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Blog Ere de rien
Cannes 2007

Wang Bing en solitaire

[20.05.07]
Cannes 2007

On parlait hier des films qui changent profondément notre rapport au cinéma. Il y a quelques années, A l'ouest des rails de Wang Bing, sorti dans sa version intégrale de près de neuf heures, fut de ceux là. Une manière inédite de traiter de notre rapport à l'Histoire (et donc à l'Histoire filmée), à travers le récit d'un cataclysme historique. Celui de l'effondrement d'un grand complexe industriel et du passage à l'économie de marché, avec comme point nodale le destin des hommes broyés par cette révolution, obligés de s'adapter violemment pour survivre à la nouvelle donne. Si on évoque cette première et magistrale incursion dans le cinéma de ce cinéaste chinois de 40 ans, c'est qu'il présentait hier en séance spéciale son dernier film Fengming, chronique d'une femme chinoise. Rien de moins que le plus beau film qu'on ait vu depuis le début de ces festivités cannoises. Wang Bing y filme en plan fixe, une femme d'une soixantaine d'années assise sur un fauteuil qui, sur plus de trois heures, va nous faire le récit d'une vie brisée par l'horreur des purges maoïstes. Au départ, il s'agit pour Wang Bing d'un travail préparatoire en vue d'un long métrage de fiction ; travail qui va l'amener à interroger plusieurs survivants des camps crées à la fin des années 50 pour casser et " redresser " ceux accusés d'être " droitistes ", " anti-révolutionnaires " ou critiques vis-à-vis du régime et de la bureaucratie.

Trois heures d'entretien sans rien d'autre qu'un plan fixe (en réalité un certain nombre de longs plans dont le plus beau voit la lumière lentement décliner dans la pièce), voilà qui a eu de quoi en décourager certains. A l'arrivée, voilà un film qui, sans être aussi impressionnant que le précédent, n'en est pas moins l'un des objets les plus fort du festival. Ce petit bout de femme nous fait donc le récit de la Chine elle-même à travers sa propre destinée, et, très vite, on se dit que ce récit, cette Histoire de la Chine a quelque chose de beaucoup trop grand pour elle, pour ce corps frêle qui n'a eu de cesse de résister à l'épuisement, au lent travail d'annihilation de l'être humain et, pour finir, à la mort elle-même. Ce jeu de contrastes entre une Histoire monstrueuse et ce corps encore debout mais qui, sous d'autres latitudes, ne serait que celui, fragile, d'une aimable grand-mère, est un très simple mais magistral procédé de mise en scène qui permet de prendre conscience du délire maoïste. Ce qui est beau chez Wang Bing, c'est précisément cette façon qu'il a de partir de l'échelle humaine pour décrire d'immenses cataclysmes. C'était déjà le cas dans A l'ouest des rails, notamment dans cette façon qu'il avait de ne jamais surplomber les choses : plutôt que de tenter des plans d'ensemble nous montrant l'intégralité du complexe industriel, il suffisait, pour nous faire prendre conscience de la démesure du lieu, qu'il marche équipé de sa caméra, et que cette marche s'installe dans la durée et dans l'espace.

On retrouve dans Fenming cette même façon de tout ramener aux dimensions du corps, précisément pour contrecarrer l'effet d'écrasement historique, ne pas redoubler par le film lui-même l'infrastructure coercitive et destructrice qui a tenté de briser cette femme. Il y a d'ailleurs quelque chose d'étonnant à voir et entendre Fenming nous conter avec une clarté cristalline cette histoire d'un demi siècle en étant dépourvue des hésitations et détours que prend généralement le langage parlé. Comme s'il y avait là une sorte d'automatisme tapi derrière l'émotion à fleur de peau palpable à chaque parole prononcée. Il faut un temps avant de comprendre que Fenming elle-même a écrit, quelques années auparavant, un livre sur son expérience, et que cette pensée claire et articulée vient de ce livre qui lui a vraisemblablement permis d'organiser ses souvenirs. L'idéalisme brisé de Fenming se teinte alors d'une puissance de frappe politique incroyablement vigoureuse. Wang Bing n'a plus alors qu'à enregistrer dans le silence et la discrétion de sa personne ce qui semble être l'Histoire elle-même. Il est rare au cinéma de voir à ce point le singulier atteindre à l'universel.

Jean-Sébastien Chauvin

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Chro #35