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[16-17.05.09]

19h15 : les badges roses sont orientés vers le balcon du théâtre Debussy pour la projection de presse du Lars von Trier, Antichrist. Autant dire qu'en bas, c'est déjà complet. Ça sent pas bon pour nous, les badges bleus, sur qui les roses ont priorité. La hiérarchie des accréditations presse est impitoyable et colorée avec, par ordre de priorité : du blanc pour une poignée de journalistes vedettes de la télé ou de je ne sais où ; puis les roses, puis les bleus, puis les jaunes, les derniers servis, pour qui le festival, c'est dur et dont il faut admirer la bravoure. Cette distribution se fait selon la notoriété des médias et leur périodicité (les quotidiens et les radios/télés sont ainsi privilégiés, pour leur réactivité). Accrédité pour un mensuel, je suis schtroumpf. Ce qui signifie faire un minimum de queue pour entrer aux projections des films de compétition. Mais cette année, on a tellement l'impression qu'il y a moins de monde que j'ai prévu « seulement » de venir trois-quart d'heure en avance à la projo du LVT. Ce qui est masochiste de toute façon, vu l'absence totale d'intérêt que je porte à ce charlatan.
19h30 : on annonce que la projection est complète. Après trois-quart d'heure de queue, on plie bagage. trois-quart d'heure d'heure. Au soleil. Après avoir dû repousser les habituels blaireaux qui tentent de gruger tout le monde en passant par les côtés. Pas question d'aller au rattrapage, et poireauter encore trois-quart d'heure entassés dans le couloir de la salle Bazin. Et puis les premiers avis recueillis sur Antichrist renvoient au champ lexical de la scatologie. J'irai vérifier ça plus tard. Et puis ce n'est pas plus mal d'avoir vu finalement, ce dimanche, et pour cause de planning chargé, un seul film. Mon préféré, pour l'instant : Eastern plays, du Bulgare, projeté à la Quinzaine. Un premier film d'un cinéaste passé par la Fémis, qui trace le portrait d'une fratrie à Sofia. Le petit frère, Georgi, vit dans une cité dortoir à se flinguer et se laisse entraîner par des nazillons manipulés par des politiciens (sur le mode : mettez le feu, je viendrai l'éteindre). Le grand frère, Christo, avec lequel le film reste le plus, est un toxicomane. Ok, ça paraît glauque. Mais peu à peu le film quitte ces deux couloirs narratifs, surtout après que Georgi a participé à une agression raciste contre une famille de Turcs au cours de laquelle Christo, tentant de s'interposer, se fait démolir. On revient sur Georgi de temps en temps, pour prendre de ses nouvelles, mais on reste auprès de Christo, dont la détresse est immense, et le désespoir sans fond, et la fatigue sans limite. Avec lui, le film est profondément déchirant. Une émotion d'autant plus grande qu'avant la projection le réalisateur avait annoncé qu'il manquait quelqu'un, ce jour. C'était Christo, l'acteur qui joue le personnage du même nom, dont un carton avant le générique de fin nous apprend la mort, en 2008. L'équipe du film était dans la salle, hier à Cannes, et quand les lumières s'allumèrent on ne sut s'il fallait rester pour applaudir ou partir sur la pointe des pieds.
[16-17.05.09]

Au diable le wonderboy en carton Audiard (trop tôt) et le vieux patapouf Guédiguian (trop long), dont la double présence dans la sélection officielle est à peu près aussi excitante que celle de Franck Lebœuf ou Jean-Marc Barr sur les pistes atroces du Jimmy's, le lieu le plus génialement beauf de la Croisette. Quitte à consommer français, autant se reporter sur la découvertes de deux films fort attendus, et qui constituent un duo aussi improbable qu'aberrant : Le Père de mes enfants de Mia Hansen-Love et Les Beaux gosses de Riad Satouf. Le premier est la confirmation d'un talent énorme : d'un tact et d'une délicatesse sans équivalent dans le jeune cinéma français contemporain, Le Père de mes enfants n'est peut-être pas aussi fort que Tout est pardonné mais permet, ce qui n'est pas rien, de substituer les qualités très « premier film » de ce dernier (fulgurance et fragilité) en une ligne claire d'une tenue époustouflante : évoquer les dernier jours d'Humbert Balsan, sonder les abymes du deuil jusque dans ses plus infimes variations (l'extraordinaire personnage de l'adolescente), voilà bien deux horizons a priori bien risqués pour une si jeune cinéaste.
Le film tire sa puissance singulière d'un refus du tour de force et d'un art de la nuance et du tremblé qui repousse constamment les limites de la sa petite structure faussement naturaliste. Il y a là une propension si naturelle à l'élégie et à la douceur (la lumière printanière qui nourrit les plans les plus anodins du film) autant qu'un sens inné du portrait impressionniste (chaque personnage féminin prenant en charge une part du deuil en une série de déflagrations qui diffractent le mélodrame sans jamais perdre de vue son point de gravité) beaucoup plus complexes et retors que ne pourrait le laisser supposer la simplicité confondante du récit déroulé sous nos yeux. Confirmation, donc, qui laisse espérer - à tout le moins - qu'avec un peu moins de contrôle et un frisson de liberté supplémentaire, Mia Hansen-Love s'émancipe définitivement du statut de petite princesse du « cinéma du milieu » où Tout est pardonné l'avait trop vite installée.
Riad Satouf, le génial chroniqueur de Charlie Hebdo, livre quant à lui un premier film en forme d'attentat au bon goût totalement jouissif : sorte d'Entre les murs revu et corrigé par un étrange mix de Sempé, d'Apatow et d'Inspecteur Derrick, le film est d'une laideur hilarante et d'une tendresse jamais feinte. Ados moches comme des poux, ambiance de petit collège provincial sorti du temps, trouées dégueu et envolées burlesques retrouvant la précision atone et cruelle de la chronique-culte de « la vie des jeunes » dans Charlie, le film trouve une distance extraordinaire entre le rêche de son propos (manuel éruptif de tout ce que la préadolescence relève d'ingrat, de bêtise, de purulent et de cracra) et la douceur de sa forme (une bluette simple comme bonjour), en un exercice de style aussi bâclé que stimulant, où seule manque peut-être la volonté d'embrasser toutes les puissances activées par pareille entreprise (le film n'exploite que très modestement son potentiel choral, et ne décrit que par fragments la petite vie du collège où se situe l'action). Etrangement, la seule limite des Beaux gosses est de ne pas se laisser suffisamment aller à la vignettisation (les personnages faramineux et avortés du caïd ou du petit simplet) et de ne pas faire crépiter à tout prix chaque fantôme de ce petit inframonde à la fois invisible et familier. Mais c'est à cette modestie qu'il doit aussi sa principale réussite : humble et outrageant, grotesque et subtil, Les Beaux gosses est une adorable chronique du temps perdu. On y revient dès juin dans Chronic'art, version kiosque.