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Cannes 2007

Y a plus d'espoir

[14.05.09]
Cannes 2007

Rhâââ… 7 heures pour faire Paris-Cannes en TGV, deux heures de retard – ratée, la projection du Pixar (cf. post ci-desous) à lunettes 3D. Ça commence. Mais bon, on est quand même content d'être là, à Cannes, au 61e festival international du film. Tout le monde l'annonce, et c'est vrai : moins de grosses pubs sur la Croisette, un peu moins de monde (c'est pas plus mal), c'est la crise. Mais les têtes habituelles sont là, et même celles qu'on n'a pas du tout envie de voir. Mais bon, on est content.

Première séance, 19 heures, projection de presse de Nuit d'ivresse printanière, en compétition. On se rassoit, un an après, dans le théâtre Debussy. Un an qu'on n'avait pas assisté à ce rituel étrange qui a cours au festival depuis des années : au début de la projection, quelques « Raoul ! » fusent dans la salle. Les nouveaux venus ne comprennent pas. Et j'avoue, à ma grande honte festivalière, ne plus me souvenir à quoi correspond ce cri, qui est le « Montjoie, Saint-Denis ! » du festival. Quelques rires dans la salle, on est content. Deux heures plus tard, ça rigole moins. Le film de Lou Ye n'incite pas spécialement à l'hilarité. Lou Ye, voilà un type courageux, et même téméraire. Il y a deux ans, il montrait ici, sans l'aval des autorités chinoises, Summer Palace, une romance avec en toile de fond les événements de 89. Le pouvoir chinois a très modérément apprécié, et l'a fait savoir à Lou Ye. Deux ans plus tard, donc, le voici de retour avec un film complètement désespéré (crime n°1), avec en prime des protagonistes homosexuels (crime n°2) et de franches scènes de cul. Et bien sûr, pas d'autorisation officielle. Clairement, Lou Ye risque gros. On se souvient de Wen Jiang qui, à cause des Démons à ma porte avait purgé une interdiction de filmer de plusieurs années.

Les réalisateurs chinois ont toujours le couteau sous la gorge. Et pourtant, on a vu des tas de documentaires chinois très subversifs, implicitement très critiques envers le régime. En fait, aussi aberrant que cela puisse paraître, si le processus de censure des films de fiction est bien rôdé, en revanche il n'existe pas vraiment pour les documentaires. Du coup, les réalisateurs de docs s'engouffrent joyeusement dans cette espèce de vide juridique, et ne se gênent pas dans le choix de leurs sujets. Dans la limite, bien sûr, où ils ne se font pas trop remarquer. En disant cela, on pense à notre ami Zhao Liang, auteur d'un documentaire remarquable sur des flics, Crime and punishment (jamais sorti en salles, hélas), et qui cette année a les honneurs de la sélection officielle, où il présentera Pétition : les plaignants, un film sur lequel il travaille depuis des années, et qui dissèque la machine administrative chinoise à travers le système des dépôts de plaintes. Pour quelqu'un comme lui, qui travaille dans un réseau alternatif et ne rend pas de comptes aux autorités, quels seront les effets de la forte exposition cannoise ? Uniquement bénéfiques, on l'espère. Il faut savoir aussi que la censure chinoise, comme toutes les censures, est à la fois bête et tordue. Il y a plus de dix ans, ils avaient tonné contre Happy together de Wong Kar-wai au motif, entre autres (et sans même parler de la question homosexuelle), que puisque le film se passait en Argentine, donc loin, le titre suggérait par la négative que si l'on était heureux ensemble ailleurs, on était malheureux seul ici, en Chine (c'était au moment de la rétrocession de Hong-Kong).

