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20/05/06
Hollywood à Cannes

On ne le sait pas, mais il n'y a pas un Festival de Cannes, mais plusieurs. Le Cannes des journalistes et des cinéphiles, le Cannes de professionnels qui viennent à la pêche au Marché du Film afin de dégoter la perle qui sera passée à côté des sélectionneurs ; et puis il y a le Cannes de ceux qui ne voient pas de films, un public de limousines et de chambre d'hôtels chics, de lever tard et de coucher tard, qui travaillent de près ou de loin dans le cinéma dit commercial et qui sont là pour les Relations Publiques. A ces trois mondes on pourrait en ajouter un quatrième : celui du cinéma hollywoodien. Hollywood à Cannes, c'est un monde à part où les américains viennent curieusement traiter des affaires qu'ils pourraient traiter à Hollywood. Par exemple, cette présentation de quatre extraits du film sur Diana Ross avec Beyoncé. C'est bien simple, dans la salle, au cocktail, que des américains. Une série de mondes clos à l'intérieur d'un monde à la fois multiple et complètement déconnecté du "vrai" Cannes. Emboîtement de poupées russes où à chaque fois il faut un passe d'entrée.

Aujourd'hui, vu un film impressionnant, le dernier Bellocchio, Le Metteur en scène de mariage, avec le matou Sergio Castellito, la belle Donatella Finocchiaro et le vampire Sami Frey. Une trame et un style proche du Sourire de ma mère, l'impression que l'Italie est devenu un pays horrifique ou, pour reprendre le mot de quelques personnages,"ce sont les morts qui gouvernent". La beauté du film tient à ce que Bellocchio dépasse toujours son sujet pour atteindre à une forme d'hallucination presque expressionniste. On en sort à l'instant, on en reparlera…

Sommer 04 an der schlei de Stefan Kromer commence bien. Une maison de vacances, des relations de marivaudage tordues entre plusieurs personnages, deux quadras, deux adolescents et un trentenaire. Tout commence de manière pacifique, jusqu'à ce que le fils invite une copine qui va rapidement draguer le trentenaire sur lequel une femme de 40 ans a aussi jeté son dévolu. Les films allemands de ces dernières années sont caractéristiques de cette façon d'être à la fois dans une sorte de naturalisme très français et d'y apporter une inquiétude, quelque chose de monstrueux qui ne dit pas son nom. Derrière le verni civilisé règne le carnage, le désir de meurtre. C'est la limite du film qui, s'il commence bien, se termine de façon assez antipathique. Lorsque le drame a lieu, le cinéaste préfère s'atteler à la question de la culpabilité plutôt que d'aller vers le tragique. La leçon du film, c'est donc que nous sommes tous des coupables en puissance, que nous savons qu'au fond nous sommes des salauds faibles et que nous nous en contentons. Un peu faible, un peu étriqué, surtout comme morale. Un film comme leçon est toujours une manière mesquine de concevoir le cinéma. C'est d'autant plus dommage que le réalisateur maîtrise parfaitement son outil.

Jean-Sébastien Chauvin

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Big Brother

On est toujours curieux de voir des premiers films sélectionnés directement en compétition, supposant qu'ils doivent être très forts pour enjamber les antichambres tels que Un Certain regard. Cette année, un seul film de la compèt' concourt pour la caméra d'or : Red road, film anglais d'Andrea Arnold, 45 ans et trois courts métrages sur son CV. Le scénario est assez déplaisant : Jackie travaille pour Big Brother, un dispositif de vidéo-surveillance urbaine où, installée devant un mur d'écrans, elle surveille les faits et gestes de monsieur tout le monde. Un jour, elle aperçoit un homme qu'elle ne pensait jamais revoir, Clyde, dont elle apprend qu'il vient de sortir de prison : c'est l'homme qui a tué sa fille et son mari. Comment ? On ne sait pas, mais Jackie, utilisant les caméras à son profit, entre en contact avec lui. Scénario déplaisant, parce qu'il multiplie les fausses pistes et les tiroirs jusqu'à la confusion. Le film semble ainsi partir dans deux directions, la vidéo-surveillance et la confrontation entre Jackie et Clyde. Mais la première piste se révèle n'être qu'une pure béquille dramaturgique pour que les deux personnages se rencontrent. Pareillement, caché jusqu'à la fin du film la manière dont Clyde a tué le mari et la fille de Jackie laisse la place à toutes suppositions, ce qui dessert le film. C'est la même chose, à une autre échelle, que cette allusion pénible au fait que Clyde, présenté au moins comme un pauvre type, pratique la sculpture sur bois, manière de lui donner un bonus, un bon point. C'est maladroit, tandis que la mise en scène joue sur le double rythme de la nervosité de la caméra à l'épaule, et du silence, du calme des scènes de transitions. Quelques belles scènes tout de même (l'hymne prolo d'Oasis résonnant repris en chœur par des fêtards dans un énorme immeuble de banlieue) pour un petit film, sans doute pas la révélation du festival.

Jean-Philippe Tessé

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Y'a comme un Bug

Cannes, le premier jour, a toujours quelque chose d'un peu absurde. Un monde en vase clos, hystérique, fourmillant de gens sans attaches et courant dans tous les sens. Impossible de distinguer, de hiérarchiser, de savoir ce qui a de l'importance et ce qui n'en a pas. Cette indifférenciation est ce qu'il y a de plus curieux, de plus malaisant aussi. Les signes s'accumulent et forment un bourdonnement incessant dans l'esprit. Une bonne nuit de sommeil et le cerveau s'est acclimaté. On est devenu une créature cannoise.

