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[18.05.09]

D'abord, souscrire à l'enthousiasme de Vincent à propos du Bellocchio (cf. ci-dessous), proprement hallucinant. A le voir comme ça, à se faire ballotter par lui et ses myriades de visions, on a l'impression d'avoir sous les yeux un très grand film (c'est le plus important) et aussi, puisqu'on est à Cannes et qu'il faut jouer au jeu un peu cucul de la compétition, une Palme d'or plus qu'évidente, du moins ce mardi. Une pulsion ronchonne nous fait penser que l'Italien repartira pourtant avec dans la musette, tout au plus, un prix de consolation, et encore. Il lui sera sans doute reproché son pompiérisme - un comble pour un film monumental, certes, mais qui en fait l'impitoyable procès. On a l'impression de voir aussi une somme : les deux élans de toujours du cinéma bellocchien - politique et psychiatrie - s'enroulant dans un malstrom impétueux que viennent visiter les figures habituelles de l'Italien (ces petits grappes humaines qui avance dans les couloirs, entre mille exemples), pour aboutir à une sorte de vertige total et la sensation que le monde s'écroule sous nos pieds.
Ensuite, dire un mot sur le Resnais, dont nous sortons à l'instant, avant que Vincent n'en parle plus longuement demain. Les Herbes folles est, a priori, annoncé comme le dernier film du maître (87 ans dans quelques jours). Deux solutions pour finir une oeuvre : viser le sommet ou passer par la prairie des histoires. Resnais a choisi, bon sang mais c'était sûr !, de prendre la seconde voie. Manière, la plus belle, de rester éternellement au sommet.
Redescendons de quelques étages pour commenter vite deux films vus aujourd'hui. D'abord, Canine (Un Certain regard), un film visiblement tout ce qu'il y a de plus autrichien battu (et rebattu) : un famille de dingues, dont les enfants (de jeunes adultes en fait) sont séquestrés depuis leur naissance par leur parents timbrés qui, façon Le Village, leur interdisent de franchir les limites du parc entourant leur maison, sous peine d'encourir les plus graves dangers (un chat pourrait les dévorer, par exemple). A l'intérieur, un monde, une langue, un imaginaire en complet décalage avec ce réel dont les enfants n'ont pas la moindre idée. C'est brutal, hardocre, un peu théâtral. Moi qui tiens en horreur le cinéma wannabe radical venu des contrées tyroliennes, j'avoue avoir plutôt aimé ce truc tordu qui s'avère, au final, n'être même pas autrichien : le réalisateur est grec, se nomme Yorgos Lanthimos, et passe pour un théâtreux du genre pas commode (d'où peut-être, l'impression précédemment évoquée).
Plus détendu, mais beaucoup en détention, le buzzé I love you Philipp Morris (Quinzaine), de Glenn Ficara & John Requa : l'histoire d'amour de deux types qui se rencontrent en prison. Jim Carrey est venu présenter le film avec les réalisateurs, mais à 14h00, et non pas le soir comme le veut la tradition, retenu qu'il était, expliqua-t-il sur scène, par Christmas Carol, le prochain Zemeckis dont il est la vedette - « je suis un bout de fromage sur un piège à souris », se plaignait-il en riant. Quelques blagues, un grand sourire, il était bien. Et a vigoureusement soutenu ce premier film, dont il est visiblement très fier. Il y est, c'est vrai, au sommet de sa forme, c'est-à-dire dans cette zone intermédiaire entre l'histrionisme et la performance dramatique. Le film est bourré de trucs assez convenus, mais il est assez drôle, et tente le mélange des genres avec plus ou moins de réussite.
Allez, demain, Tarantino. 8h30. Rhâââ.
[18.05.09]

