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[15.05.09]

Enfin : la première bombe du festival vient d’exploser aux alentours de 14 heures. Suspense ? Pas vraiment, tant on aurait volontiers troqué tous les films de la sélection officielle contre le seul nom de Bong Joon-ho cette année. Mais le dernier segment de Tokyo ! réalisé par le cinéaste coréen avait déçu : récréation ? Phase de décompression post-The Host ? La réponse apportée par Mother, dont on ne savait rien, a de quoi calmer tout le monde : d’abord, parce que le film est un retour au genre qui a fait la célébrité (chez nous) du cinéaste : le thriller qui patauge, la bonne vieille enquête à la coréenne qui vire à une sorte d’apocalypse existentielle (pluie, boue, nuit). Mais si Mother est une sorte de frère de sang de Memories of murder, ce n’est absolument dans la redite ou le ressassement (sinon dans sa fluidité merveilleuse et son élasticité) : le film tire de l’expérience The Host, cette chronique familiale énorme et outrageante, sa folie à la fois enjouée, explosive et ludique. Un idiot et sa mère possessive, un meurtre, une galerie de personnages taillés à la serpe, un portable pervers, un plan d’ouverture dément, pas une séquence sans une idée de génie : nous sommes bien chez Mister Bong, à chaque instant, et pourtant quelque chose ici, derrière les références à Spielberg ou le bric-à-brac De Palmien (peut-être la plus sûre base du cinéma de BJH), avec ses images et trop ou ses images manquantes, ses jeux de substitution permanents entre corps et objets, tient d’une complexité inédite où le moindre plan tient lieu de transe ou de célébration des puissances les plus contradictoires et les plus élémentaires du cinéma (le plan final, peut-être l’un des plus beaux vus depuis des années).
Peut-être parce que le thème de l’idiot, exploité ici dans une veine dérangeante assez proche d’un Secret sunshine ou d’un Missing person (beau thriller vu en Corée la semaine dernière, et qui devrait à coup sûr traverser les frontières dans les mois à venir), qui acère non seulement le style de Bong, mais en repousse les limites narratives, le poussant ouvertement du côté des plus prodigieux néo- primitifs du cinéma contemporain (la référence permanente à Macbeth). Limpide en surface (on songe à Hitchcock ou Shyamalan pour la ligne claire du récit), le film fait bouillir en profondeur une sorte de furie chamane (les femmes sorcières, la scène de crime et son corps suspendu digne de Kaïro) où le rituel baroque menace en permanence de brouiller ou diluer le tracé classique : le jeu d’identification tout en bascules avec le fils et la mère, dans un paradoxe de trompe-l’oeil et d’évidence, offre au film une profondeur qui, sous les traits banals d’un film d’auto-justice tel que les cinéastes coréens en raffolent, écrase d’une simple ellipse, d’un simple soubresaut, les récit faussement distanciés et atrocement pompiers d’un Park Chan-wook. C’est l’une des belles leçons de ce festival, décidément : alors que le riquiqui Thirst parade dans le défilé tristounet de la compèt’ officielle, Mother erre, modeste et souverain, dans les eaux plus acidulées d’Un Certain regard. C’est à la fois pathétique et rassurant : le discret monsieur Bong, artificier tranquille, a de toute évidence l’avenir devant lui.
[15.05.09]

J’ai la crève, mais tout le monde s’en fout et c’est bien normal. Revenons à hier. La Quinzaine des réalisateurs commençait par le gros morceau : Francis Ford Coppola qui, retoqué de la compétition, refusant d’être en soirée spéciale, a proposé ses services à la Quinzaine, qui n’a pas refusé l’aubaine de projeter le nouveau film du maestro. Et ce n’est pas seulement un coup : Tetro est un beau film. Et s’il avait été en compétition, il se serait fait allumé. Poliment, certes, mais sûrement. Sans doute parce qu’il ne ressemble pas au film fantasmé via le pitch : l’histoire d’une famille d’immigrés italiens en Argentine. On pouvait rêver d’une grande saga qui se déroule sur 30 ans, avec de vastes scènes de famille, etc. C’est aussi cela, mais dans un autre sens. C’est Coppola 2 qui réalise. Le 1 s’est tu il y a dix ans. Le 2 continue de raconter les mêmes choses, mais à sa nouvelle manière, qui était celle de L'Homme sans âge et, comme ce dernier, en vidéo. Histoire de famille où se décèle évidemment l’autobiographie. Un père musicien, un oncle musicien, etc. Vous devinez la suite. Cela ne va pas sans une certaine cruauté quand, sur une plage, un père dit à son fils : « il n’y a de place que pour un seul génie dans la famille ». Ouille. On aimerait bien en parler plus longtemps, mais un film important à Cannes n’est que l’événement d’une matinée, d’un après-midi ou d’un soir, alors qu’à Paris il vous ferait bien une semaine ou un mois. Là, maintenant, il faudrait dire un mot du Costa, du Marina de Van, du Suwa/Girardot, du Park Chan-wook.
