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Cannes 2007

Raimi sans famille

[20.05.09]
Cannes 2009

Cannes passe trop vite, et le plaisir virtuose à zigzaguer tel un X-Wing entre les astéroïdes ennemis dont on a rien à battre (Haneke, LVT, Park Chan-wook, Michael Gondry, Audiard, Mendoza, ou tout film de durée supérieure à 2h10) n'empêche pas d'occasionner quelques mauvaises rencontres qui vous plombent la journée : pour cette édition, ce sera - double peine après la tragédie d'avoir manqué le Tarantino à cause d'une pathétique panne de réveil - le rejeton inepte de Sam Raimi, dont le beau titre (Drag me to hell) cache un affreux sous-produit en forme de comédie horrifique moins mise en scène qu'un épisode des Contes de la crypte. Comédie bâtarde, le film ne laisse même pas le temps d'espérer (le générique, sublime, déjà bousillé par un pré-générique aux allures de bee-movie d'Eric Valette ou Laurent Tuel) et révèle au bout de deux plans son statut de petite baudruche customisée. Les effets spéciaux numériques sont d'une laideur inouïe (fond du trou : une part de gâteau se transforme en oeil Playmobil) et le sujet ésotérique plus indigeste qu'une tarte au plomb. Malgré un sujet remarquable (un pacte de Faust version manouche, pour aller vite), Drag me to hell n'est pas dénué de beaux moments (le grotesque malicieux du cinéaste, qui illumine chaque plan, et tout ce qui touche à la relation du couple du film, dans la lignée du Raimi seconde période ou de l'admirable Un Plan simple), mais s'écrase dès qu'il touche au genre fantastique (un comble, vu qu'il s'agit de plus de 80% d'un film annoncé comme un retour aux sources).

C'est un peu la même chose qu'avec Le Bon, la brute et le cinglé de l'an dernier : Cannes s'invente une sorte de drive-in salonard et petit bourgeois où le cinéma de genre ou d'exploitation (pas le cinéma d'auteur frustré de Park Chan-wook ou LVT) provoque les roucoulements du grand public venu s'encanailler ou se changer les idées hors-compèt' entre un film assommoir de Michael Haneke et de Jane Campion. Il faut une sacrée dose de mépris pour l'idée de cinéma populaire (ou n'avoir pas vu un seul film de Raimi avant Spider-man) pour considérer Drag me to hell comme un « bon divertissement » (l'affreuse formule). Plutôt un inquiétant retour à la période la plus pénible de Raimi (celle de l'indigeste et creux Mort ou vif) : une gentille petite bouse dont on se demande si elle n'est qu'une simple récréation (du niveau des navets des frères Coen avant le grand retour de No country for old men) ou le signe d'un reniement complet - bien que dénué de tout cynisme, c'est déjà ça. A oublier au plus vite, en attendant que Gaspard Neuneu vienne mettre un peu de sel dans la sélection moribonde à coups de caméra tourbillonnante, de sons assourdissants, de formules philosophiques choc (« soudain le vide », gros programme quand même) ou d'effets gros patapouf et sublimes (ou pas). Réponse demain matin.

Vincent Malausa

La 25e image

[20.05.09]
Cannes 2009

Mardi, soirée Ameerica à la villa Murano. Champagne, dance-floor flottant, bombes anatomiques, pas mal ce champagne, mais bordel d'où elles sortent toutes ?, Blondie fait peur, un gay dragueur, etc. Jusqu'à 5h du mat'. Lever 7h, séance du Tarantino oblige. Jumpcut. 7h50. Je suis à la bourre. Plus le temps de se demander comment diable on a atterri au lit, plus le temps de se laver, de se changer, ni même de dessaouler, je fonce au palais des festivals, manque de me vautrer sur le tapis rouge (vraiment pas mal ce champagne) et m'assoit finalement à 8h15, exténué, mais prêt à en découdre avec cet Inglourious basterds de longue attente. Ca dure combien de temps déjà ? Putain, 2h40 quand même...

