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26/05/06
Les rapaces

Quand on ouvre le Film Français d'aujourd'hui, c'est assez curieux et désagréable de constater que la presse cinéphile française, une fois de plus, est villipendée de la manière la plus démagogique qui soit. On y lit que le délégué général du festival, je cite, "se fait le porte-parole de nombre d'observateurs qui s'interrogent sur le manque de soutien de la presse française, contrastant avec l'intérêt toujours grandissant des journalistes étrangers". Ainsi, le rôle de la presse française serait de "soutenir" la sélection sans se soucier d'esprit critique. Et puis de quelle presse française parle t'on ? Et surtout, de quelle presse étrangère s'agit-il ? De Todd Mac Carthy de Variety (qui, dit-on, a le pouvoir de faire ou défaire la réputation de Thierry Fremaux), celui-là même qui avait vomi sur Marseille de Angela Schanelec ou The Brown bunny de Vincent Gallo il y a deux ans ? De cette presse qui a vidé au trois-quart la salle qui projetait le sublime film de Pedro Costa (Jeunesse, en avant !) et applaudit à tout rompre au film d'Inarritu (Babel) ?

Sinon, je souscris pleinement à l'enthousiasme de Jean-Philippe sur le film de Pedro Costa, Jeunesse, en avant !, titre ironique et désespéré. Sans doute le plus beau film de la Sélection Officielle. Le film reprend des éléments de son très beau Dans la chambre de Vanda, serti de quelques et rares incursions truculentes. Comme dans Vanda, il y a quelque chose d'irrémédiable dans ces corps immobiles. L'immobilité chez Costa, c'est peut-être le comble de la misère au sens ou le pouvoir du lumpen prolétariat sur le monde est tellement faible, tellement inexitant que le mouvement lui-même deviendrait incongru. Pas question pour Costa de faire un film du constat - "constat" qui relèverait simplement d'un point de vue et d'une esthétique réactionnaires sur les choses au sens ou il s'agirait d'entériner un état de fait sans le transcender - mais au contraire, par la puissance expressionniste de ses images, l'étrangeté des cadres, de grandir ces humains ignorés, hors du monde, hors du temps, de les extirper du petit réalisme, de cette esthétique qui leur colle à la peau pour les faire accéder à d'autres sphères. Il y a du sacré dans cette façon de filmer les hommes, de l'icônique (certains esprit mal intentionnés pourraient même dire quelque chose de sulpicien), mais c'est avant tout une manière de leur dédier une ode visuelle. L'audace serait évidemment de lui remettre la Palme d'Or (mais l'hétérogénéité du jury n'incite pas à l'optimisme), wait and see...

Quant au film de Christophe Honoré, Dans Paris, la Croisette bruissait hier de rumeurs flatteuses. A l'arrivée, un film assez beau formellement, mais qui ne m'a pas complètement convaincu. Dans Libé de ce matin, ils parle de manifeste pour la modernité. La modernité en question, c'est celle de la Nouvelle Vague, mais est-ce encore une modernité ? Autant il faut reconnaître à Honoré une vitalité, une légèreté qui évite à son film de sombrer, comme nombre d'oeuvres psychologiques (certains Téchiné, Nicole Garcia ou d'autres) dans quelque chose de pesant, dans le pathos, autant cette forme qui rappelle quelques fois la fantaisie narrative de certains films de la Nouvelle Vague n'est plus tout aussi jeune, aussi novatrice, aussi rebelle et, dans le cas de Godard ou Rozier, aussi anarchiste. Les temps sont à l'embourgeoisement et le film d'Honoré ne fait pas exception à la règle, tant formellement que sur le fond. Mais Honoré est talentueux, les sentiments, la psychologie, les gestes passent entre les personnages sans jamais vraiment s'y poser, andiguant ainsi le danger de leur faire porter des semelles de plomb. Cette légèreté est ce qu'il y a de plus intéressant chez Christophe Honoré, le filon le plus fécond de son cinéma.

White palms, du Hongrois Szabolcs Hajdu commence très bien et se termine un peu n'importe comment. Suivant le parcours d'un jeune gymnaste dans la Hongrie des années 80 puis au Canada de nos jours, le film contient quelques séquences étonnantes. Un long passage décrit l'entraînement sadique que les jeunes gymnastes recoivent. Pas de dénonciation, peu de scénario, juste une logique des corps que le cinéaste retrouve à la faveur d'une déambulation de son personnage. Le film ensuite se perd un peu, notamment dans sa dernière demi heure, mais la virtuosité du film donne envie de s'intéresser à l'avenir de son auteur.

