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[19.05.07]

Première fête hier soir, pour célébrer l'ouverture de la Quinzaine des Réalisateurs. Sam Riley, qui dans Control d'Anton Corbjin (pas mal sans plus) interprète Ian Curtis, le chanteur de Joy Division, est entouré d'un essaim de journalistes, la torche d'une caméra braquée sur lui et le fait briller dans la demi pénombre du lieu, répondant avec élégance aux questions posées. La fête de la Quinzaine est par excellence l'occasion de croiser le petit monde du cinéma français d'auteur (distributeurs, critiques, cinéastes) et de papillonner de l'un à l'autre sans forcément s'arrêter longtemps. Comme toujours, on discute des films vus le jour même. Il y a quelque chose d'assez grisant à confronter quotidiennement les opinions de chacun qui en fonction des films concordent (sur le WKW) ou s'opposent radicalement (sur le film Russe de la Compétition, Le Bannissement d'Andreï Zviaguintsev). Mentalement c'est même un exercice nécessaire pour pallier la fatigue qui, dès les premiers jours, s'abat sur nos corps qui s'obstinent à se lever tôt (pour voir les séances de compétition de 8h30) et à se coucher tard (après tout, rien ne devrait être prétexte à ne pas faire la fête). Je ne sais pas si c'est le fait d'avoir poussé jusqu'au bord du rivage à observer le léger ressac méditerranéen, mais Patrice (Blouin), Olivier (Joyard) et moi-même avons soudainement plongé dans nos souvenirs cannois, discutant des oeuvres qui nous avaient impressionnées.
Une année en particulier a refait surface, celle où nous avons découvert le Blissfully yours d'Apichatpong Weerasethakul (c'était alors ma toute première séance cannoise) et où, d'abord déboussolé, nous avons peu à peu pris conscience que ce qu'on venait de voir était une véritable bombe lancée en plein coeur du cinéma (cette année là fut d'ailleurs d'une exceptionnelle qualité car on a aussi découvert le Ten de Kiarostami et le L'Arche russe de Sokurov, le documentaire de Chantal Akerman, De l'autre côté, et, dans une moindre mesure, le Marie-Jo et ses deux amours de Guédiguian ou Unknown pleasure de Jia Zhan Ke - tient Joy Division !). Les années qui ont suivi n'ont sans doute jamais été aussi extraordinaires (ce qui ne nous a pas empêché pas de voir de grands films comme The Brown bunny ou Elephant), sans doute parce que Blissfully yours ou Ten sont typiquement le genre de films à révolutionner non seulement le cinéma mais notre propre regard, " des films auxquels on n'aurait pas pensé " comme a dit Olivier. Voilà ce qu'on cherche au fond, dans un festival de cinéma, des films auxquels on n'aurait pas pensé. Si la fiction, dans son ensemble, est en crise (du moins c'est notre constat), c'est peut-être qu'elle peine à livrer, depuis quelques temps maintenant, ces films-là. Il serait d'ailleurs un peu absurde de notre part de blâmer les cinéastes de ne pas toujours avoir ces coups de génie. Et d'ailleurs, je me posais la question de savoir, il y a quelques jours, ce qu'est le cinéma. On pourrait ajouter, c'est quoi le génie ?
