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Blog Ere de rien
Cannes 2007

America, America

[23.05.07]
Cannes 2007

Deux critiques italiens au sortir d'une séance discutent énergiquement, visiblement enthousiasmés par le film qu'ils viennent de voir : " ce film, c'est Rossellini meets Guy Debord " lâche l'un d'eux. Devinez de qui il s'agit ? Well, de Tarantino of course ! Difficile de mesurer la pertinence d'une telle proposition, après presque une semaine de festival et la fatigue qui, perfidement, s'insinue dans la moindre parcelle de notre corps. Une chose est sûre en revanche, le festival a soudainement été réveillé par une Amérique très en forme : non seulement le Gus Van Sant dont on a parlé hier, mais également le Tarantino (donc), Death proof, qui s'intitule en français Boulevard de la mort, et le Abel Ferrara, Go go tales. Beaucoup font la fine bouche, en particulier sur le Tarantino dont on a même entendu qu'il n'avait rien à faire dans la sélection officielle. Il est probable qu'en terrain auteuriste, comme c'est le cas à Cannes, Boulevard de la mort passe aux yeux de beaucoup pour une aimable potacherie, un film où Tarantino " se répète " (au mieux) ou " se fourvoie dans des trucs débiles " (au pire). On croyait ces débats clos depuis longtemps, or même à Cannes il est bon de rappeler quelques évidences : il n'y a pas de séparation chez lui entre basse et haute culture (on peut même ajouter que les films dits de basse culture sont parfois meilleurs que des films qui prétendent à l'art). Cette crispation identitaire (on est entre nous, entre films d'auteurs, qui sont ces invités vulgaires et bruyants ?) en dit long sur le malaise qui s'est installé au sein de toute la chaîne de fabrication des " films d'auteurs ", de l'auteur au producteur en passant par l'exploitant et le critique. Au contraire, le Festival de Cannes est idéalement le lieu d'une cohabitation de ces différentes manières d'être un auteur (mais en retour il faut bien avouer que les films de genre se fichent royalement des festivals, sortis des grands raouts et des festivals spécialisés).

En tout cas, il paraît aberrant de ne pas voir combien Boulevard de la mort est la brillante confirmation d'un Tarantino amuseur public mais aussi, et surtout, grand cinéaste. Sous ses faux airs d'hommage au " revenge movie ", Boulevard de la mort est peut-être l'un de ses plus beaux films, plus réussi à mon sens que les deux Kill Bill (lire notre du vol. 1 et du vol. 2). Les trois américains (Van Sant, Tarantino, Ferrara - pas vu le film des Coen) ont d'ailleurs un point commun : celui d'avoir livré de faux films mineurs, en apparence des objets de détente ou de transition, alors qu'il s'agit en réalité d'oeuvres d'une grande maîtrise formelle, attestant d'une véritable plénitude de leur art. Mais dans un festival ou finalement c'est le " grand sujet " qui domine (un film d'auteur est censé livrer une réflexion sur l'état du monde : qui de la famille, qui de la pauvreté, qui de l'Histoire d'un pays, etc.), Boulevard de la mort, avec son méchant haut en couleur et ses héroïnes de bande dessinée, doit paraître à certain une friandise bien superficielle. Pourtant, quoi de plus sérieux, du point de vue du sujet, que l'histoire d'un homme qui ne supporte pas que les femmes puissent jouir sans lui (puisqu'au fond c'est ça le sujet) et cherche donc à les tuer, de femmes maîtresses de leur destin, jurant à tout bout de champ tout en étant dans l'affirmation d'une hyper féminité (car il paraît que d'habitude, les deux ne vont pas ensemble). Tarantino, comme Lynch, fait partie de ces cinéastes contemporains qui creusent chaque jour un peu plus leurs penchants féministes, portant sur les femmes un regard qui serait tout à la fois celui de l'amant et du frère (Tarantino surtout). Evidemment, Tarantino tient là-dessus une position presque hawksienne (Hawks filmait les femmes comme des hommes et les hommes comme des femmes, voir par exemple Le Sport favori de l'homme) et qui bien souvent la dépasse. On ne parlera même pas de choses aussi " bêtes " que le découpage, la science des cadres, le souci de la mise en scène et de la durée puisque, sur ces points, Boulevard de la mort est juste, comme on dit, énorme : en témoigne la prodigieuse course poursuite en voiture. On voit bien d'ailleurs que tous les petits gags fétichistes (pellicule abîmée, coupes soudaines dues à la disparition de photogrammes) censé nous replacer dans l'univers esthétique des films des années 70 (Vanishing point de Richard Zarafian, explicitement cité) s'effacent peu à peu pour laisser le film aller vers l'épure. Ce mouvement, cette confrontation d'une persistance des formes anciennes avec d'autres plus contemporaines (le premier accident de voiture, littéralement boosté par l'apport des années 90 et 2000) donne au film sa relative intemporalité et surtout, avec cette simplicité dont sont capables les cinéastes américains, donne au film des allures de réflexion esthétique. D'une façon infiniment plus brillante mais au fond pas si différente, Boulevard de la mort est au " revenge movie " ce que Les Chansons d'amour de Christophe Honoré est à la Nouvelle Vague. La différence (de taille), c'est que Tarantino donne des lettres de noblesse à un genre censément mineur là où Honoré s'attaque à une esthétique depuis longtemps entrée au Panthéon des formes. C'est sans doute la nuance qui existe entre une position qui consiste à s'inscrire dans une tradition et une autre qui prend au contraire en charge du minoritaire. Car si les " genres " de la basse culture ont depuis longtemps, sous l'impulsion de certains cinéastes, accédé à une forme de haute culture, on ne peut pas vraiment le dire de ces " revenge movie " qui restent encore aujourd'hui des trucs de " nerds ". La réaction d'hostilité d'un certain pan de la critique française vient sans doute de là, d'une distinction encore tenace entre objets nobles et objets vils. Mais on a déjà trop écrit ; promis, demain je vous parle du Ferrara, du Bozon et de quelques autres.

