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Cannes 2007

Panne sèche

[19.05.09]
Cannes 2009

Huitième jour, le cinquième pour ma part, de ce Cannes 2009 dont on entend dire, quotidiennement, que, crise oblige, il manque un peu de jus. C'est sans doute un peu exagéré mais enfin, c'est vrai qu'on joue moins des coudes dans les rues ou sur la Croisette, et que ça fait, par moments, une impression étrange. Moins de jus et, entre hier et aujourd'hui, deux pannes sèches. La première fut le micro-événement d'hier, une grève des personnels EDF, sur les coups de 15h00, et trois heures de gel (relatif) des activités. L'autre était tout aussi inattendue, mais elle fait plus mal au coeur, c'est, disons, un black out artistique : Inglorious basterd, le Tarantino, vu ce matin à 8h30 pétantes - c'est dire si on avait envie de le voir. La déception est d'autant plus douloureuse que le film, deux ans après le magistral Boulevard de la mort, fait un peu l'effet d'être le fantôme du cinéma de Tarantino, son reflet amorphe et vain, limite grotesque, un squelette de tics empilés sans vigueur. Impression que tout est là, jusqu'à la caricature, mais que plus rien ne marche, impression surtout que Tarantino a du mal à savoir ce qui l'intéresse là-dedans, et qu'on a affaire au final à une espèce de Papy fait de la résistance pour cinéphiles (il est beaucoup question de cinéma ici, évidemment, mais pour dire quoi ?), globalement soporifique, sans joie. On est dur mais, voilà, c'est une grosse déception.

Heureusement, deux grands films ces deux derniers jours, le Bellochio et le Resnais (cf. post ci-dessous), deux films dont il a déjà été question ici et sur lesquels je ne reviendrai pas, sinon pour dire que l'un et l'autre, d'une richesse inouïe, épuisante, continuent d'infuser. J'y reviendrai peut-être d'ici un jour ou deux, une fois tout ça démêlé, mais pour l'heure (et parce que, comme toujours, le temps presse et qu'il va falloir vite filer rejoindre la file des cartes bleues devant le Palais, projo dans 20 minutes), pour l'heure, donc, il faut dire un mot du Audiard, Un Prophète, projeté samedi dernier. Il faut en dire un mot parce qu'il n'en a pas encore été question ici, et surtout parce que, depuis samedi, il faut se farcir quotidiennement à son sujet un enthousiasme (le film caracole en tête des palmomètres de tous poils) qui, disons-le, commence sérieusement à peser. Le film n'est pas tout à fait nul, il se regarde, c'est même, peut-être bien, ce qu'Audiard a fait de mieux jusqu'ici. Deux choses retiennent l'attention, suscitent a priori l'adhésion. Un récit plutôt habile en soi (celui, pour faire très vite, d'un jeune type qui échoue en prison pour six ans, fragile et inexpérimenté, et qui y fera son apprentissage au sein d'un gang de mafieux corses), un récit qui évoque d'une certaine manière l'efficacité de Mesrine, ce qui n'a rien d'innocent puisque c'est le même scénariste, Abdel Raouf Dafri, qui est aux commandes. Il y a, ici comme dans Mesrine, une même façon de déployer un récit absolument programmatique tout en rendant sa mécanique étonnamment discrète, fluide. Deuxième bon point : le casting (à l'exception de Niels Arestrup, insupportable cabot dont le jeu - ici dans le rôle du caïd corse - aimante impitoyablement les pires réflexes du cinéma d'Audiard), à commencer par l'inconnu Tahar Rahim, dans le rôle-titre, dont tout le monde fait un éloge largement mérité. Entre les deux, récit et acteur, un gouffre, insondable : la mise en scène, la Audiard's touch, ballotée tout du long entre platitude absolue et indécrottable balourdise. Le film s'étire entre deux tentations (l'une qui se rêve en réalisme rêche mais se donne plutôt comme une simple littéralité, un bête manque d'idées, de mise en place, de perspective ; l'autre vise un lyrisme qui se résout implacablement en effets pachydermiques et ringards - la scène de la biche, un sommet). Pas de quoi s'exciter, donc, mais voilà, c'est comme ça, le film repartira sûrement avec un prix. D'autres pronostics ? Non.

Jérôme Momcilovic

Resnais, d'un souffle

[19.05.09]
Cannes 2009

Avec l'absence de Jeanne Moreau à la cérémonie d'ouverture (et, espérons-le, de la clôture) et la présence miraculeuse d'Alain Resnais, 87 ans, en compétition officielle, le cru flonflons obséquieux du troisième âge de cette édition 2009 est aussi héroïque qu'inattendu. Les Herbes folles est une pure fantaisie, mais évidemment pas au sens de celles, atrocement bourgeoises et conformistes, d'une Jeanne Labrune. C'est un film d'une jeunesse, d'une liberté et d'une légèreté inouïes, baignant dans un climat d'incertitude et de fragilité continuelles, et dont le titre est le plus beau des programme : un théorème en forme de blind date aberrant (la rencontre à distance d'Azéma et de Dussolier via un portefeuille volé) sur lequel prolifèrent une suite de visions indicibles de ténuité. On pouvait redouter le côté papy bon pied bon oeil du plus charmant pépé du cinéma français, mais c'eut été sans compter sur l'extraordinaire puissance mortifère et la lumière de crépuscule qui chargeaient Coeurs de leur terreur blanche. Si Les Herbes folles est porté par une formidable légèreté de ton et de situations (la voix-off affable et enjouée d'Edouard Baer qui guide le récit), ses personnages saturés de morbidité et la mise en espace onirique de son petit système comique (souvent irrésistible) poussent la mise en scène vers l'abstraction : un exercice d'étrangeté et de désorientation digne de Providence ou des premiers films du cinéaste.

Il faut voir avec quelle virtuosité le film échappe à toute logique (Dussolier, traînant un cortège de mystères et de secrets irrésolus) pour se laisser porter par une sorte de distance aérienne et tragique où les gags et les moments de pure mélancolie sourdent, bruissent, crépitent sans que jamais l'on ne sache où ils vont nous mener. La mort et l'inquiétude planent sur le film comme une sorte de cauchemar qui ne dirait pas son nom, et si l'intrigue joue d'une valse hésitation par instants un peu facile (entre la bonhommie d'On connaît la chanson et le work-in-progress lynchien), tout en revient en permanence à l'absolue pureté qui régit la ligne claire du récit. La gravité diffuse et la volatilité du film trouvent leur paroxysme de beauté dans quelques scènes admirables (le moindre gros plan sur le visage éteint de Sabine Azéma) où le cinéaste reconduit le travail sur les décors désolés de Coeurs (le quartier du 13e, hanté par l'absence et inondé de couleurs tour à tour blafardes et hallucinatoires). Oeuvre de maître, assurément, mais qui s'attache à plonger dans un monde fantastique et doux, empli de petit vieux miyazakiens (les scènes chez le dentiste, énormes) qui font ressembler le film à une étrange remontée du temps. Presque une variation sur Benjamin Button, en somme : un souffle silencieux s'engouffrant dans les vieux plâtres ratatinés de la sélection.

Vincent Malausa

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Chro #55