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[22.05.08]

Neuvième jour. D'abord, ouvrons le mic' à la gentille crêpière du bout de la Croisette : « On sent que ça se termine, le Festival, c'est drôlement en train de se vider ». Elle a raison, et d'ailleurs ça commence à foutre un drôle de cafard. En attendant, beaucoup de films à voir, derniers jours plutôt chargés, d'où ce post rapido, rédigé dans la salle de presse dorée par le soleil déclinant, avant de reprendre la course, ou de tomber raide, foudroyé par l'épuisement.
D'abord, Delta, troisième film du Hongrois Kornél Mundruczó, présenté en compétition officielle. Beau film, qui m'a pris un peu par surprise tant sa beauté plastique un peu hautaine, monumentale, à la limite du surfilmage, n'avait rien pour rassurer a priori. Le pitch, pas franchement rigolo, c'est un peu l'« impossibilité d'une île ». Un type revient au pays après avoir fait fortune dans le bois, retrouve sa mère quittée il y a des années de cela, se découvre une soeur de son âge. Le frère et la soeur décident de s'isoler de tous (les villageois dégénérés et jaloux de sa situation à lui), font naître un amour incestueux et entament la construction d'une maison / îlot sur pilotis sur les bords du Danube. Au bout du film, les villageois violent et tuent la soeur, puis le frère, sur le ponton qui mène à la maison utopie. Rideau. Formellement, donc, c'est splendide, monté sur du Popol Vuh ou du Schubert, et au final étonnamment digeste, entêtant et absolument cohérent, Mundruczó se gardant toujours de franchir le pas qui ferait de cette flamboyance formelle un repoussoir.
Che : sacré ratage, et on se dit qu'une distribution en l'état (deux segments pour une durée totale de 4h28) serait un suicide pur et simple. Un long chemin de croix, donc, hier soir, entrecoupé à l'entracte par une pause Kit-kat, gracieusement offerte par l'organisation du Festival. Ratage au fond n'est peut-être pas le mot, on sent bien que le résultat, long et double tunnel d'ennui, tient à un véritable parti-pris de la part de Soderbergh, comme si, d'évidence, il se refusait absolument à tirer un film de l'épopée de Guevara. La première partie raconte la prise de Cuba (lézardée de quelques flash-backs sur l'établissement du projet avec Castro, ainsi que d'anticipations sur le discours à l'ONU de 1964, et soutenue par la voix-off de Guevara). La seconde en est le remake bolivien, conclu sur la mort du Che. Soderbergh choisit de le dessiner avant tout en chef militaire, s'abstient délibérément de tout recul, contournant tous les enjeux, refusant de choisir, collant au déroulé répétitif des opérations auquel, vite, on peine à s'intéresser. C'est interminable et ça ne décolle jamais.
Une autre surprise, mais dans le mauvais sens, cette fois : la projection ce matin, huit heures trente pétantes, du Garrel (le premier à se voir sélectionné ici), La Frontière de l'aube (photo). Le film a au moins ce beau titre pour lui (c'aurait pu être celui du Gray, d'ailleurs, et dans les deux il y a à choisir entre une blonde qui est un pur fantasme - de mort, chez Garrel - et une brune qui serait la voie de la raison), et on se dit que Garrel a toujours donné à ses films les plus beaux titres du monde. Au final, perplexité et tristesse devant ce film complètement dévitalisé, le ventre creux, affreusement mal dialogué. Ca commence pourtant avec de belles choses, une rencontre admirable, un balcon trop exigu, le bonheur, a priori, de retrouver intact la Garrel's touch. Et puis se retrouver confronté à son fantôme rachitique (d'ailleurs, de fantôme, il est question ici, dans une seconde partie qui pourrait ravir par son espèce de repli sur un cinéma primitif, et au final est, il faut bien le dire, assez grotesque), à la limite de l'auto-caricature. La fin du film fut accueillie ce matin par des rires en cascades, c'est moche et toujours agaçant (on ne repartira décidemment pas réconcilié avec ce public-là), et en même temps il faut bien le reconnaître, le film donne parfois l'impression d'assister à une parodie par les Inconnus du cinéma de Garrel. Après le divin Les amants réguliers, ça fait mal ; ça fait mal surtout de voir Garrel monter les marches en si triste occasion. Cela dit, une poignée de plumes fort estimables ont, semble-t-il, trouvé ça magnifique. Deux possibilités : 1- Une erreur d'appréciation de ma part, tout à fait envisageable ; 2- C'est la politique des auteurs qui parle, en ses ultimes sursauts de mauvaise foi.
Egoyan, Adoration, 11h30. Rien compris, dormi pendant un tiers. Les deux tiers restant, occupé à essayer de démêler l'écheveau somnifère du récit (il doit y être question de terrorisme, de mémoire, de culpabilité, d'altérité, de trucs comme ça), ne m'ont pas spécialement emballé.
Pour finir, un petit tour, en milieu d'après-midi, par la leçon de cinéma donné par Tarantino accueilli sur la scène de la salle Debussy pleine à craquer par une bise claquée par Thierry Frémeaux. Un peu déçu. Par le dispositif, d'abord, questions plan-plan avec extraits de films à l'appui (mais d'où ça vous vient, Quentin, cette idée du « Big Kahouna Burger » ?) par l'insubmersible Michel Ciment dans le rôle de James Lipton, laissant Tarantino en roue libre quand il ne citait pas Mankiewicz à propos de l'ouverture de Reservoir dogs. Tarantino, surtout, se révèle assez agaçant, mûr pour le stand-up, pas peu fier de ses vannes et quémandant perpétuellement la monnaie en applaudissements. C'était un peu prévisible, cela dit. La suite, demain. Ce soir, cocktail sur le yacht de P.Diddy.