2h40 plus tard, les mines sont déconfites. Les applaudissements a minima. Plus encore que Boulevard de la mort, Inglourious basterds est un grand film déceptif qui regarde l'horizon du cinéma de genre mais s'embarque dans les chemins de traverse. Le coup est rude pour tous ceux qui attendaient, fantasmaient même, un film de guerre badass où des soldats juifs en furie dégommeraient du nazi à la batte de base-ball. Ce film existe. Pendant quelques minutes. En gros celles de la bande-annonce. Le reste, plus encore que d'habitude, vire à la digression théorique, à un exorcisme monstrueux où viennent copuler les fantômes du cinéma. « Inglourious basterds ? Bof, c'est pas Pulp fiction », aurait lâché Bruno Crasse sur les ondes. Le malentendu persiste. Comme Shyamalan (« Bof, c'est pas Sixième sens »), Tarantino continue de se traîner comme un boulet une réputation acquise en un film, ce profil de fan-boy cinéphage, de Tim Burton pop tout juste bon à régurgiter ses citations. Ce sont les mêmes qui n'ont vu dans Kill Bill qu'un hommage bordélique au cinéma de genre, sans penser une seule seconde que ses citations supersoniques ne servaient que d'effet de brouillard. Qu'elles n'étaient que la partie émergée de l'île. Ce qui s'y joue en son centre est bien plus singulier et enterre le genre plus qu'il ne le célèbre. Tarantino est un fossoyeur.

Ce fameux centre, ce pourrait être cet Inglourious basterds, vendu comme le film de guerre ultime alors qu'il campe dans son hors-champ, restitue une sorte d'album des images impossibles du genre. Image impossible : cette soirée arrosée où une bande de soldats allemands joue aux devinettes. Image impossible : ce nazi plus cool et sympa que le bâtard en chef. Image impossible : ce final qui réécrit l'Histoire en y foutant le feu. C'est quasiment le film de guerre qui devient le hors-champ de Inglourious basterds, de manière d'autant plus naturelle que l'imaginaire collectif se charge de combler les images ou background manquant. La plupart des personnages sont ainsi réduits au rang de pures enveloppes, de fantômes échappés des strates du cinéma, à l'image des Inglourious basterds eux mêmes, tout juste esquissés, partiellement présentés, comme si l'essentiel ne se jouait pas là. Nous n'assistons pas ici à une résurrection du genre (démarche finalement bien vaine), mais à la matérialisation de son inconscient, de ce qui se niche entre ses plans. L'effet est immédiat : en isolant à chaque seconde la 25e image cachée, Tarantino complète et exténue ses références. Donc y met un point final. Définitif ? Oui, au sens premier du terme.

Au delà de ce fétichisme on l'a vu de surface, c'est donc au niveau du fantasme que travaille Inglourious basterds. Et qui dit fantasme entend cinéma, le vrai sujet de Tarantino. Film de huis clos, où l'on est plus souvent attablés qu'en action (l'intro en forme de note d'intention), Inglourious basterds gravite autour d'une petite salle de quartier, l'épicentre du drame. Le cinéaste y dessine une géographie filmique plus complexe qu'elle n'en a l'air, organise un dialogue sur trois niveaux (l'écran, le film, les spectateurs) avant de le conclure sur un quatrième (derrière l'écran). Alors que Boulevard de la mort coinçait ses références entre des miroirs sans tain (le découpage en deux), Inglourious basterds les emprisonne dans un cinoche qui fonctionne comme une immense chambre d'écho. La cacophonie diégétique qui en résulte ne trouvera sa résolution que dans un geste démentiel, le même, décuplé, que celui de Macadam à deux voies. Pas sûr que Tarantino ait déjà filmé quelque chose d'aussi puissant.