Suite du programme, donc, vite et dans le désordre :
- Thirst, Park Chan-wook (Compétition) : un film de vampire inspiré de Thérèse Raquin. Ouais. Personnellement je n'ai jamais été intéressé par le style tapageur et creux du Coréen. Thirst est meilleur que les autres, moins vilain et plus solide, surtout sa première partie (la métamorphose du curé, joué par l'acteur amaigri de The Host, en vampire, et l'histoire d'amour). Park a souvent des idées, on ne peut pas lui nier ça, mais elles font plop, c'est toujours très accessoire, très superficiel, et son petit ton ironique permanent abîme tout.
- Ne te retourne pas, Marian de Van (Hors compétition) : Sophie Marceau voit trouble et se transforme
peu à peu en Monica Bellucchi. Littéralement. L’idée, bien sûr, est séduisante,
et sur la métamorphose elle-même (qui commence par le mobilier, les autres, des
moitiés de visages) la réalisatrice s’en tire honorablement. La suite est
laborieuse, car maintenant, il s’agit que le scénario justifie la métamorphose.
Et là, le film n’a plus guère d’intérêt.
- Ne change rien, Pedro Costa (Quinzaine) : Grand écart. Après avoir filmé le pauvre et majestueux
Ventura dans En avant, jeunesse, Pedro
Costa a filmé Jeanne Balibar durant son apprentissage de la chanson, tantôt
avec Rodolphe Burger (en studio, sur scène), tantôt avec Offenbach et La
Périchole. Le résultat est très beau, d’abord parce que l’image est
admirable ; des cadres, des lumières d’une densité carbonique. Le film parle
du travail, de l’effort, de l’échec. On pense bien sûr au décisif Où gît votre sourire enfoui ?,
consacré aux Straub. Mais c’est autre chose évidemment, Balibar, elle, chante
et parfois n’y arrive pas. C’est parfois cruel pour l’actrice, et ses chansons
sont des complaintes : « you’re torturing me », « peines perdues »…
- Go get some Rosemary, des frères Safdie (Quinzaine) : Retour
des Safdie, Josh et Benny, un an après The Pleasure of being robbed, qui fit la
clôture de la Quinzaine. Pour Go get some Rosemary, ils ont embauché Ronald Bronstein, réalisateur de l’ébouriffé Frownland, et qui est génial ici dans le rôle d’un père à la ramasse, projectionniste de
son état (comme Bronstein, dans la vie vraie), affublé de ses deux marmots dont
il n’a la garde que pour deux semaines. Le film est plus mâture que le
précédent, dont le dilettantisme faisait aussi le charme. En tout cas, il
montre que les frères ont de la suite dans les idées.
- Yuki et Nina, Nobuhiro Suw / Hyppolite Giradot (Quinzaine) : premier essai derrière la caméra de
l’acteur, accompagné par le brillant japonais Suwa. C’est peut-être c’est
attelage qui donne l’impression que le film est moins bien mis en scène que les
autres, tous d’une précision affolante. C’est l’histoire d’un couple franco-japonais
qui se déchire et de leur fillette, que sa mère voudrait emmener au Japon. Mais
sans être hyper excitant, le film est réussi, transpercé par une idée très belle (no spoiler).
- Mother, Bong Joon-ho (Un Certain regard) : Entre Park Chan-wook et Bong Joon-ho, le festival (qui
avait raté The Host, retenu à la Quinzaine) a clairement choisi le
premier, et il a tort. Je laisse Vincent Malausa (cf. post ci-dessus) évoquer Mother, d’autant qu’il est plus enthousiaste que moi. Après l’ouragan The Host, je n’osais pas espérer un deuxième chef-d’oeuvre dans la foulée. Mother, qui verse plutôt du côté de Memories of Murder, n’en est pas moins une réussite.
Note 1 : ici j’ai l’impression de voir chaque année
beaucoup de films qui démarrent bien et puis s’effondrent - impression liée au
fonctionnement d’un pareil festival, c’est certain, mais aussi peut-être, de ce
que les films sont de plus en plus pensés d’abord comme des pitchs. Et après,
il faut enchaîner, et c’est là que c’est difficile.