Revenons-en à Lou Ye. Dans son film, deux hommes s'aiment intensément. L'un deux est marié, et sa femme est au courant de cette relation. Elle en souffre beaucoup, et fait suivre son mari par une sorte de détective amateur. Ce qui est beau et tragique dans cette histoire, c'est qu'on sent à quel point cette histoire d'amour est vitale, surtout pour l'homme marié. Les amants voient leur relation comme une île. Etouffés, ils ont sans cesse besoin de s'y réfugier. Ensuite, d'autres personnages entrent dans la ronde, le détective amateur et sa copine. On reste avec l'amant, qui donne aussi dans le travestissement, et ne décroche pas un sourire du film. Toujours cette soif de vivre, qui est d'abord un besoin de s'échapper, d'aller sur l'île. Et la conscience pleine de cet impératif. Les liens se défont ici pour se renouer là. Ce qui gêne un peu - outre que le film est un peu long, un peu amorphe parfois dans son rythme, presque monotone, tout en caméra à l'épaule -, c'est que l'amour entre hommes figure une échappatoire de laquelle les femmes, naturellement, sont exclues. Mais le film finit par leur faire une place. Pas pour longtemps, car de toute façon l'île n'est qu'un songe. Et l'amour, quand il est sincère, file entre les doigts. Il ne reste plus qu'à s'en souvenir, il ne reste que des regrets. Ce désespoir qui suinte partout dans le film est réellement bouleversant.

Demain, l'événement, Coppola.

Jean-Philippe Tessé

A la vodka cerise

[14.05.09]
Cannes 2007

Le Festival commence mal. Ils nous ont refilé un sac à dos. Putain. Un sac à dos. Avec le pauvre sticker « Cannes 2009 » sur la poche de devant. Made in China. C'est la crise. Festival au rabais ? Mouais. Ca monte pas haut au baromètre de la compèt’ officielle, c'est vrai (quand même, le To et le Tarantino), mais un point d'interrogation (Mendoza sur un film de genre) et quelques valeurs sûres (le Resnais, le Audiard, le Tsai Min Lang) donnent le change. Surtout, il y a les fameuses sélections parallèles où l'on piochera - on parie ? - le meilleur du lot. Coppola en ouverture de la Quinzaine, Pedro Costa et Les Beaux gosses (gros buzz, celui-là) dans la foulée. Puis Bong Joon Ho à Un Certain Regard. Et Kore Eda, Raya Martin. Festival au rabais ? Non. A minima. A priori.

Foin de prospectives, l'heure est à l'ouverture. Sans doute la plus belle, les archéologues de la Croisette en jugeront, de ces dernières années. En sélectionnant le dernier Pixar pour lancer les festivités, Frémeaux et sa clique ont assuré le coup avec un consensus prévisible. Pensez : l'histoire d'un petit vieux qui décide, un beau matin, de réaliser le rêve de sa défunte épouse en décollant avec sa maison pour l'Amérique du Sud. La vie, ses espoirs, ses déceptions, ses renoncements, tout ça. Là-haut ? Fé-dé-ra-teur. Trop simple, vous vous en doutez ; faux film mineur, c'est évident. J'ai souvenir, vous allez comprendre, d'un concert de Paul McCartney. D'un morceau bien particulier en fait, le plus rebattu de tous : Let it be. Entendu combien de fois celui-là, massacré par tous les gratteux possibles, repris en choeur à 3h00 du mat' pour mettre à mort les fins de soirée (relire Reiser). Puis là, sur scène, l'état de grâce, je redécouvre la chanson, pas parce que McCartney la joue mieux, non, parce qu'il la transcende, ressource ce qui n'était plus qu'un lieu commun. Comme s'il l'interprétait pour la première fois. C'est un peu ça Pixar, c'est un peu ça Là-haut : l'impression d'avoir déjà vu ça ailleurs, souvent, mais jamais comme ça.