Cannes, c'est aussi l'occasion de découvrir quelques beaux courts métrages, comme Les Deux vies de serpent de Hélier Cisterne ou Etoile de mer de Caroline Deruas. Mais le chef-d'oeuvre, c'est Rapace de Joao Nicolau, 25 minutes de fantaisie poétique. Quelque part entre Godard et Serge Bozon, Joao Nicolau n'est pourtant jamais assignable à une place précise. Sa poésie incontrôlée et pince sans rire est peut-être la plus libre qu'on ai vu à Cannes tous films confondus. Aucun doute, on reparlera bientôt de lui...

Jean-Sébastien Chauvin

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Tout le monde dort

Tout le monde dort à Cannes pendant les films, c'est ainsi, et nul ne peut se vanter de n'avoir pas cédé au moins une fois à la thérapie par le sommeil. Dans une projection lambda, et sans compter les films particulièrement chiants, la fréquence moyenne est d'environ deux dormeurs par rang, avec un roulement improvisé entre les spectateurs. Les nuits sont courtes, et les premières séances sont programmées à 8h30, alors tout s'explique. Mais on peut fermer boutique à toute heure. Exemple, mercredi, 19h00, projection de presse de L'Ami de famille, signé Paolo Sorrentino, un cinéaste à la réputation si mauvaise qu'on brûle d'envie de découvrir son oeuvre, puisqu'on avait loupé il y a deux ans Les Conséquences de l'amour, suicidairement projeté à 8h30. L'Ami de famille : on s'endort au bout de dix minutes, après un invraisemblable générique d'ouverture monté comme une pub pour assurances ou un clip d'Eros Ramazotti : un cow-boy tête basse, un cheval qui galope, des volleyeuses qui volleyent, tous en ralenti sirupeux. On se réveille au bout de 45 minutes, devant un assemblage un peu surréaliste de scènes et de plans clinquants et laids, on ne comprend rien, mais alors rien du tout, donc on sort. L'Ami de famille, Paolo Sorrentino : pas vu à Cannes 2006. Vu, par contre, Indigènes de Rachid Bouchareb, qui revient sur la participation des tirailleurs des colonies à la libération de la France durant la Deuxième Guerre mondiale. Histoire édifiante, injustices flagrantes, héroïsme efficace, le film n'est guère passionnant question cinéma, mais il fallait qu'il fût fait. Etrange toutefois que Bouchareb ait fait l'impasse sur le massacre de Sétif, partie intégrante de cette histoire et grande honte de la France colonialiste.

A propos de projection apocalyptique, le champion de l'année restera Jeunesse, en avant ! de Pedro Costa, qui partait grand favori. Après dix minutes de film, les journalistes commençaient à quitter la salle par paquets, la mine déconfite, visiblement accablés ; au bout de 2h40, la salle était au trois-quarts vide. Beaucoup de nos collègues venus de loin découvraient sans doute à l'occasion le nom de Pedro Costa, dont l'oeuvre est confidentielle et très peu visible hors du Portugal et de la France, et n'avaient pas été prévenus qu'il n'est pas le cinéaste le plus funky de la planète. Surtout que dans son genre le film est particulièrement hardcore : plans fixes, personnages immobiles qui ne parlent pas, ou alors beaucoup. Dans une compétition très faible, Jeunesse, en avant !, mis en route il y a trois ans, était pourtant le film le plus attendu par les admirateurs de Costa. On en sort comblé autant que concassé. Ce n'est pas vraiment la suite de Dans la chambre de Vanda, mais un pas en avant dans la radicalité, dans un territoire que Costa arpente seul, avec une vigueur incroyable. Il a filmé 320 heures, soit le triple de ses rushes pour Dans la chambre de Vanda et en tire un film assez monstrueux, tourné en vidéo avec des éclairages très complexes et des angles de prises de vue saisissants, formant des perspectives forcées au fond des plans immobiles et tenant par on ne sait quelle force. Un film très ardu, très ambitieux, magnifique et intimidant, qui vous prend parfois à la gorge et à d'autres moments vous laisse dans le lointain, à la distance compliquée qui vous sépare autant de la misère que d'une inaccessible mythologie. L'oeuvre la plus impressionnante et la plus forte de la sélection, de loin, évidemment, mais pas une partie de plaisir. Pourtant on vit ce soir là un critique Portugais fanatique et néanmoins ami enchaîner deux visions du film, 19h00 & 22h00, au lieu d'aller faire la fête. Francisco, respect.

Jean-Philippe Tessé

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