Une chose, quand même, a été égarée en route. Cette connivence, incontournable dans son cinéma, entre des personnages qui préfèrent bavasser que passer à l'action, ce truc, quasi éthique, qui fait de Tarantino le cinéaste de l'altérité par excellence. Dans Inglourious basterds, casting international oblige, la circulation est moins fluide. Pas de problème en anglais (Brad Pitt, impérial), non plus en allemand (le nazi, une révélation), mais en français les dialogues et l'incarnation patinent sévèrement (le projectionniste catastrophique, Mélanie Laurent et Diane Kruger tout juste passables) et plombent les débats à intervalles réguliers. On est loin de Boulevard de la Mort et de ses chicks si attachantes. Rien de rédhibitoire bien sûr (le cinéaste s'amuse visiblement de ce bordel linguistique) mais le coeur d'Inglourious Basterds y perd sans doute un ventricule.

Il en faudra plus que ce maigre post et ses quelques pistes tracées sans sommeil pour éreinter cette sarabande théorique. Comme un clin d'oeil, le film se clôt sur Brad Pitt lâchant en direction du spectateur : « It could be my masterpiece ». Masterpiece, je ne sais pas encore, mais ma Palme d'or perso, c'est certain. On le revoit très vite et on en recause.

Julien Abadie

Bon genre

[20.05.09]
Cannes 2009

Je ne suis pas raccord. Mes films préférés se font siffler ou ignorer. Et mes déceptions applaudir. Prenez le Johnny To par exemple, mal reçu en projo presse, mollement salué le soir de la première, qui me reste comme une grande expérience plastique et conceptuelle. Allez comprendre. Vengeance c'est un peu l'histoire d'un acteur anachronique, Johnny Hallyday, de son corps égaré dans l'univers d'un autre Johnny nommé To. Premiers plans : longue veste noire, petit galurin, lunettes Yves Mourousi approved, accent à la machette... En ancien tueur à gage, le King français ne passe pas pour un Kong, mais pas loin. Puis le point de bascule, ce repas improvisé par son personnage, cale définitivement la machine. L'incongruité de départ devient floue, volatile, se love dans le système To et ses décrochages incessants. Et Johnny devient grand. Et le film s'échappe, quelque part entre le revenge polar et la fantasmagorie urbaine. On y reviendra sans doute.

L'affaire se corse encore avec Kinatay. Car s'il s'en trouve quelques uns pour défendre le dernier Johnny To, personne - pas même mes estimés collègues - ne souscrit au Mendoza. Reconnaissons que le film ne se laisse pas aimer facilement, surtout dans son dernier tiers, lorsqu'il navigue entre morale édifiante et gore crapoteux. Mais ce serait faire l'impasse sur le geste radical du film, cette horizontalité insane qui vire à l'expérimental. Kitanay gravite autour d'un plan fixe (rarissime chez lui), un bord de mer au crépuscule qui fait office de cicatrice entre la lumière d'une journée idéale (en 35 mm) et le cauchemar de la nuit (en numérique). Voici un film noir au sens premier du terme, c'est à dire qui regarde les ténèbres dans les yeux, ne les fuit pas avec une nuit américaine ou je ne sais quel éclairage indirect. On y suit un élève policier qui boucle ses fins de mois avec des petits trafics sans conséquence. Jusqu'au soir où son boss l'embarque dans l'assassinat d'une pute. Habituellement traiter en quelques plans, voire une courte ellipse, le transfert de la victime dans sa dernière demeure restera sans doute comme l'audace cinématographique la plus gonflée de cette quinzaine : une demi-heure, coincé dans un fourgon, à traquer sur le visage du futur flic le dilemme moral qui l'agite. Le tout dans des plans si mangés par l'obscurité qu'on n'y discerne plus rien que des formes fugaces, des trucs qui bougent dans le noir. C'est l'état d'esprit de son héros que matérialise Mendoza, sans dialogue, sans voix off, seulement avec ce style pulsionnel et naturaliste qui fait sa réputation. Alors c'est vrai, la suite peine à se maintenir au niveau, le film se complaît dans une posture cloacale un peu gratuite, cède au surlignage psychologique (les plans insistants sur l'alliance, le logo de la police sur son t-shirt...), mais la mise en tension de chaque plan et l'indécision qui ravage le héros transforme Kitanay en expérience physique comme on en fait peu. Si la technique de Mendoza a ses écueils (une mise en scène à l'instinct, jamais dégraissée, donc parfois indigeste), les perspectives plastiques qu'elle ouvre les valent bien.