Heureusement les films, eux, sont suffisamment singuliers (quand ils sont bons) pour échapper à ce grand magma dans lequel tout se vaut. Hier, vu deux films de la Quinzaine des Réalisateurs : Honor de cavalleria premier long-métrage de l'espagnol Albert Serra et Bug du "vétéran" William Friedkin.

Le premier est une adaptation de Don Quichotte de laquelle il ne resterait que les os. Quelques dialogues étiques, de longues séquences où Quichotte et Sancho attendent on ne sait quoi comme dans une pièce de Beckett, avancent de manière erratique à travers la campagne. On est loin du récit picaresque de Cervantes. Pour un peu, on serait presque dans Last days de Gus Van Sant, avec ces actions effilochées, cette absence d'itinéraire et de découverte au profit d'une gestuelle imprécise. De ce point de vue, l'ouverture du film est magistrale. Il faut un certain culot pour commencer son film par un personnage vu de dos, immobile, à peine visible dans la lumière incertaine du crépuscule, quand le soleil s'est depuis longtemps enfoui sous la ligne d'horizon. Si ce n'était leurs chemises blanches à la fragile phosphorescence, Quichotte (dont on a retranché le Don) et Sancho se confondraient même avec le paysage, indissociables du vert sombre de l'herbe enténébrée. Commencer par une extinction en somme. Le film contient quelques fulgurances similaires (une renversante séquence de baignade, un enlèvement entre chien et loup, la disparition dans la nuit qui tombe de nos deux personnages immobiles), mais ne va pas sans une certaine complaisance (de l'extrême durée des scènes silencieuses, du surplomb sur ses personnages), un je ne sais quoi de petit malin qui parfois agace. Méfiance cependant, Cannes étant le meilleur et le pire endroit pour voir les films, où il n'est pas rare de s'impatienter rapidement devant la difficulté de céder à la séduction de films roublards. Mieux vaut douter alors, d'autant que le film impressionne par son étrangeté formelle (les personnages sont souvent filmés en longue focale tremblante, reproduisant ce même sentiment d'imprécision que le mouvement des personnages). Personnages dont Serra a gardé une certaine truculence d'ailleurs, paradoxe qui parfois a rendu la salle hilare devant des personnages qui semblent au seuil de la bêtise (les conseils et leçons de Quichotte à Sancho réduits à quelques formules creuses, le mutisme d'un Sancho presque autiste). Déconstruction, moquerie du mythe ? On en reparlera…

Bug, sinon. Film brillant et intelligent, mais problématique également. Véritable film de série B, adapté d'une pièce de théâtre traitant de la paranoïa américaine et dont l'action se déroule presque entièrement dans une chambre de motel, le film s'attache à une jeune serveuse esseulée qui se prend d'affection pour un homme instable obsédé par des insectes qui sont censés lui avoir été inoculés sous la peau. Formellement, Friedkin est à son meilleur. La première demi-heure notamment est éblouissante de maîtrise. Friedkin trouve des solutions strictement cinématographiques pour faire fructifier ce qui ressemble à un huis clos paranoïaque. Pourtant, en dépit de l'immense talent du cinéaste, je me suis peu à peu éloigné du film. Notamment parce qu'on n'oublie jamais vraiment qu'on est face à une écriture théâtrale : le film n'évite pas toujours d'interminables tunnels dialogués qui alourdissent considérablement l'ensemble. Impression parfois de voir deux films : celui de Friedkin, sec, efficace et parfois littéralement hallucinatoire, et celui de Tracy Letts, l'auteur de la pièce dont la manifeste intelligence, la figuration par le dialogue des rouages de la paranoïa semble parfois trop démonstratif pour le cinéma. Le film, ainsi, est lisible à l'extrême, et alors dénué de zones d'ombres. Il ne fait aucun doute, pour nous spectateurs, que les deux amants sombrent dans la folie. Or, c'est justement l'intérêt des films paranos, soit le fait de nous faire douter sur le bien fondé de telle ou telle théorie, nous impliquer dans le processus psychique des personnages au point qu'on finit par se dire qu'ils ont peut-être raison. Ca n'arrive jamais dans Bug car le film est sans cesse extérieur à ses personnages, avec eux mais toujours dans une distance suffisante. Nous voilà donc face à un film plus intelligent que ses protagonistes, qui détaille froidement et souvent avec un certain humour la plongée dans la folie raisonnante, le processus de déconstruction du réel. C'est à la fois indémontable et frustrant, dans la mesure où, à l'exception de la première demi-heure, les personnages sont de simples pantins qu'on observerait comme on observe des rats de laboratoire. Empathie impossible, humanisme impossible, et au final simple mécanique programmatique (on sait très vite comment tout ça va finir). Ca fait à la fois la virtuosité du film et sa limite. Pas si loin finalement du film de Albert Serra : deux films qui ont l'intelligence que ses personnages n'ont pas. Deux cinéastes qui, à n'en pas douter, ne se laisseraient pas contaminer par l'indifférenciation du magma cannois, protégés qu'ils sont par leur recul et leur esprit d'analyse. Ce qu'il leur manque peut-être, alors, c'est l'émotion.

Jean-Sébastien Chauvin

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