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28/05/06
Palmarès
Le palmarès (le vrai) :
- Palme d'Or : Le Vent se lève, de Ken Loach
- Grand Prix : Flandres, de Bruno Dumont
- Prix du scénario : Volver, de Pedro Almodovar
- Prix de la mise en scène : Babel, d'Alejandro González Iñárritu
- Prix d'interprétation masculine : les acteurs d'Indigènes, de Rachid Bouchareb
- Prix d'interprétation féminine : les actrices de Volver, de Pedro Almodovar
- Prix du Jury : Red road, de Andrea Arnold
- Palme d'Or du court métrage : Sniffer, de Bobbie Peers
- Caméra d'Or : 12:08 à l'est de Bucarest, de Corneliu Porumboiu
Cannes 2006 est désormais terminé, c'est officiel. On en parlera encore un peu cette semaine, et puis plus rien. Commentaire du palmarès ? Allons-y : ni JS ni moi n'avons vu le film de Ken Loach, vainqueur surprise. Vu de loin, donc, ce choix paraît consensuel, mou, alors que Ken Loach est censé être un cinéaste rebelle, pas content, révolté. On n'a rien contre lui, qui a fait quelques beaux films et beaucoup d'autres passables, mais ce n'est certainement pas un cinéaste qui, aujourd'hui, nous fait rêver. Certes, la compétition était particulièrement faible cette année et Wong Kar-wai a précisé que la décision de son jury avait été unanime. On peine à le croire, d'autant qu'il a été aperçu à la fin de la projection de Jeunesse, en avant ! de Pedro Costa applaudissant à tout rompre en compagnie de Elia Suleiman. Un prix pour Costa, peut-être pas la Palme, mais un Prix du Jury (comme pour Tropical malady il y a deux ans), voilà qui eut été audacieux, pour le film le plus audacieux de la compétition, et pour Costa, à qui une récompense aurait été plus profitable qu'à des cinéastes installés comme Loach ou Almodovar. Ce dernier semblait plus triste et mélancolique que jamais pendant la cérémonie, lui qui pourtant a reçu deux prix, sans doute pas ceux dont il rêvait. Certes, le prix d'interprétation célébrait les retrouvailles entre le cinéaste et Carmen Maura, qui s'étaient longtemps éloignés l'un de l'autre. Mais remettre à Almodovar un prix d'interprétation collectif pour ses actrices, c'est un peu comme remettre le prix du meilleur film de suspens à Hitchcock. Difficile de faire plus évident, plus inévitable, plus décevant sans doute pour le réalisateur de Volver. Un peu prévisible aussi, le prix d'interprétation masculine pour les acteurs d'Indigènes de Rachid Bouchareb. On entend déjà les pompeuses considérations qui ne manqueront pas de voir tout-un-symbole dans cette récompense, plutôt rafraîchissante en effet. En les attendant, réjouissons-nous, même si le film est plutôt faible, de la reconnaissance obtenue par deux de nos meilleurs comédiens, Sami Bouajila et Roschdy Zem. Red road Prix du Jury, bof, petit film. La mise en scène pour Iñárritu (Babel) : on n'a pas vu le film, mais si l'on se réfère à son précédent, 21 grammes, ça fait peur (sur le registre fausse valeur absolue et poudre au yeux). Grand prix pour Dumont (Flandres), ça peut se défendre, s'il y a des fans - on l'a déjà dit, le film n'offre que la signature Dumont pendant ses deux tiers, tandis que l'épisode à la guerre, on aime ou pas, mais ce n'est pas rien. On est content par contre de la Caméra d'or décernée à Corneliu Porumboiu, le réalisateur de A fost sau n-a fost ? (littéralement "Y a-t-il eu ou pas ?", mais baptisé "12h08 à l'est de Bucarest", en VF), un premier film brillant et drôle que nous avons beaucoup aimé, qui commence comme un film roumain et se poursuit comme un sketch des Inconnus. Bon, au lit. Jean-Philippe Tessé
