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Blog Ere de rien
Cannes 2007

Précipité wongkarwaien

[17.05.07]
Cannes 2007

Hasard du calendrier, l'ouverture du Festival de Cannes coïncide cette année avec l'entrée en fonction de Nicolas Sarkozy. Dans la file d'attente de My Blueberry nights une journaliste américaine était très curieuse d'avoir l'opinion du petit groupe de critiques que nous formions, sur ce nouveau Président de la République. Le petit groupe en question a fait la moue puis est rapidement passé à autre chose. Vu de Cannes (on se trouve dans une région qui a tout de même voté pour Sarkozy à presque 70 %) la nouvelle donne politique paraît lointaine au regard des considérations strictement festivalières qui sont les nôtres (entrer au Wong Kar-wai, dénicher une entrée pour la soirée). Même les gros titres sur le bain de foule improvisé de Sarkozy, la trahison de Kouchner ou l'ire des journalistes du JDD contre Lagardère ne réussissent pas à entamer notre excitation de monomaniaque. Toute nouvelle non relative au festival semble vouée à nous parvenir masquée d'un voile d'inutilité. Il n'empêche, le Festival de Cannes a beau porter en étendard ses 60 ans de bons et loyaux services (et fièrement s'il vous plaît, même Wong Kar-wai lève les bras sur l'affiche!), impossible de ne pas sentir une fébrilité, et même une certaine angoisse de l'avenir (dans les discussions, la presse), autant liées à la nouvelle équipe politique et à la façon dont elle va envisager la « culture » (pour ce qui est des affaires franco-françaises) qu'à l'arrivée chaque année un peu plus pressante de nouvelles technologies prédatrices ou à l'analyse mélancolique que le cinéma perd de son importance, victime d'un effilochage préoccupant de son aura fédératrice. Dans Libération du jour, le directeur du Marché du Film répond au journaliste que le porno est depuis plusieurs années persona non grata dans cette section du festival qui compte bien plus de films que toutes les sélections confondues. Pourquoi ? Parce que, répond-il, « ce n'est pas du cinéma ». Il me semble que ce genre d'affirmations est symptomatique d'une forme de repli sur soi, une peur panique de l'art « autorisé » et académique d'être traversé par ses marges (en vertu de quoi le porno ne serait pas du cinéma, et d'ailleurs c'est quoi le cinéma ?), meilleur moyen en effet de lâcher les amarres de la réalité (et donc du trivial) pour un fantasme qui serait « Le Cinéma ». Comment peut-on s'étonner ensuite que le cinéma perde de son pouvoir d'attraction ? Bref...

