuse ») laisse bouche bée, ou en tout cas curieux de découvrir la scène suivante. Comme si le pire restait à venir. Dont acte : le geste suicidaire de Noé culminera finalement dans une éjaculation filmée depuis l'intérieur du vagin. Avec la bite, le va-et-vient, et tout et tout. Si le temps détruit tout, on sait maintenant que la bêtise aussi.

On ne fera pas pire, je n'attends rien de mieux. L'heure est venue des bilans. Festival a minima, on l'avait pressenti, mais qui, comme d'habitude, a réservé son lot de grands films. En vrac et le palmarès qui suit mis à part: Ne change rien de Pedro Costa, Tetro de Coppola, Kinatay de Mendoza, la fin de La Famille Wolberg d'Axelle Ropert, Wake in Fright de Ted Kotcheff (découvert à Cannes Classics), etc. Rayon palmarès, si j'avais quelque poids dans les décisions du jury, ça donnerait :

Palme d'or - Inglourious basterds de Quentin Tarantino
Grand Prix - Les Herbes folles d'Alain Resnais
Caméra d'or - I Love you Philipp Morris, de Glenn Ficarra & John Requa
Prix de la mise en scène - Vengeance de Johnny To
Scénario - UP (même s'il est hors-compèt')
Meilleur acteur - Christoph Waltz (Inglourious basterds)
Meilleure actrice - Giovanna Mezzogiorno (Vincere)

Julien Abadie

« Je m'étais perdu »

[21.05.09]
Cannes 2009

Je crois avoir mis le doigt, finalement, sur l'impression étrange dont je parlais il y a deux jours, dans un précédent post, impression étrange que donne la déambulation dans ce festival moins peuplé, un peu moins enthousiaste, en sous-régime - je ne parle pas des films : à deux coudées de la fin, pas de raison de se plaindre, on repart avec quelques beaux films en poches. Mais dans la rue d'Antibes qu'on dirait, à comparer avec les autres années, quasi-déserte passé minuit, sur la Croisette où sur les coups de 4h00, on se sent un peu seul, on a une impression étrange, une impression qui fait un peu froid dans le dos et que voilà : on a l'impression d'être à Cannes.

Je sors à l'instant de la projection du Gaspard Noé, Soudain le vide. On a bien ri. On a ri, irrésistiblement, et en même temps, c'est un peu effrayant, effrayant d'être englouti, pendant 2h30 (2h30, c'est un peu la norme, cette année), sous cet effroyable coulis de bêtise. Pourtant, il faut bien le dire, j'étais curieux, allez savoir pourquoi. Curiosité par exemple, de voir ce qui pouvait faire suite à Irréversible, espoir mince, faut-il être naïf, de voir germer peut-être un soupçon de maturité sur ce cinéma dont ce n'est pas exactement la vertu principale. Las. Soudain le vide (titre impitoyablement comique) est formel : il s'agit ici d'une acné incurable. Le film prolonge l'horizon Googlemaps de la mise en scène de Noé, cette espèce de tangage de la caméra, moucheron ivre au-dessus du récit, qui tient lieu de mise en scène et en est la négation absolue. Sauf qu'ici, il s'agit de métaphysique : le point de vue flotte puisque c'est celui d'un mort, c'est un esprit qui erre au-dessus des nuits tokyoïtes où s'installe le film. Oscar, un petit dealer occidental qui vit avec sa soeur (tous deux sont orphelins, s'aiment d'un amour incestueux), se fait dégommer par la police locale au cours d'un deal, et puis revient, donc, sous forme d'esprit, errant d'abord dans ses souvenirs puis dans les parages de la sœur en plein deuil. C'est un film trip, un film qui vient dire, en substance, que la mort, c'est moche, mais qu'en même temps c'est un gros trip - en guise de raccord, tout du long, des animations psyché genre voyage fluo au coeur des choses, entre écran-veille Macintosh et pub 3D pour shampoing anti-poux. Mais attention, c'est un film sur la vie aussi, parce que Gaspard est déglingue, ok (au programme ici, un avortement en direct), mais c'est un indécrottable optimiste. Ultime coup de force, pour dire que la vie continue : une séquence porno endoscopique façon L'Aventure intérieure. Hilarité dans les rangs de la salle Lumière, pas volée. Bref.

