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22/05/06
Memories of the host

Le film de Cannes 2006, on le dit, on le clame, c'est The Host, le troisième long métrage de Bong Joon-ho après Memories of murder et Barking dogs never bite. Présenté par la Quinzaine des Réalisateurs hier soir (dimanche) à minuit dans une salle investie pour moitié par les Coréens de Cannes, The Host était attendu comme le messie, car Bong Joon-ho, c'est une combinaison miraculeuse : jeune (37 ans), populaire (Memories of murder avait cartonné en Corée) et cinéaste de haute volée, au culot invraisemblable. The Host fera lui aussi un malheur au box-office local, sans doute. Le film est génial. C'est à la fois un film de monstre, un mélo familial, une fable urbaine, une comédie burlesque, une rêverie en apesanteur, un brûlot politique. Tout ce qu'il touche, BJH le réussit, simultanément même : qui pourrait se permettre, dans les cinq dernières minutes d'un film, alors qu'on est en plein affrontement final, une poignée de plans où se chevauchent un énorme gag digne d'un slapstick, l'image poing levé d'un lanceur de cocktail molotov, un bouleversant psychodrame fraternel et la conclusion narrative du récit ? On disait le cinéma asiatique en nette baisse de forme cette année (un seul film japonais toutes sections confondues, c'est du jamais vu), mais il n'y a que les Coréens ou les Japonais pour enfanter des œuvres aussi mutantes que celle-ci. Il faut aussi des producteurs qui ont du ventre, car un scénario tel que celui de The Host, on l'imagine mal passer au CNC ou entre les mailles des studios hollywoodiens.

Le film s'ouvre en 2000, dans la morgue d'une base militaire américaine en Corée. Un médecin américain ordonne à son auxiliaire coréen de balancer dans l'évier, donc dans la rivière Han, des bouteilles de produits toxiques. 2002 : des pêcheurs attrapent puis relâchent une bestiole informe, une sorte de têtard à trois queues. 2006 : un gigantesque monstre amphibie surgit de la rivière et bouffe tout le monde. On est à peu près à 10 minutes de métrage et déjà le film est parti dans tous les sens, car sur l'action, sur la peur, sur le rire, sur la famille, sur la politique, sur le mélo, sur le grotesque, sur l'imaginaire, Bong Joon-ho est impérial et complètement inattendu. La créature furieuse emporte une fillette dans son antre en guise de provision, tandis que la rumeur parle d'un mystérieux virus et que les Américains, décrétant la Corée incapable de gérer la crise, prennent les choses en main. La famille de la fillette - son père pas très malin, son grand-père propriétaire d'un snack, son oncle jeune diplômé chômeur et sa tante championne de tir à l'arc - défient les autorités et partent à sa recherche. Le monstre est à la fois une métaphore dégénérée (de l'Amérique ou de la Corée, comme on veut) et un pur objet fantastique qui dérègle autour de lui les lois de la gravitations et ouvre sur une poésie de la suspension et de la pesanteur. Et puis toujours ces visions venues d'ailleurs (tandis que la famille fait une pause déjeuner, la petite fille apparaît comme par enchantement et tous la nourrissent comme si de rien n'était - n°1 du top des meilleures scènes de Cannes 2006) et ces gags hilarants sortis de nulle part qui s'accouplent à l'action sans jamais la ridiculiser. D'une inventivité de tous les instants, le film est rapide et tenu jusqu'en ses saillies les plus surréalistes, tout en ménageant une émotion et une puissance romanesque d'une intense pureté. The Host est à l'image du monstre, une sorte de Godzilla redessiné par Lovecraft, Alien + 3 ou 4 Spielberg concentrés en deux heures, la comédie la plus drôle de l'année, une œuvre aberrante et sublime, d'une richesse inouïe. On s'en tient là pour l'instant, nul doute que la sortie en salles du film (non datée pour le moment) nous donnera l'occasion d'y revenir plus précisément.

Pour se calmer, quelques mots sur le Kaurismäki du jour, Les Lumières du faubourg (compétition). Pas grand-chose à dire sinon que le film semble avoir été fabriqué à partir des chutes de L'Homme sans passé : mêmes images, même rythme, mêmes enjeux, même héros impassible malgré la cruauté de son destin, assis dans un décor figé fumant sa clope le regard vide, avant qu'un fondu au noir raccorde sur lui, assis dans un décor figé fumant sa clope le regard vide. Ça calme, en effet.

Et pour bien dormir, un mot sur le trip futurobotique de Daft Punk, Electroma : soporifique (et à la question que tous le monde se pose - les Daft Punk sont-ils venus casqués ? - la réponse est non, quoiqu'il y avait bien perruques sur costards blancs).

Jean-Philippe Tessé

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