Note 2 : chronique du sarkozysme tel qu’il continue : voilà que les villas où se déroulent les fêtes sont cette année
soumises au même régime que les plages (depuis 2000, suite aux plaintes des
riverains) : extinction des feux à 2h00, 2h30. Un exemple, dans une
certaine villa où l’on aime se réfugier chaque année parce qu’elle échappe à la
vulgarité ambiante, on apprend que la police cherche des noises, et refuse de
délivrer des autorisations. La raison ? Un voisin richissime, habitant une
villa pourtant éloignée, a le bras long et s’est plaint. Le pauvre, 2 ou 3
nuits par an, il entend un peu de bruit et son auguste sommeil est troublé.
Bientôt on interdira sans doute toutes les fêtes, comme ça la ville roupillera
en paix. Mais elle se réveillera avec un festival sinistre, et des festivaliers qui se plaindront, à leur tour, de la politique tarifaire qui sévit dix jours par an, et permet à la ville de Cannes de continuer d’être un repaire de gros richards aux bras longs.
[15.05.09]

Grosse ambiance sur la Croisette : rues vides, temps pourri, défilé de vieux tromblons formolés, le premier vendredi cannois a pris des airs de Floride dévastée à la Romero. Heureusement que la programmation journalière, soporifique et boudinée à souhait, est là pour nous faire rêver : entre Jane Campion, Marina De Van et Corneliu Porombuiu, pas difficile de trouver son salut du côté de la salle Debussy, où le simple nom d'Ang Lee, dans pareille sinistrose, fait figure de messie. Si son affreux titre à la Ken Loach ou Mike Leigh (Taking Woodstock) pouvait laisser augurer d'un académique documentaire musical en costumes, le film est habité d'une étrangeté qui prend très vite le spectateur à rebrousse-poil : loin des dernières oeuvres raffinées, subtiles et dantesques du cinéaste, Taking Woodstock - bien que dans un tout autre registre - surprend à peu près autant que les premières images de Two lovers de James Gray par son improbable statut, sa teneur absolument indécidable : entre chronique familiale cheap et vague comédie yiddish, le film propulse le spectateur dans le quotidien rabougri d'un freluquet timide et fauché, écrabouillé par une mère criarde et possessive, qui a l'idée de transformer la petite ferme familiale en motel à l'occasion de Woodstock.
Du mythique concert, Ang Lee choisit de ne montrer qu'une sorte d'énorme flux, un pur événement plastique (marée humaine, élan démesuré et circulations inouïes), une force en mouvement, un simple point de fuite aspirant bientôt tout le film dans son sillage (le débarquement d'un million de hippies dans une cambrousse de rednecks). Sorte de néo-classique contrarié, toujours à la limite d'un maniérisme alangui et subtil, Lee trouve ici l'occasion d'une extraordinaire suite de déflagrations douces et d'effets de rupture quasi-invisibles, où la base du film (le récit d'une émancipation adolescente doublé d'une satire sociale souvent hilarante de l'Amérique profonde) confine à l'hypnose. Sa fausse immobilité théâtrale, sa mesquinerie feinte (on songe parfois à un Spinal tap inversé, sorte de mockumentary musical pécore dont on aurait soustrait toute séquence de concert) jouent sur une opposition constante entre le domestique et le cosmique, cet horizon de désir et de liberté (le jeu avec le hors-champ lointain du concert) qui infuse peu à peu toute image, au point de renverser des montagnes par un petit froissement de plans (la mère shootée aux cakes à l'herbe, après une ellipse énorme).
Jamais le film ne cède à la banalité complaisante du film-trip, à la fois trop rêche (les images délavées style seventies) et trop volatile, entièrement voué, surtout, à la description minutieuse de son aventure psychologique (l'horizon d'académisme avec lequel joue en permanence le cinéaste). La scène où le héros freluquet se laisse entraîner par un couple de hippies est d'une précision presque dardennienne, jouant sur une latence (le retard de l'effet des pilules de LSD) qui ouvre le film à cet espace méthodologique - ou disons à son statut de petit manuel existentiel dont les comédies d'Apatow font leur miel - qui fait qu'on n'accède au Graal (le mélodrame pur) qu'au prix d'un travail de sape et d'une rigueur volontiers désagréables. Voilà, extraits de la gangue de ces premiers jours cannois, quelques plans inouïs de beauté (l'image inaccessible et lointaine du concert au bout d'une nuit hallucinée) qui offrent à Taking Woodstock sa douceur réaliste et suave, à la fois enjouée et désespérée : un film qui sait prendre le temps de se laisser habiter par son rêve, trop conscient, peut-être, de l'imminence de la gueule de bois (le finale en forme de grand chantier d'apocalypse).