Bouhhh... quel palmarès ! Pas grand chose à en dire, pas vu le Ken Loach (qui aux dires des festivaliers est un bon cru), mais que tout cela dégage une impression consensuelle... Rien au Pedro Costa c'est ahurissant, mais on est désormais habitué : rarement les oeuvres exigeantes et / ou novatrices (qui exigent un effort de la part du spectateur) sont récompensées, la fatigue de sens étant la pathologie cannoise la mieux partagée (quelle idée aussi de passer le Costa en fin de festival !?)... Remember Wong Kar-wai qui lui-même n'avait rien eu avec son 2046. Le Palmarès cannois, à l'exception de quelques saillies bien senties (l'année Cronenberg qui avait récompensé Rosetta ou l'année Adjani qui voyait Kiarostami et Imamura partager la Palme), prend rarement des risques. Sans doute cela tient-il à la composition souvent hétérogène du jury : quoi de commun entre Patrice Leconte et Wong Kar-wai ? Peut-être aussi que la pente naturelle des cinéastes Présidents du Jury, c'est de choisir des oeuvres aux antipodes de leur propre cinéma (et là encore, quoi de commun entre WKW et Ken Loach ?). Du coup, il est vrai que des oeuvres aussi bizarres que Jeunesse, en avant ! ou Southand tales (et dans une moinde mesure le film d'Almodovar), avec leurs cadres très composés, leurs circonvolutions multiples, leur étrange menée du récit, risquaient de repartir bredouilles. Les faiblesses adolescentes de Southland tales, comme la radicalité de Jeunesse, en avant ! leur auront sans doute été fatales. Le Grand Prix du jury à Dumont, c'est peut-être la touche la plus audacieuse. Même si je ne suis pas un grand fan du film, il faut reconnaître à Dumont de faire de vraies propositions de cinéma. Sinon, Caméra d'Or à Corneliu Porumboiu (A Fost Sau N-A Fost ?, dont le titre est désormais 12h08 à l'est de Bucarest), c'est plutôt une bonne nouvelle. Jean-Sébastien Chauvin
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27/05/06
Drink coffee and destroy
Triple ban pour Francisco, qui l’a fait : une troisième vision de Jeunesse, en avant ! de Pedro Costa après la double projection de presse de
la veille. Pour d’autres, pour toutes les personnes normalement constituées
incapables d’un tel exploit, le festival s’est terminé tranquillement. Chacun
son rythme, certains s’enquillent 4, 5, voire 6 films dans la journée, d’autres
tournent à deux ou trois projections maximum, c’est mon cas. Pas fort en gym,
j’avais décidé jeudi de ne rien voir d’autre que le Costa. Derniers films,
donc, et ultime bravo de concert avec Jean-Sébastien pour le court-métrage
portugais Rapace, première mise en scène de João Nicolau, sur lequel je rajoute une couche.
Affaire de famille : João Nicolau, monteur de Va et vient de Monteiro, joue dans le merveilleux La Gueule que tu mérites (en salles le 31 mai 2006) de Miguel Gomes, lequel a participé au montage de Rapace. La musique (géniale) des deux films est signée Mariana Ricardo, la soeur de João Nicolau, qui a composé aussi celle du prochain court-métrage de Miguel
Gomes, Cantique des créatures, que l’on annonce magnifique (il sera à Locarno), dans lequel elle joue le rôle de
Sainte-Claire. Rapace et La Gueule que tu mérites sont tous deux produits par une société joliment nommée O Som e a Fúria. C’est dire que l’on aime bien ces gens. Ne partageant pas du tout l’enthousiasme de Jean-Sébastien
sur L’Etoile de mer, j’avoue avoir eu un peu honte des courts-métrages français
d’obédience fémisarde, à l’exception de By the kiss
et Le Soleil et la mort voyagent ensemble (hors de tout formatage
franco-fémisardien), comparés à Rapace, son enthousiasme amorti, sa capacité décidément portugaise (La Gueule que tu mérites et Rapace se parlent beaucoup, au-delà de la familiarité de leurs auteurs) de toucher sans rien dire, d’évoquer très justement des états d’âmes sans les formuler, d’évacuer la métaphore au profit
de mises en scène ludiques et lyriques, désinvoltes et rigoureuses, ésotériques
et désaltérantes. On y entend des phrases définitives comme celle-ci, en forme
d’impératif catégorique valable pour tout le festival et pour la vie en
général : "drink coffee and destroy !".
