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Blog Ere de rien
Cannes 2007

Le pire public du monde

[22.05.07]
Cannes 2007

" Le pire public du monde " : c'est Daney qui disait cela, à propos du public cannois, public dont on serait bien embarrassé de proposer une définition. Qui sont tous ces gens ? Certes, on le sait : exploitants, vendeurs, distributeurs, journalistes, membres d'institutions, autres. Et puis, quand il s'agit des projections du soir au palais, s'ajoutent des commerçants cannois, des sponsors, des équipes de films, des gens. Mais quand il s'agit d'expliquer la réaction d'un public, difficile d'y voir clair. Dimanche, 17 heures, projection de Gegenüber, premier film de l'Allemand Jan Bonny, présenté à la Quinzaine des réalisateurs. J'avoue y aller à reculons, tant le (jeune) cinéma allemand et son cousin radical autrichien, ce cinéma de canapés moches (Derrick's touch), qui ces dernières années s'est consacré uniquement à la haine de soi et au récit formaté d'une horreur latente (le genre : un ange exterminateur perturbe la tranquillité d'une famille de bourgeois laids, et à la fin le fils tue toute sa famille à la hache), ce cinéma-là, donc, bof. Gegenüber sacrifie volontiers, avec un certain cynisme à tout ce folklore du glauque et du repoussant, mais enfin, l'important est ailleurs. Le film raconte la vie d'un homme, flic de son état, régulièrement battu par sa femme. Après la première pluie de coups s'abattant sur le pauvre bougre, on se dit que si par malheur la mère fouettarde venait à s'en prendre une, il y aurait bien une douzaine de cons pour applaudir. Et que croyez-vous qu'il arriva quand elle reçut une beigne à quelques minutes de la fin ? Ce fut une clameur de joie (genre, elle l'avait bien cherché), poussée par plus de la moitié de la salle. Un homme cogne sa femme, un couple sombre dans la violence : clap clap et wouhou. La honte. Pas absolument surpris par cette réaction, mais un peu dépité tout de même, Jan Bonny quitte la salle pendant le générique de fin. Et se demande, en coulisses : " mais ils se croient où ? à Rocky 4 ? ".

A la projection du film chinois d'Un Certain regard, Mang Shan de Yang Li (réalisateur de Blind shaft), il s'est passé, dit-on, un peu la même chose : l'héroïne du film, martyrisée par les hommes, finit par tuer l'un deux, et le public a applaudi de toutes ses mains. Comme s'il n'avait pas remarqué que ce meurtre, comme les baffes assénées par Monsieur dans Gegenüber, ne faisait qu'ajouter du drame au drame, de la violence à la violence. Comme si ce public, surtout, croyait se trouver devant une série Z. Devant le Tarantino, par exemple, qui se termine par la punition du méchant incarné par Kurt Russell et où, effectivement, il n'est pas interdit d'encourager les donneuses de gnons. A l'occasion du Tarantino, justement, nous consacrons un petit ensemble au revenge movie dans le numéro de juin de Chronic'art (Chronic'art #36, en kiosque le 30 mai). Il semble que le sujet soit d'actualité, que le public en demande - en tout cas le pire public du monde a soif. Le revenge movie, c'est un genre, codé, sans ambiguïté, qui joue sur les mythes américains et la circulation des énergies. Pas trop l'affaire de Jan Bonny et de Yang Li. Aussi, que des applaudissements récompensent l'application de la loi du talion, ça fait froid dans le dos. Signe des temps ? L'heure, après tout, est à la riposte musclée, au coup pour coup. Dé-com-ple-xé, on vous dit.

Jean-Philippe Tessé

La moyenne et Gus Van Sant

[22.05.07]

Il aura donc fallu attendre le Paranoïd park de Gus Van Sant pour nous sortir de notre relative léthargie de festivalier blasé. Blasé ? Pas tout à fait, disons en attente, impatient d'être même pas bousculé mais, disons, ému (c'est-à-dire en quête d'une émotion esthétique). Un festival de cinéma, c'est un peu comme une fête : il nécessite, pour trouver sa pertinence, qu'il soit tiré vers le haut par quelques locomotives, qu'il ne soit pas trop entaché par trop de mauvais films et qu'il contienne en son sein un certain nombre de films au moins passables. Jusqu'à présent, on n'avait pas vu de francs mauvais films (il y a les films que l'on déteste mais ceux-ci défendent quand même une idée du cinéma, une idée qui ne nous conviens pas mais une idée tout de même), mais on sentait une torpeur nous envahir du au surnombre de films moyens, même si par excellence ils sont ceux qui permettent de prendre le pouls de la production mondiale (les objets plus radicaux étant trop singuliers pour faire masse). S'il est un fait symptomatique depuis quelques années, c'est la crise profonde du film d'auteur moyen. A la vision de Gegenüber de Jan Bonny par exemple, film à certains égards brillant, à d'autres un peu agaçant, on se dit qu'il y a là évidemment un cinéaste en gestation, mais un cinéastes qui en même temps est déjà prisonnier d'une sorte d'idéologie réaliste (qui empêche d'ailleurs la Nouvelle vague allemande de se dépasser et générer des oeuvres majeures).

