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23/05/06
Ca chauffe

Ce qu'il y a d'intéressant à Cannes, c'est aussi de confronter ses points de vue. Ainsi Hélène déteste le film de Brisseau. Elle trouve qu'il s'agit d'un scénario pervers dans lequel le cinéma disparaît et où il ne reste plus de cinéma mais que de la pathologie. Jean-marc considère que Brisseau étant un grand cinéaste de fiction, ce qui manque ici précisément c'est la fiction et il ne sait pas, à l'instar de Catherine Breillat quand elle réalise Sex is comedy, déconstruire son propre processus de création. Autant de point de vue auxquels je ne souscris pas mais qui m'interpellent. Où encore Patrice qui considère que The Host, le film coréen de la Quinzaine, est trop lisiblement politique (bad bad americans...), de la même manière qu'il n'aimait pas Land of the dead de Roméro pour les mêmes raisons. Perso, comme Jean-Philippe, j'aime beaucoup The Host, film qui commence comme un film d'horreur comique et se termine comme un mélodrame au ralenti... magnifique. Bref, à Cannes plus qu'ailleurs, on discute beaucoup les films, ce qui est plutôt fécond même si cela ne se retrouve pas beaucoup dans les papiers qu'on lit ensuite dans la presse. C'est dommage.

Intéressant aussi comment les films se sédimentent en nous. Par exemple, après plusieurs jours, le film de Richard Kelly vieillit plutôt bien. Plus on avance dans le festival, plus je trouve le film surprenant, très imparfait mais avec cette impression qu'il propose quelque chose de très contemporain. Quand je vois Southland tales, même s'il y a des choses que je n'aime pas (essentiellement les instants "terry guilliamesques"), je me dis que ce jeune homme a tenté des choses, qu'il ne s'est pas contenté de s'inscrire dans une tradition mais qu'il a joué avec son objet. Une dimension ludique qui au fond fait souvent défaut aux "films d'auteurs". J'ai discuté aussi avec un distributeur complètement déprimé et pessimiste sur l'avenir de la distribution (de films d'auteurs donc) que personne, ni exploitants de salle, ni public, ne semble plus vouloir voir en salle. Tous ces films cannois, dont les échos bruissent sur la Croisette, que deviendront-ils une fois lâchés en salles avec une dizaine d'autres films... ?

Sinon, vu le film de Claire Simon, Ca brûle. Beau film, imparfait lui aussi mais avec des propositions formelles parfois très tendues. Si le film s'en remet parfois à la facilité, à des scènes peut-être un peu convenues (caméra qui capte au plus près la sensualité des corps, scène d'embrassades adolescentes), il échappe aussi aux carcans en vogue dans le cinéma français avec un talent propre au cinéma de Claire Simon, une manière malaimable et entêtante de poursuivre son objectif (une longue séquence avec un cheval dans la ville qui se termine au bord d'une piscine, de folles séquences de forêt en feu). Dommage que le film rate un peu sa fin. La limite du film, c'est sa peur panique de l'émotion. D'où un final qui refuse le tragique, l'épanchement mélodramatique au profit d'une fin ni vraiment abrupte ni vraiment sèche mais qui élude un peu la force de la situation.

Le HPG (On ne devrait pas exister), on en reparle très vite (puisque le film sort ce mercredi), mais j'aime (a propos, la fête dans un night club de Cannes valait son pesant de cacahouètes, temple de la vulgarité hétéro-beauf comme on ne l'imagine même pas chez Houellebecq). A l'autre bout du spectre, on trouve le film d'Emmanuel Mouret, Changement d'adresse, aussi fleur bleu et "classique" que le film d'HPG est "indécent" et expérimental. Une écriture virtuose des dialogues et des situations, une manière de s'éloigner complètement de la comédie dépressive (genre dans lequel la comédie d'auteur s'est engouffrée dans les années 90 et qui s'est vite essoufflée) pour aller vers la comédie légère rarement incarnée dans le cinéma français (sinon chez quelques réalisateurs comme Jacques Rozier ou PascaL Thomas). Une découverte (qui est aussi une confirmation), celle du talent de Frédérique Bel (La Minute blonde sur Canal +), qui s'inscrit complètement dans le burlesque sans jamais oublier l'émotion, mais l'air de pas y toucher, avec un je ne sais quoi de lubitchien qui laisse espérer un grand avenir dans la comédie, si toutefois elle trouve des rôles à sa hauteur. La limite du film vient de sa modestie, sa manière de ne jamais dépasser ses marivaudages, ses tourments amoureux pour élargir son point de vue à celui de la société ou à celui de l'Espèce. Du coup, en dépit de scènes très réussies (un hilarant quiproquo langagier au début) le film a quelque chose d'anecdotique. On s'est fait un peu engueulé en disant ça (le film a ses fans), mais c'est ainsi...