Julien Abadie

PS : Au vue de l'accueil réfrigérant d'hier matin, j'ai longtemps cru devoir intégrer le dernier Tarantino dans ce post (cf. celui de Jérôme, hier, plutôt négatif), mais la décantation critique aidant, je vois poindre plusieurs articles positifs depuis quelques heures. Je ne suis pas seul. J'en parle ci-dessus.

Julien Abadie

Au Giannoli, je reste au lit

[20.05.09]
Cannes 2009

Le film d'Alain Resnais se termine par cette question : « Maman, quand je serai un chat, est-ce que je pourrai manger des croquettes ? ». Voilà, j'avais envie d'écrire cette phrase quelque part, c'est fait. Rhâââ, me suis pas réveillé hier matin pour le Tarantino de 8h30. Du coup, un seul film vu, mais qui cale bien : Le Ruban blanc de Michael Haneke, en compétition. C'est un film très différent des autres films d'Haneke, mais un film autrichien, ah ça, il est autrichien celui-là. Film très différent dès son abord : noir et blanc tranché, film en costumes, narrateur à la première personne, etc. Le Ruban blanc narre les événements étranges qui affectent un petit village allemand paisible à la veille de la première guerre mondiale. Le narrateur, qui est l'instituteur du village, raconte : tout a commencé par ce câble perfidement tendu à l'entrée du jardin du docteur, qui fit choir son cheval et lui brisa la clavicule. Puis il y a la terrible fessée administrée au fils du châtelain local, puis le feu à la grange, et puis d'autres attentats encore. On vous passe les détails, mais en gros on voit bien où Haneke veut en venir, le clou de sa démonstration : les enfants terribles du petit village, qui dans vingt ans basculeront dans le nazisme, ont été formés à cela par leur pères pasteurs, médecins, régisseurs. Cette espèce d'archéologie de la perversion, qui consiste à faire ainsi le portrait par anticipation du nazisme, est en soi passionnante. S'il avait voulu en faire un grand film, Haneke aurait fait un remake bavarois du Village des Damnés. Il a choisi une autre voie : plans fixes le plus souvent, hyper précis, performance de chef-opérateur, diction limpide d'un allemand très soutenu, nous apprend un germanophone, etc. Mise en scène hautaine plus qu'austère, pas nulle bien sûr, mais sur 2h30, ça prend des allures de punition.

Je voulais rattraper Vengeance (cf. l'avis de Julien, ci-dessus), le Johnnie To, qui vient de sortir en salles et dont je voulais faire la chronique pour le site que vous lisez maintenant. Echec, bide : arrivé une minute avant l'horaire annoncé du début de la séance, j'apprends de la caissière que je suis le seul spectateur venu voir Johnnie & Johnny. Séance annulée.

De même, j'annule à l'avance la séance de demain, 8h30 : A l'Origine, Xavier Giannoli (compète). Je n'irai pas. Il y a des cinéastes, comme ça, qui ne vous attirent pas. Je n'ai jamais vu un film de Giannoli, et bizarrement il ne me viendrait pas à l'idée d'aller en voir un. Pourquoi ? Je ne sais pas. J'ai peut-être tort, c'est tout à fait possible. Mais je passerai le Giannoli au lit comme j'étais allé au Johnnie To tôt.

Jean-Philippe Tessé

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Chro #55