Ce matin donc, projection du Wong Kar-wai. Impossible de ne pas éprouver une indicible déception face à ces Blueberry nights dont la facture l'identifie immédiatement à son auteur, en dépit des nouveaux visages qui apparaissent dans cette nouvelle galerie de portraits (Norah Jones, Jude Law, Rachel Weisz, David Strathairn ou Natalie Portman). On peut voir le film comme une élégante carte de visite à l'attention des américains, de la part d'un cinéaste qui n'a rien perdu de son talent mais le met au service d'une restauration de l'époque Chunking express, peut être l'un de ses films les plus accessibles (mais pas le moins expérimental) auquel on a beaucoup songé pendant la projection. On est assez loin, en effet, de l'ampleur océanique d'un 2046 ou des épais feuilletés temporels que sont Les Cendres du temps ou In the mood for love. Retour à une forme plus modeste donc, dans un film qui donne la vague impression de décalquer les recettes de Chungking express sans jamais les dépasser, sans la dimension de revisitation proustienne de son cinéma qui est d'habitude la marque de WKW : Jude Law au téléphone dans un montage d'images en jump-cut et c'est le souvenir du Tony Leung de 1994, dans la même action et dans le même montage, qui refait surface ; Norah Jones, quant à elle a pris la place de Faye Wong qui, lorsqu'elle tourne dans Chungking express, est elle aussi une chanteuse à succès. Toutes ces correspondances ne produisent curieusement aucun effet rémanence émotive, comme si quelque chose s'était perdu dans le passage du cantonais à la langue anglaise (étrangement, l'anglais produit parfois une certaine pesanteur théâtrale, comme dans les passages avec Rachel Weisz). Pourtant le film est loin d'être un ratage, continuant de filmer avec mélancolie des êtres qui semblent se terrer dans des lieux de retraite (ailleurs des hôtels, ici des bars) pour éponger leurs souffrances ou des objets chargés de souvenirs et des affects meurtris des personnages (ici, des boîtes d'ananas en conserve ; là, des clés oubliées dans un bocal). My Blueberry night est tel un Chungking express ralenti, parfois même pris dans les rets du ratage le plus absolu et d'une désolation sans espoir, notamment à travers ce beau personnage alcoolique interprété par David Strathairn, à ma connaissance le seul vrai personnage important de cinquantenaire depuis que WKW fait du cinéma - et à ce titre peut-être un possible alter ego du cinéaste lui-même. Sans doute aussi manque-t-il à Norah Jones une puissante aura cinégénique (le film n'a pas livré la révélation d'une actrice). My Blueberry nights est une belle oeuvre, mais restera sans doute comme l'un de ses films mineurs, étant entendu que mineur chez Wong Kar-wai ce n'est déjà pas rien.

Jean-Sébastien Chauvin

Un film tarte

[17.05.07]

Pas facile, à la descente de train, de se coltiner, comme ça, sans prévenir et sans ménagement, un nanard bien gratiné. Pourtant c'est la mauvaise surprise réservée par Wong Kar-wai, dont le consternant My Blueberry nights est présenté en ouverture. WKW qui, décidément, n'arrive pas à se remettre de In the mood for love. In the mood for love l'a tué, et son escapade américaine (avec le thème d'In the mood rejoué à l'harmonica s'il vous plaît) ressemble à un agrégat de courts-métrages chichiteux et creux comme c'est pas permis. Rien à sauver, vraiment rien, ni les acteurs (Jude Law, c'est pas possible), ni ce scénario pour minettes niaiseuses, ni cette mise en scène bégayée par un WKW qui livre là une sorte de guide de son cinéma pour les nuls. Une fille au coeur brisée (Norah Jones, mouais) passe ses nuits à discuter avec un bellâtre tenancier de snack (Jude) tout en dégustant des tartes à la myrtille, prétexte à de fulgurantes digressions psychologique sur l'amour et la vie. Au bout de trois plans et demi le film est mort, enfin dès qu'apparaît le personnage de Jude Law, dont on comprend en deux secondes qu'il est certes derrière le zinc, mais qu'il aurait évidemment dû être écrivain, ou quelque chose comme ça. Ils s'embrassent un soir, puis la fille part faire un tour des Etats-Unis : Route 66, Las Vegas, Memphis, etc. Du cliché à la pelle (à tarte). Elle bosse dans des bars, elle écrit souvent à Jude resté à New York et raconte la vie des personnages des courts-métrages qu'elle traverse. Puisque la majeure partie du film se déroule dans des bars, les personnages ne se gênent pas pour faire de la philosophie de comptoir, niveau Forrest Gump, la vie c'est comme une partie de poker, ce genre de choses. Les dialogues, de toute façon, semblent être une compil' du courrier du coeur de Jeune & Jolie. My Blueberry nights est un film complètement tarte, où l'on se prend souvent à ricaner devant les pathétiques clips et les conversations mièvres qui s'accumulent. Norah Jones hésite sur son menu : frite ou purée ? Ben, c'est double ration de patates pour tout le monde. Disons que le festival commence demain, avec l'un des films les plus attendus, Zodiac, qui promet monts et merveille - patates et purée.

Jean-Philippe Tessé

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Chro #35