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Blog Ere de rien
Cannes 2007

Le bout du tuyau

[26.05.07]
Cannes 2007

Difficile, difficile de garder le rythme du journal. Regrets, regrets d'avoir raté le film des Coen, dont on dit beaucoup de bien. Raté parce que les Coen sont si systématiquement sélectionnés qu'on finit par ne plus les remarquer ? Sans doute. Ratés aussi, le Wang Bing, le Nolot, Persépolis et quelques autres. Raté encore ce programme de courts métrages sur initiative portugaise, L'Etat du monde, où figuraient des films d'Apichatpong Weerasethakul, Wang Bing (encore lui), Costa et Akerman. Des regrets : c'est ainsi. Vus, par contre, le Tarantino et le James Gray, un des films les plus attendus, si ce n'est le plus attendu. Tarantino a la cote, enfin parmi certains. James Gray a moins la cote, souvent chez les mêmes d'ailleurs. On vante beaucoup la scène de poursuite en voitures de Boulevard de la mort. Mais franchement, celle de La Nuit nous appartient n'a vraiment rien à lui envier. Au contraire. La Nuit nous appartient, c'est fromage ou dessert. Vous prenez quoi ? Scénario ou mise en scène ? Scénario ? C'est pas terrible, c'est vrai, assez grossier, assez lourd, les choses y sont assénées. Les dialogues, parfois mal démoulés. Mais on s'en fout un peu. Mise en scène, alors ? Là, James Gray n'a rien à envier à personne. Pas déçu par son film, non. Quelques phrases encore, pendant qu'on y est ? Joaquin Phoenix est vraiment bien, meilleur que son personnage. Content de voir aussi Eva Mendes, ma bimbo hollywoodienne préférée (celle de Deux en un, de Hitch) dans un film comme celui-là. Le film se passe en 1988. Musique de circonstances. Mais Gray donne dans l'anachronique : il fait aujourd'hui un film des années 30. La guerre entre la police et les gangsters. Une vraie guerre. Première scène : Eva Mendes se caresse sur Blondie.

Un mot sur le Lee Chang-dong, Secret sunshine : plutôt aimé le film, même si les chemins de croix, ce n'est pas trop mon truc. Ici, comme dans Zodiac, le film dégringole. Sauf qu'il n'y a pas de piétinement : il se passe quelque chose, puis une autre, puis une surprise, puis un retournement brutal. Quelques ruptures de tons bienvenues : voilà ce qui manque à tant de films, des ruptures de tons.

Quelques faits. Les trois films de la compétition que je préfère sont américains : Zodiac, Paranoid park, La Nuit nous appartient. Enfin, peut-être. Les films les plus applaudis à la Quinzaine sont des Français : Elle s'appelle Sabine de Sandrine Bonnaire, La France de Serge Bozon, Avant que j'oublie de Jacques Nolot. Du film de Sandrine Bonnaire, il faudrait parler. Comme de la projection de Cruising de Friedkin, de celle d'Hondo, un western 3D avec John Wayne, de quelques films de la Quinzaine, dont les courts-métrages (notamment ceux de F.J.Ossang, João Pedro Rodrigues et Yann Gonzalez), d'un autre film à Un Certain regard. Nous en tairons jusqu'au titre - ce sera pour une prochaine fois.

On danse encore à cette heure-ci, tandis que les fêtes sur les plages sont éteintes et que quelques villas persistent en attendant la fatigue. On danse dans des sous-sols rosâtres et enfumés, et on se pousse pour respirer dans ces lieux sans ciel qui se veulent décadents, mais la décadence ce n'est pas ça, pas cette médiocrité. Le plus triste, dans les lieux les plus tristes, c'est que personne n'a vraiment de place pour danser, sauf à écraser les pieds du voisin, sauf les solitaires, en qui demeure parfois la trace d'une légère beauté. Mais peu importe.

A Cannes toutefois, on apprend à repousser le seuil d'intolérance et d'allergie à la vulgarité des nouveaux riches qui s'emparent de certaines nuits quand le festival dort ou fait semblant. Sous terre, dans les boites, les gens sont souvent parfaitement horribles. Royaume souterrain des beaufs richissimes et triomphants, se baladant bronzés aux bras de filles qui ne le sont pas moins, bronzées, voire plus. Cramées par quels soleils ? Par quels U.V. ? Déesses nocturnes blessées bientôt par le petit jour, raccompagnés par des gominés pieds nus dans leurs mocassins blancs. Quelle est cette France qui se couche tard ? Qui sont ces pauvres êtres ? On n'arrive pas à les aimer, mais on supporte - il y a sans doute un peu d'amitié qui se tortille parmi cette foule. Rêvent-ils de plaines, de clairières, de collines ? Ont-ils connu des chagrins d'amour ? Pourquoi pas, mais tout le monde est satisfait et sûr de soi. On dirait qu'il n'y a plus de peur, nulle part, plus rien, même pas de consolation, à peine quelques bulles évaporées qui vous rappellent ce cri entendu mille fois au bar d'une plage, du jardin d'une villa, "c'est fini, il n'y a plus rien !".

Ça fait partie du jeu : il faut tout voir, quitte à rester cinq minutes et s'enfuir vers d'autres places plus amicales. Ce sont des aventures dérisoires, mais l'aventure, c'est l'aventure. Ce n'est rien, pas important. C'est un drôle de truc, Cannes, comme tous les festivals, mais en infiniment plus intense : déprime, euphorie molle, pas envie d'aller dormir, pas envie de se lever, tout ça. Au moins l'errance y est souvent belle, et le sentiment d'être tout contre le festival et très loin aussi, c'est réconfortant.