Sinon, un court métrage de Monte Hellman passait dans un programme de courts allant de Jane Campion à Gaspard Noé, en passant par Eugène Green et François Ozon. Aucun d'eux n'était convainquant à l'exception du Montel Hellman donc, étrange histoire autour de Stanley Kubrick jeune. C'est absolument mineur dans l'oeuvre de Hellman (on est loin de Cockfighter ou de Two lane black top), mais il y a un plaisir de conteur classique qui contraste avec les prétentions auteuristes de ses camarades de jeu. Impossible de savoir si le film sera visible en dehors des festivals...

Jean-Sébastien Chauvin

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LA PHOTO "DE QUOI ?" DU JOUR :
soirée HPG

Par Jean-Sébastien Chauvin

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Les X-men ne devraient pas exister

Parfois le désarroi festivalier nous conduit à des choix radicaux de projections. Ainsi ce lundi, 11h30 : plutôt qu’un film ouzbek à la X-men de la critique, visionnage de X-men 3 de Brett Ratner, blockbuster dont tout le monde semble se foutre si l’on en croit la faible assistance dans la grande salle du palais. Quelques belles idées exploitées (le détournement du pont de San Francisco), d’autres non : la solution du problème des mutants est apportée par un enfant dont le pouvoir est d’annuler tous les pouvoirs, mais cet aspect du scénario, le plus intéressant sans doute, est évacué au profit d’une sortie de crise via l’amour évidemment, puisque l’amour est l’arme de destruction massive qui conclut et résout tous les films américains.

Autre blockbuster, Flandres de Bruno Dumont (compétition). Organisé en trois temps (avant, pendant et après une guerre imaginaire et contemporaine, qui évoque forcément l’Algérie), le film laisse lointains ceux qui n’accroche pas trop à ce cinéma, même si la partie centrale, la guerre, est assez puissante. Dumont fait du Dumont, mais au moins c’est une trajectoire de cinéma qui se tient, tandis qu’inquiète la propension de certains à refilmer ce qui l’a déjà été. Ça vaut pour Kaurismäki, on en parlait hier, mais aussi pour Moretti : Le Caïman n’est pas le pamphlet attendu contre Berlusconi, mais un film terriblement mou, qui esquive son sujet. Le désarroi de Moretti, quant à l’Italie, quant à la gauche italienne, est si grand qu’il a cassé son envie de filmer. Du coup, il reprend ses recettes, chante à tue-tête dans sa Fiat, fait danser des peintres en bâtiment, retourne au mélo familial (le divorce du personnage principal, intrigue de téléfilm). Et relègue en toute fin de métrage le vrai film : interprétant lui-même Berlusconi, il reprend la mise en scène type du cinéma politique italien (le plan final, magnifique, sur lui à l’arrière d’une voiture tandis que la ville s’embrase au fond du champ), pour une réflexion passionnante mais avortée sur le rapport entre l’histoire culturelle italienne et l’avènement de Berlusconi. On peut s’étonner quand même que Moretti jouisse d’un si grand prestige alors qu’il paraît si fatigué, se retrouve en compétition tandis que Marco Bellocchio, relégué à Un Certain regard, pète toujours le feu - on l’a dit mille fois : le grand cinéaste italien d’aujourd’hui, c’est lui.

Toujours rock’n roll, la Quinzaine présentait le premier long de HPG, On ne devrait pas exister, sur lequel on reviendra bientôt en détail, puisque le film sort en salles mercredi. HPG, dont on peut lire l’entretien dans Chronic’art #25 (en vente dans tous les bons kiosques), n’est pas monté sur scène déguisé en Condoman, mais il a prouvé une fois de plus sa capacité à tenir le micro pendant un bon quart d’heure, tout en précisant à intervalles de 40 secondes qu’il va faire court et n’en a plus que pour deux minutes. Il est sur scène exactement comme dans le film, c’est à prendre ou à laisser. En tout cas il réussit son entrée dans le top des meilleures répliques de Cannes 2006, obtenant une prometteuse troisième place grâce à ceci : "Mais comment voulez-vous relever le niveau du cinéma français avec vos gueules de premiers de la classe ?" (HPG, hurlant devant un parterre de théâtreux constipés).

Jean-Philippe Tessé

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