Il suffit parfois d'un micro-événement complètement anodin (passage innocent du côté du pavillon coréen ou petit détour innocent par la terrasse de la Quinzaine) pour vous transformer le minutieux planning préparé la veille à 5h du matin (cinq films à voir en une journée, en y croyant très fort) en chaos irréversible et total (résultat : un demi-film entrecoupé d'assoupissements à durée totalement inconnue). C'est la loi de Cannes, une sorte de théorie du battement du papillon version Croisette qui transforme les moindres 500 mètres à parcourir pour rejoindre le Palais en improbable odyssée spatio-temporelle sans la moindre espérance de retour à la normale. La journée fut donc maigre (cinématographiquement parlant), mais sauvée in extremis par un film qui - ce n'est pas rien - écrase à peu près tout ce qui a été vu jusqu'alors en compétition officielle. Ce n'est pas ce qu'on pourrait appeler une surprise (le sauveur du jour ayant pour nom Marco Bellocchio, le dernier maître du cinéma italien), mais cela suffit à espérer très fort que Vincere reparte - sinon avec la Palme - avec un prix archi-mérité.
Le film est monstrueux en tous points, d'une beauté monumentale et crépusculaire, impossible à digérer en une seule vision : Vincere fonce à tombeau ouvert dans une forêt de symboles dont les bornes régulières (images d'archives de l'Italie fasciste) rythment un récit qui dévie de son apparente linéarité (une sorte de biopic mussolinien débutant en 1907 par le coup de foudre entre le futur Duce et Ida Dalser, une inconnue rencontrée dans la nuit) pour se briser en mile éclats contre une simple trace de l'histoire à l'effet-tâche d'huile (la fiction comme engrenage tragique, dément et incontrôlable) : la naissance d'un fils répudié par le dictateur et la tentative par Ida Dalser, son amante inconnue, d'imprimer sa trace dans une intrigue lancée comme un bolide à travers le siècle. Malgré la raideur opératique du biopic, satire imparable sur le pompiérisme mussolinien, Vincere se laisse peu à peu aspirer par le destin de cette femme (héroïne inconnue de l'Histoire ou démente mythomane). Si le film ne tranche pas historiquement, il s'engouffre dans la trajectoire de cette maudite (enfermée en asile psychiatrique et dépossédée de son fils) pour se laisser aller à une suite de visions inouïes, à la teneur indécidable, dans un climat de folie sourde qui éclate en tableaux tous plus somptueux les unes que les autres.
La froideur guindée et la raideur romanesque de Bellocchio ne sont qu'apparentes, le film baignant dans un onirisme permanent où l'effet fantastique semble apte à surgir de la moindre dissolution lumineuse ou du moindre jeu de clair-obscur (admirables arrière-plans plongés dans la nuit, utilisation systématique de la longue focale qui transforme les fonds en une substance fluide, élastique et mouvante). Le film évite subtilement les effets les plus attendus (parallélisme historique, laissons cela au beau Caïman de Moretti) pour plonger tout entier dans son bain de ténèbres. L'édification d'une forme si singulière (un cinéma entre opéra nocturne et précision blafarde de la chronique) fond avec un tel naturel la grande et la petite Histoire qu'il serait presque vain de tenter d'en sonder avec exactitude la surpuissante charge symbolique (l'Italie fasciste qui ne reconnaît pas ses enfants, la folie du fils transformé en une sorte de bouffon mimétique de son père). Trop tôt peut-être pour en mesurer toute la complexité, mais bien assez tard - alors que le buzz Audiard continue d'enfler pathétiquement - pour considérer ce portrait de femme au lyrisme sans fond comme le plus fou et le plus désespéré de son auteur - ce qui équivaut à en faire l'un des plus importants de ces dernières années.
[18.05.09]

Le souffle court. C'est un peu le tarif ce stade. 4 films par jour, 3h par nuit, 2g par oeil et une hygiène alimentaire aléatoire (hier, chocolat, sardines, vin blanc) : le corps tient mais on ne sait pas trop comment. Ca s'appelle le phénomène de résilience. Il paraît. Une capacité à résister à tout tant que le cerveau nous en donne l'ordre. En vrac depuis le début :
- Thirst : Twilight
revu et corrigé par un boucher coréen.
- Vincere : une escalope milanaise sortie du
congelo. Appétissante, gratinée et imbouffable.
Sur Bright star, quand même, attardons-nous. Seule femme palmée d'or de l'histoire du festival, Jane Campion nous revient avec un mélo en dentelle et jabot. 1818. Angleterre victorienne. Un poète fauchée et une midinette inconséquente tombent amoureux, se comptent fleurette, avant de se briser le coeur. Comme souvent, le premier plan nous joue la note d'intention. Mon voisin de fauteuil griffonne un « Vermeer » fébrile sur son calepin. Symptomatique de ce qui va suivre. Bright star sera un film ultra-composé, une sorte d'eau-forte, jolie mais irrémédiablement figée, qui se ressource aux maîtres de la peinture pour donner le change. Il y a bien sûr quelque geste courageux à jouer de cette fixation de chaque chose, à juguler jusqu'au moindre élan amoureux, pour véhiculer un érotisme latent, souterrain, mais qui ne sourdra jamais du mur des conventions. C'est à la limite pour cette excitation vertueuse, ces étreintes empêchées que Bright star peut se laisser aimer : l'image impossible, presque manquante, de ce couple qui s'abandonnerait enfin aux plaisirs de la chair, dégage une charge sexuelle que toutes les scènes de cul du monde traquent sans jamais capturer. Mais. Le film tombe hélas sous les coups répétés des deux pires ennemis du genre : plan-plan et gnan-gnan. Ce sont eux qui contrecarrent l'érotisme chaste que l'on évoquait : impossible de passer outre les articulations arthritiques entre les plans (ça craque de partout), impossible d'ignorer le niveau prépubère de cette passion (les effusions OK Podium, ça va un temps), Bright Star perd de sa séduction diffuse parce qu'il ne génère aucune émotion, nous laisse indifférents, disons même agacés, devant ces deux ravis de la crèche. Même son sens de la retenue finira par s'effondrer sous l'effet de la pesanteur. Et pouf.