Tout ça pour parler d'un film qui hier a divisé, fait forte impression sur certains et gonflé les autres, Le Bannissement, donc. Il s'agit du deuxième film de Andreï Zviaguintsev, le réalisateur du Retour, film qui avait obtenu, si ma mémoire est bonne, le Lion d'Or à Venise. Un couple avec deux enfants s'installe pour quelques temps dans une maison de campagne, loin des rumeurs mafieuses de la ville. Tout est presque trop beau, les paysages, les enfants, une nature un peu aride mais très picturale dans ces tons verts / bleus qui dominent l'image. Puis la femme avoue une grossesse illégitime et le chromo se brise. Il serait malhonnête de douter une seule seconde du talent de Zviaguintsev puisque le cinéaste lui-même l'affirme à chaque plan, dans ces savantes compositions des cadres, cette sorte de rythme à la fois lent volubile, ces silences apaisés puis pesant, ce référencement permanent au cinéma d'Andrei Tarkovsky. Si le film est beau, plastiquement beau, on est aussi en droit de le trouver d'une incommensurable lourdeur dans sa façon de faire clignoter la symbolique religieuse à chaque plan, à grand renfort de mouvements de caméra et de craquement orageux ou de gueules sinistres. C'est, comme disait Patrice au sujet d'autre chose, du " monumental symbolique ", quelque chose de limite terroriste. Il m'a semblé de surcroît que le film était formellement déjà un peu suranné (comme une impression de déjà-vu), une sorte de pensum comme le cinéma russe n'en avait pas produit depuis longtemps. Formellement impressionnant, notamment dans cette sorte d'intemporalité qu'il produit naturellement, le film n'en reste pas moins un gros gâteau indigeste. Pas aimé du tout.
Antithèse du Bannissement, Les Chansons d'amour de Christophe Honoré, vu ce matin au Grand Théâtre Lumière (la plus grande salle du Bunker) joue au contraire sur une forme volontairement lo-fi, presque plate dans ses images documentaires de Bastille et de Strasbourg Saint-Denis, les deux quartiers de Paris où se déroule le film. On en sort avec, comme beaucoup de films ici, les mots " pas mal " à la bouche. Pas un film auquel on n'aurait pas pu penser, bien au contraire puisque comme dans son précédent film, Dans Paris, Honoré se coule dans un moule Nouvelle Vague. C'est la grosse limite du film qui produit lui aussi cette impression de déjà-vu. Le gros défaut d'un certain cinéma français, c'est que de la Nouvelle Vague il ne semble avoir gardé que le " vague ". Mais cette histoire d'amour et de deuil, de trio amoureux et de duos, de dialogues incessants et de paries chantées, a quelque chose de parfois bouleversant. Les Chansons d'amour laisse moins une impression visuelle forte (à la différence du Bannissement) qu'un climat fragile, une humeur tout à la fois légère et endeuillée qui persiste de manière diffuse quelques temps après la projection. Peut-être n'aura-t-on jamais vu dans le cinéma français, avec autant d'acuité, cette sorte de gris dépressif qui est la marque de fabrique du Paris d'aujourd'hui. Les cinéastes français, c'est parfois leur force, parfois leur fardeau, savent filmer le gris ou le beige (souvenez vous de l'excellent Dieu seul me voit de Podalydès) comme sans doute aucun autre cinéma. Honoré y parvient dans quelques belles séquences, même s'il prête également le flanc à tous les agacements de la terre par cette façon de plonger à plein dans tous les clichés rattachés à Paris (quartiers à la mode avec ce qu'il faut d'arrière plan populaire, personnages bobos, nouvelle chanson française). Les chansons un peu fades, les voix monocordes, la bruine parisienne, l'image un peu terne de Rémy Chevrin, tout converge vers cette grisaille généralisée auxquelles même les fantaisies un peu désinvoltes de certains passages ne résistent pas.
Entre la grande forme de Zviaguintsev, qui affiche son intention d'art, et la grisaille formelle de Honoré, il y a un abîme infranchissable. C'est sans doute aussi pour cette raison qu'on aime Cannes. Mais le grand film ou la découverte impromptue se font tous deux attendre.