5 minutes. Il n'en faudra pas plus à Pete Doctor, le temps d'un incipit bouleversant, quasi muet, pour nous clouer les larmes aux joues. Le truc le plus con du monde. Le récit d'une vie de couple en accéléré, quelques plans tout au plus, d'une douceur, d'une justesse infinie. Tout le prix d'Apatow, là, en 5 minutes chrono. Et dans la foulée, alors que la boule nous bloque encore la gorge, ce plan fixe, hilarant, trop long juste ce qu'il faut, d'un Somfy descendant lentement l'escalier. Là-haut c'est un film étrange qui ricoche d'un plan à l'autre, d'une idée à la suivante, par bond successif, sans vraiment s'appesantir mais tout en s'inscrivant dans un mouvement global, classique. J'aime à voir des trajectoires dans les meilleurs Pixar, une spirale dans Wall.E, une ligne brisée dans Monstres et cie, une highway dans Cars. Là-haut est plus complexe que ça, moins théorique peut-être, mais il ne se réduit pas. A rien. Chaque idée vaut et reste pour ce qu'elle est : une idée. Des chiens qui parlent ? Pas besoin de se justifier, en une poignée de secondes c'est intégré, aimanté à l'intrigue. Tout le film fonctionne ainsi, par agrégations successives, supersoniques, tout en se débarrassant du superflu : le pitch de départ.

Elle est là la beauté de Là-haut, dans ce double mouvement qui consiste à en rajouter tout en lâchant du lest. A enfler en épurant. A preuve, les enjeux de départ (la destination) qui sont résolus dès la deuxième bobine et petit à petit largués en route comme de vieux meubles. Fin d'une aventure début d'une autre. Le dernier Pixar raconte une transition, un ricochet disions nous, l'histoire d'un homme qui perd son rêve de vue en le matérialisant (un plan le pleure en sourdine) et comprend, enfin, qu'une destination ne vaut qu'en fonction de la suivante. Une perte irrémissible pour un renouveau, un reset pour un reload : Là-haut c'est la version aérienne de Gran torino. Jusqu'au gamin, passager clandestin de ce voyage inisciatique, qu'on verrait bien d'origine asiatique. Délesté de la misanthropie de papy Eastwood, la chose vire au feel-good movie, c'est certain, mais avec cette pointe d'urgence, d'irrémédiable, qui laisse l'arrière-goût amer de courir après le temps si l'on choisit de le prendre. Et personne ne l'avait encore dit comme ça.

On se souvient alors que c'est au même Pete Doctor que l'on doit l'expérimental Monstres et cie. On se souvient de sa manière singulière de jouer des portes comme de chambranles narratifs, de les claquer à une vitesse exponentielle, presque absurde. Au fond, Là-haut ne fonctionne pas si différemment, s'inscrit cette fois dans un récit classique, entre Jules Verne et John Huston, mais ouvre et ferme les accès de l'intérieur du film. Avec la même énergie slapstick, un même art du rebond et de la glissade (l'azur a remplacé les couloirs lisses). Mais alors que le premier se clôturait sur le secret derrière la porte (travelling avant, resserrement sur le monde fantastique), le second se ferme sur une promesse d'ailleurs (travelling arrière, ouverture sur le monde réel). Question de mouvement : d'un côté une petite fille qui va grandir, de l'autre un petit vieux en train de rajeunir. Et de l'une à l'autre, une même éthique, un même constat : Pixar reste solidement ancré au sommet de l'animation mondiale. Là-haut, tout là-haut.

Du coup, je tiens à peine à vous parler du Lou Ye, pourtant en compétition officielle. Un film qui se rêve clandestin mais ne lâche jamais son visa. Chassé-croisé entre homos et hétéros, petites tromperies et grands mensonges, Nuit d'ivresse printanière c'est de l'académisme qui ne dit pas son nom. Lou Ye, cinéaste chinois interdit en son propre pays, nous raconte au fond les aléas de sa production - portes entrebâillées, regards furtifs, réal sauvage, à l'arrache - mais échoue à insuffler le moindre sentiment d'urgence à son mélo plus cucul que vraiment cul (on est loin des pulsions brutes de Serbis). Rien n'accroche ici, ne résiste, même le rapport au corps homosexuel se vit sans émotion plastique notable (on est loin de Mala noche).

Je sors du Coppola (Tetro), d'une étrange beauté fragmentaire. Le temps de dérusher mentalement, et on en reparle.

Julien Abadie

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Chro #55