Jean-Sébastien Chauvin

Le matin, le soir

[23.05.07]

Le matin, le soir : à chaque extrémité de la journée, deux films très attendus. Le matin, Paranoïd park (cf. aussi le compte-rendu du 21.06 de Jean-Sébastien), Gus Van Sant. Le soir, Boulevard de la mort, Quentin Tarantino. De ce dernier, dont il est question dans Chronic'art #36 (en kiosque le 30 mai), Jean-Sébastien se charge ci-dessus du dithyrambe (pour ma part, je suis un peu moins enthousiaste, et Vincent Malausa beaucoup moins). Quant à l'autre, c'est pour l'instant, avec le Fincher, le film que je préfère parmi ceux que j'ai pu voir. Sans surprise. Paranoid park est pourtant un GVS que l'on pourrait dire mineur en regard des trois films précédents (Gerry, Elephant, Last days), au sens où il est porteur de moins d'enjeux. Dans cette adaptation d'un roman de Blake Nelson sur un jeune skater qui commet un homicide involontaire près d'un skatepark malfamé de Portland, GVS se pare d'un récit, certes, mais toujours empêché, toujours à retardement. Il s'occupe davantage de filmer au ralenti les évolutions des skaters, des petits anges de lycée. Le film fait bien sûr songer à Elephant, mais mille inventions secouent les procédés esthétiques où GVS est passé maître. Parfois, au prix de certaines facilités (la musique arty sur les skaters filmés en super-8). Parfois, à tâtons, comme le recours à Nino Rota, étonnant, mais à propos duquel on se demande si le cinéaste n'a pas pioché au hasard dans sa boîte à musique. Mais le plus souvent, GVS parvient, dans le détail, à se renouveler, avec une bande son très travaillée et de magnifiques scènes (la douche, ah), et tire profit de son association inédite avec le chef-opérateur Chris Doyle. Chasse-t-il sur les terres de Larry Clark ? Ou bien est-ce l'inverse ? Paranoid park sonne peut-être vu comme une réponse à Wassup rockers. Mais après tout, GVS avait aidé Clark à monter Kids. Le court-métrage projeté avant le film, que GVS a réalisé pour le 60e anniversaire du festival, est peut-être une clé, malgré sa nullité - disons que le cinéaste ne s'est pas trop cassé la tête : la commande imposait d'évoquer le moment de la projection, et GVS s'est contenté de montrer un jeune homme qui projette un film puis entre dans l'écran pour embrasser une fille. Néanmoins, l'eau bleue, numérique et fluo où barbotent les tourtereaux, est peut-être la couleur du cinéma à venir de GVS : kitsch, iconique, glacé comme du papier. Avec Paranoid park, GVS arrive à un seuil - à la fin de quelque chose ou bien au début, peut-être, d'une autre aventure. En tout cas, de Van Sant à Tarantino, une même volée de questions : sur le pastiche, le territoire de cinéma, sur l'auto-référence, sur le style. On y reviendra à tête (et corps) reposés.

Réuni avec 32 de ses collègues pour une conférence de presse à l'occasion de Chacun son cinéma, le film commandé par le festival à une grosse brochette de cinéastes à l'occasion du soixantième anniversaire, Roman Polanski a mis un vent à tout le monde, trouvant les questions si stupides au regard du plateau offert qu'il préféra " aller bouffer ". Et quitta les lieux aussi secs. On ne peut pas lui donner tort. Les conférences de presse cannoises, il suffit d'en regarder quelques extraits, ne brillent pas par la qualité des prises de paroles : questions débiles, culculs, interchangeables, posées par des journalistes qui se croient au sommet de la pertinence. Je n'ai assisté qu'une fois à ce cirque, en 2001, parce que l'invité était Godard, qui présentait Eloge de l'amour. Les questions étaient affligeantes, une journaliste américaine revenait sans cesse à la charge à propos de La Liste de Schindler, sorti sept ans auparavant : " mais enfin, monsieur Godard, pourquoi n'aimez-vous pas ce magnifique film ? " demandait-elle, les yeux ronds, en plein désarroi. Et JLG de lui répondre qu'il ne pouvait pas lui expliquer comme ça, à la volée, qu'il fallait revoir le film, faire des arrêts sur image, commenter les scènes, les cadres, les raccords. Elle ne fut pas convaincue, et rumina tout au long de la conférence. Godard fit aussi un magnifique lapsus dont il s'aperçut avec retard (" Quand Tolstoï écrivait Anna Karina… ") et adressa un beau compliment à Alain Guiraudie, lequel au même moment présentait Ce vieux rêve qui bouge à la Quinzaine des réalisateurs. C'était bien, quand même, cette conférence de presse.

Jean-Philippe Tessé

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Chro #35