Hier, un film splendide, un premier film, malaisien, découvert à la Quinzaine : Karaoke, de Chris Chong Chan Fui. Film court, admirablement maîtrisé et inventif. L'histoire de Betik, un jeune type qui retrouve la maison familiale, dans un village de plantation d'huile de palme où sa mère tient une boîte de karaoké. Le film s'ouvre dans cette boîte, justement, compile avec une élégance folle les visages qui, dans la pénombre, fixent l'écran de télé où défile le clip kitsch qui accompagne les chansons. Ces images, celles des clips à l'eau de rose, sont le fil rouge du film, qui en dévoile le tournage, puisque Betik y fait l'acteur. Par trois fois Karaoke filme ces tournages, trois séquences formidables, petits dispositifs d'une beauté folle. Et puis, surtout, il y a, au milieu, une espèce de parenthèse contemplative sublime, hors-piste, dans la nature, puis dans une usine où l'on débite des palmiers. Le film s'égare, fuit son récit, son personnage, on ne sait pas trop pourquoi, on le suit volontiers, cela semble presque un autre film. Et puis Betik réapparaît, traverse le champ. On le retrouve dans la maison familiale et il dit à sa mère, simplement : « Je m'étais perdu ». Pour ma part, c'est la plus belle réplique entendue depuis le début du festival, tout juste devant une certaine histoire de chat et de croquettes, dont Jean-Philippe vous parlait hier.

Jérôme Momcilovic

Avant le vide

[21.05.09]
Cannes 2009

Alors qu'on tient probablement notre Palme de la honte (grosse boum sarkoziste au VIP Room : un lion shooté en cage, un chameau et des poneys sur la terrasse, la mégastar Greg le millionnaire sur la piste, 50 Cents et Lenny Kravitz venu cachetonner sur scène), un petit retour à l'élémentaire s'impose. Retrouvé tel qu'en lui-même, le cinéma d'Elia Suleiman tombe a pic : The Time that remains a beau s'inscrire un peu trop confortablement dans la continuation des derniers films du cinéaste palestinien (ronde froide des vignettes, petit burlesque Polaroïd de la consternation), il demeure irremplaçable de précision et d'ampleur esthétique. Dressant un tableau ironique et cruel de la situation des Arabes israéliens depuis la création d'Israël à aujourd'hui, Suleiman tourne un peu en rond mais retrouve dans la dernière partie la grandeur bouleversante de Chronique d'une disparition via l'extraordinaire puissance métaphorique de chacun de ses plans (le bouleversant personnage de la mère-Palestine, le feu d'artifice final). Vues dans le cadre épouvantablement content de lui de la salle Debussy, certaines scènes dérangent (le saut du mur à la perche, nuée d'applaudissements et de roucoulements qui assureraient sans peine à Suleiman le prix de la bonne conscience cannoise) mais rappellent en permanence qu'on tient là un pur cinéaste de guerre - chose rare et précieuse, malgré l'atroce instrumentalisation médiatique dont le film et son simplisme politique (qui fait aussi sa force) devraient être victimes à sa sortie en salle.

Retour plus émouvant encore que celui de Souleymane Cissé, dont on attendait désespérément le retour depuis le ratage Waati (1995). Le maître malien, un peu à l'image de Resnais, n'a rien perdu de son acuité et de sa liberté absolue de filmer en suivant une femme polygame dans le cadre sitcomesque et outré d'arrogance de la grande bourgeoisie de Bamako. Film de couple crispé et paralysé par un inextricable système narratif, Dis-moi qui tu es décrit un surplace permanent (l'attente d'une séparation qui ne vient jamais) par des effets volontiers désagréables (le film dure près de 2h15 et ne s'accorde que difficilement au format du long métrage traditionnel). La beauté de ses grandes scènes (le repas solitaire de l'héroïne) suffit néanmoins à faire respirer cet étouffant récit de crise, offrant surtout au spectateur le work in progress d'une renaissance inouïe du vieux génie malien par le numérique. Aussi beau que retors, Dis-moi qui tu es (qui n'a pas attiré plus de 40 spectateurs lors de la projection de presse) mériterait évidemment un plus large retour… mais le brontosaurique et tant attendu Soudain le vide du gros Nono débute dans moins d'une heure. On y revient vite.

Vincent Malausa

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Chro #55