[19.05.07]
Après l'humble et beau Blueberry nights (il faudra y revenir), un mot sur Triangle et le poker d'as hongkongais est complet pour ces débuts cannois : certes, la dream team formée par Tsui Hark, Ringo Lam et Johnnie To masque difficilement l'aspect gadget d'un tel projet, et plus généralement du genre " film à sketches ". Mais l'originalité du concept (les cinéastes se relaient pour former un film à la continuité aléatoire) permet néanmoins d'opposer à la logique de la compétition une sorte de solidarité improbable entre trois réalisateurs dont le rapport à la vitesse et au récit semble si éloigné. Tsui Hark ouvre le bal, et c'est ce qu'il sait faire de mieux. Une mallette, des pieds nickelés soumis à la loi barbare des triades, et c'est parti : le film part dans tous les sens sur un rythme effréné, avec ce réalisme à bout de souffle qui est la marque du meilleur Tsui Hark ; il s'agit, dans un bonheur non feint, d'allumer toutes les mèches possibles, au risque d'une ravissante illisibilité. Ringo Lam, plus pragmatique, prend le relai pour poser le récit et mettre les choses au clair : moins dandy et plus trivial, plus affable aussi, le deuxième tiers fait dérouter le thriller effréné du côté du conte (les zozos trouvent un trésor royal dans un HK souterrain illuminé). La facture intermédiaire, l'humilité de cette partie ne doivent pas faire oublier l'immense qualité de Lam, finesse psychologique et amour du travail bien fait. Au tour de To : la rupture est radicale et les questions de la vitesse saturée (Tsui Hark) ou de l'efficience narrative (Lam) laissent place à une sorte de théorème spatial proche de l'abstraction : fi des poursuites démentes et des oppositions bestiales, l'occupation de l'espace est la véritable obsession du cinéaste, les plans s'élargissent et les corps se replacent dans la logique d'une chorégraphie hiératique et théâtrale (grand chantier souterrain ou marais nocturne transformé en jungle des affects). Pour le coup, To, fumiste charmeur, se taille la part belle du film et trouve dans ce ludisme (comment se débarrasser de la patate chaude) matière à affiner son sens de l'absurde : avec toujours cette irritante mais sympathique impression que rien, chez lui, ne peut appeler une quelconque profondeur. Mais Triangle n'appelle évidemment pas la profondeur, et il est assez juste au fond que tous les honneurs reviennent au cinéaste de The Mission : la pose hi-class, la parenthèse enchantée, voilà bien tout ce qu'on pouvait attendre d'un tel challenge. Que du plaisir, donc, en attendant que le seul véritable dieu de cette fratrie céleste, Tsui Hark, remette au plus vite les pendules à l'heure.
[19.05.07]
Beaucoup de musique en ces premiers jours cannois. Dès le premier jour, même, avec l'apparition de Chan Marshall (Cat Power) dans le Wong Kar-wai, après que son disque ait été essoré pour tapisser les nuits myrtilles de Jude Law et Norah Jones. Autre film d'ouverture, de la Quinzaine des Réalisateurs cette fois, Control où Anton Corbijn, célèbre photographe de la scène rock tire le portrait de Ian Curtis, d'après le livre de Debbie Curtis. Film assez inégal, voire trop photographié, cadré précis. Pour un plan très réussi où Curtis sort de chez lui en musique, marche dans une rue grise, laisse apparaître un flambant " HATE " sur le dos de son blouson, puis va pointer au boulot, pour ce très beau plan, donc, pas mal de fautes de goût. L'acteur (Sam Riley) est formidable dans la peau d'un très jeune homme incapable de choisir entre deux femmes et sombrant peu à peu dans la dépression. Autour de lui, les autres membres de Joy Division semblent être des gamins plus occupés à péter dans les loges (littéralement) qu'à suivre leur leader dans l'expression de son tourment. Il est presque étonnant, donc, que New Order soutienne le film. Pourtant ils étaient là, et l'on a vu dans l'après-midi Peter Hook mixer tout seul, vraiment tout seul, sur une plage d'un chic discutable.
Musique encore avec la présentation du nouveau film de Christophe Honoré, Les Chansons d'amour, un an tout juste après le succès de Dans Paris à la Quinzaine des Réalisateurs. D'ailleurs, ce nouvel opus continue dans la foulée du précédent : pastiche de la Nouvelle Vague (Godard, Truffaut, Demy, ce dernier cité à outrance), Louis Garrel en enfant béni des années 60. On saisit bien le programme : en passer par la Nouvelle Vague pour s'en libérer et aller vers quelque chose de plus personnel. La première des trois parties du film est assez insupportable, précieuse. La suite est mieux, en termes de scénario. Mais tout de même, on a toujours l'impression que Christophe Honoré (et Louis Garrel) nous vend, nous survend de l'irrésistible - c'est parfois agaçant.