Il fait une chaleur à crever, cette année. De l'air, de l'air - tout ce qu'on se force à faire ici !

Il est des moments où, avouons-le, on aimerait que le festival dure toute l'année. Mais ce n'est pas important, déjà les nettoyeurs des rues pointent le bout de leurs tuyaux.

On approche de la fin : j'avais vu à Paris les trois derniers films en compétition, les films d'Alexander Sokurov, Catherine Breillat et Naomi Kawase, donc c'est fini de ce côté-là. Pour le palmarès, des pronostics ? Non.

Jean-Philippe Tessé

Au-delà ou en deçà de la forme ?

[26.05.07]

Un peu au bout du rouleau comme beaucoup de festivaliers ici. Au fond, regarder trois à cinq longs métrages quotidiennement pendant plus d'une dizaine de jours n'est pas humain. D'où aussi une irritation grandissante devant les films qui, comme je l'ai déjà signalé, se contente de dérouler un programme esthétique sans jamais le faire évoluer d'un iota. Christophe Kantcheff de Politis semble ne pas partager la complainte qui nous tenaille depuis le début de ce festival concernant la crise des films d'auteur moyens. C'est ici, rapidement évoqué dans la rubrique n°9. Pourtant, hormis chez quelques uns, cela ne fait pas beaucoup débat. Non, ce qui fait débat, c'est le film de Sandrine Bonnaire, Elle s'appelle Sabine, dans lequel l'actrice films sa soeur autiste. La particularité du film c'est qu'à l'instar de Jonathan Caouette et son Tarnation, Bonnaire a filmé sa soeur depuis longtemps déjà. Le va-et-vient entre les images du passé (où Sabine est belle, souriante) et celle du présent (où l'on a presque le sentiment qu'il s'agit d'une autre personne, au physique vraisemblablement déformé par les médicaments, à l'autisme prononcé, à l'angoisse incontrôlable) dit quelque chose d'extrêmement violent sur une forme d'irrémédiable, sur la cruauté des choses qui a emporté plus d'un spectateur. Certains, pas les moins cinéphiles, sont sortis de la salle littéralement bouleversés. Quant à moi, je n'ai pas vraiment aimé le film dont le formatage rappelle trop les reportages d'émissions du type Envoyé Spécial. Surtout, il me semble que la grande absente c'est Bonnaire elle-même. Il manque au film une véritable mise en jeu de l'actrice, si bien que la relation entre elle et sa soeur est totalement étanche. Lorsque Bonnaire parle à sa soeur, c'est sur ce ton de gentillesse protocolaire employé par le personnel hospitalier, avec une distance que certains ont assimilé à de la pudeur (gentillesse protocolaire qui n'est d'ailleurs pas illogique au regard des rôles insipides, tout de gentillesse prophylactique, que l'actrice interprète depuis maintenant près de dix ans). Toute la violence qui était celle de ses rôles passés (chez Pialat, chez Varda), Bonnaire l'a expulsé, et au fond la violence à laquelle on pouvait s'attendre dans Elle s'appelle Sabine (violence inhérente à la position même de l'actrice vis-à-vis de sa sœur, à la confrontation de leur deux destins) est elle aussi complètement éliminée. Où est son regard ? Personnellement, je ne le vois pas. Est-il possible d'aimer un film en deçà de sa forme ? Peut-être. C'est par exemple la position de Patrice (Blouin). Le film questionne ainsi, à son corps défendant, la position d'un film au sein d'une sélection. Difficile d'avoir des certitudes à ce sujet.

A l'inverse du Bonnaire, le troisième film de James Gray, La Nuit nous appartient repose sur une forme parfaitement maîtrisée mais curieusement aussi un peu effacée, dans la droite ligne de certains films américains des années 70 (même si le film se situe à la fin des années 80). Très brillant formellement, le film ne livre pas pour autant la grande signature d'auteur à laquelle on pouvait s'attendre. Au contraire, La Nuit nous appartient ressemble davantage à une magnifique série B, au sens de certaines séries B qui postulent un effacement des effets de signature au profit d'une perfection de mise en scène. En disant cela, on exagère un peu bien sûr, mais il y a de ça. C'est sans doute la raison pour laquelle le film s'est fait hué à la fin de la projection de presse. Le public cannois est décidément bien stupide. Autant on peut ne pas aimer le film, être déçu, lui reprocher son drôle de récit manichéen (au fond beaucoup plus pervers que manichéen, beaucoup plus tordu que réac), autant il y a tellement peu de films qui peuvent prétendre à faire de la mise en scène (on les compte sur nos dix doigts, pas plus) que s'en prendre à lui a quelque chose d'aberrant et prouve s'il était besoin l'inculture de tout un pan de la critique. L'étrange course poursuite en voiture sous une pluie diluvienne reste l'une des images les plus marquante de ces dix jours, ce qui n'est pas rien. Sans égaler à mon sens la beauté des Tarantino, Ferrara et Van Sant, La Nuit nous appartient ne cherche jamais l'épate (contrairement à beaucoup de films ici), et reste même assez modeste (est-ce là aussi, ce faux film mineur dont on parlait il y a quelques jours au sujet des Ferrara, Tarantino, etc.?), l'une des oeuvres les plus belles du festival, sur laquelle il faudra vraisemblablement revenir car elle a toutes les chances d'être plus riche qu'il y paraît. On voulait parler du Breillat, de quelques cours métrages vus à la Quinzaine, mais là il faut y aller (projection du Naomie Kawase oblige), « a ciao bonsoir » comme dit l'autre...

Jean-Sébastien Chauvin

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Chro #35