Un policier qui monte en grade vit en même temps un passage difficile avec sa femme : celle-ci le bat mais lui ne réagit pas. Le film oscille entre des notations assez fines, voire un cruel sens du détail sur la vie des deux héros et des personnages qui les entourent (collègues de bureau, parents, enfants) et des choses plus grossières et sursignifiantes (le héros qui va s'enfermer dans une salle de jeux vidéo, dans un siège bulle, pour pleurer). Mais ce qui frappe surtout, c'est que le cinéaste ne fait jamais vraiment fructifier son atout de départ ; il en reste à une analyse sociologique des comportements (les collègues qui se détachent de lui, estimant qu'il n'est pas assez viril, le père de l'héroïne qui ne jure que par la réussite sociale), une critique par défaut de la société patriarcale et machiste. Evidemment, impossible de ne pas penser à Martha de Fassbinder. Sauf que justement, chez Fassbinder, la folie, l'horreur entraient par la bande et venait fissurer le tableau sociologique de départ pour amener le film vers une sorte de délire baroque implacable. Dans Gegenüber, les scènes où la femme bat son mari sont souvent à deux doigts d'atteindre un point limite (point limite esthétique) mais le réalisateur les coupe au moment où elles risqueraient de trop durer, de prendre des atours presque fantastiques. Non que le réalisme serait condamnable en soi, c'est plutôt qu'il est devenu une telle convention qu'on aimerait voir les cinéastes le questionner un peu plus, le tordre, le maltraiter pour bousculer ce qui reste bien souvent une esthétique du constat. Or, plus qu'un constat, une oeuvre ne devrait-elle pas être, dans l'idéal, une question ?

Paranoïd park de Gus Van Sant relève lui, il me semble, de cette logique du questionnement. Particulièrement celui-ci d'ailleurs, puisque le film flirte avec la rêverie, le fantasme, hypothèse que vient corroborer l'utilisation d'extrait des musique de Nino Rotta, en particulier de Juliette des esprits de Fellini. Un adolescent, des adolescents, un lycée, un skate park, un meurtre, un homme coupé en deux par des rails, on est à la fois en terrain connu (le caractère éthéré des adolescents, un événement tragique qui vient brutalement buter contre ces états gazeux), et ailleurs. Comme beaucoup de grands cinéastes, Gus Van Sant creuse ses motifs et ses formes de prédilection, creuse encore, en bon réalisateur obsédé y revient sans cesse. Déjà vu, la déconstruction de la narration (Elephant, Last days), déjà vu ces couloirs de lycée. Pourtant quelque chose échappe à l'ennuyeux ressassement des choses. Sans doute parce qu'au-delà des répétitions, Gus Van Sant trouve des solutions singulières pour chaque plan, chaque scène. Dans l'une des courtes scène du film, après que l'adolescent a commis son crime (du moins est-ce une hypothèse, mais une hypothèse seulement), vient ce plan sous la douche, au ralenti, les cheveux devant le visage dégoulinant de gouttes d'eau. Evidente référence à Hitchcock bien sûr, mais la puissance et la beauté du plan vient de ce que un son grossit et s'amplifie, qui rappelle le bruit d'une roue qui tournerait de plus en plus vite, ajouté à des bruits d'oiseaux plutôt strident. Le ralenti, le visage caché dans les mains, le son qui croit et semble ne plus pouvoir s'arrêter : tout concoure à une espèce de suffocation et d'effroi par de purs enjeux formels.

Entre cette scène de douche et les scènes de Gegenüber où le personnage s'enferme dans une sorte de bulle pour pleurer, il y a un écart qui est celui de la mise en scène et du motif scénarique. Evidemment, c'est un peu déloyal de comparer le film d'un cinéaste confirmé et d'un réalisateur débutant (en même temps les grands films servent à ça, à comprendre ce qui ne fonctionne pas ailleurs), mais il y a là comme un symptôme de ce qui sépare une vision d'artiste d'une simple vision " réaliste ", conforme à la réalité. Paranoïd park, au contraire, joue de la frontière ténue du réel et du fantasme, des affects de bien être et de terreur, de l'insouciance adolescente et de la prise de conscience adulte sans que jamais cette frontière soit d'ailleurs bien définie. Ce flottement, à l'oeuvre chez Gus Van Sant depuis quelques films maintenant, est précisément ce type d'acte créateur qu'on aimerait voir plus souvent dans les films. Sans quoi ils sont condamnés à rester dans l'immense masse des films moyens.

Jean-Sébastien Chauvin

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Chro #35