On n’a pas vu grand-chose en compétition, il faut bien le dire. Loupés par mes soins : Volver, Marie-Antoinette,
Le Labyrinthe de Pan, Les Climats, Southand tales… D’autres ont été volontairement zappés. Etant données ces défaillances plus ou moins honteuses, plutôt qu’un palmarès alternatif qui n’aurait
guère de légitimité, revenons à la bonne vieille formule du top 10, ou presque, toutes sélections confondues (parce que la sélection officielle est décidément trop faiblarde cette année) :
- The Host, Bong Joon-ho (Quinzaine)
- Rapace, João Nicolau (Quinzaine)
- Jeunesse, en avant !, Pedro Costa (Compétition)
- Bled number one, Rabah Ameur-Zaimeche (Un certain regard)
- Honor de caballeria, Albert Serra (Quinzaine)
- Bug, William Friedkin (Quinzaine)
- A Fost sau n-a fost ?, Corneliu Porumboiu (Quinzaine)
- Da Vinci code, Ron Howard (Hors compétition)
Pour mémoire et en mondovision, le top 6 des répliques :
- "Drink coffee and destroy" (Rapace, João Nicolau)
- "I’m the fucking super mother bug !" (Bug, William Friedkin)
- "Oh ! j’ai cru que ce monsieur n’avait qu’un bras" (Shortbus, John Cameron Mitchell)
- "Mais comment voulez-vous relever le niveau du cinéma français avec vos gueules de premiers de la classe ?" (On ne devrait pas exister, HPG)
- "Quand j’entre sur le terrain, j’entends du son. Le son du bruit" (Zidane, un portrait du XXIe siècle, Philippe Parreno, Douglas Gordon)
- "T’es la fille à Jésus" (ou équivalent) (Da Vinci code, Ron Howard)
Demain, le vrai palmarès… hum. Jean-Philippe Tessé
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La Guerre des sélections
Fin de festival sur les rotules. Hier à la dernière fête, organisée spontanément dans la superbe villa de Mai (alias la villa Tinchant), on discute avec le réalisateur espagnol de Honor de caballeria, le très passionné Albert Serra, qui nous raconte comment les deux plus grands journaux espagnols (El Pais et je ne sais plus quel autre) ont descendu le film de Pedro Costa, avouant même ne pas être resté jusqu'à la fin... no comment. Vu hier aussi le film de Guillermo Del Toro, Le Labyrinthe de Pan... c'est peu dire qu'on est déçu. Tant qu'à prendre un film de genre, il aurait mieux valu que la compétition prenne le génial The Host. Le Del Toro est conventionnel à côté... tant mieux pour la Quinzaine qui aura été la sélection la mieux inspirée, où même les films ratés, les objets décevants, étaient néanmoins de vraies propositions formelles, à l'instar de Lying.
En tout cas, il m'a toujours semblé que Guillermo Del Toro était plus intéressant quand il réalisait des films au sein de l'industrie hollywoodienne que quand il se livre à ses projets personnels. Mimic, Blade 2 ou Hellboy sont des films bien plus passionnants que L'Echine du diable ou ce Labyrinthe de Pan. Son obsession du franquisme n'est jamais très féconde car les bons et les méchants sont donnés d'emblée si bien que le film devient vite ennuyeux car dénué d'enjeux. Reste un faune magnifique, quelques moments de fantastique très inspirés, mais largement minoritaires...La séparation des deux mondes (le franquisme des années 40 et un monde imaginaire et intemporel)
ralenti considérablement le film. Contrairement au cinéma américain dans lequel l'un des mondes contamine peu à peu l'autre (scénario canonique dont l'exemple récent le plus percutant reste La Guerre des mondes de Spielberg), les deux mondes ici ne se rencontrent jamais, le scénario entérinant le fait que la magie, le fantastique ne sont que de simples projections fantasmatiques de l'héroïne (par ailleurs beau personnage), une gamine téméraire et adulte. Sans doute aurait-il mieux valu se concentrer sur la petite fille plutôt que de créer toute une série de personnages annexes assez monolithiques...
Difficile de donner un palmarès toutes sections confondues, disons en tout cas que pour ma part, Southand tales de Richard Kelly ou Jeunesse, en avant ! de Pedro Costa feraient des Palmes d'Or audacieuses et originales... mais le film de Brisseau, Les Anges exterminateurs, ou The Host de Bong Joon-ho feraient de beaux prétendants. La caméra d'or, je la verrais bien décernée à Honor de cavalleria, A Fost sau n-a fost ? ou On ne devrait pas exister (si, si). Un prix de la mise en scène à
Bellocchio pour son Metteur en scène de mariage, ainsi qu'à Bug de Friedkin... et ma fois c'est à peu près tout, entre les films que je n'ai pas vu et ceux
qui m'ont déplu. Maigre moisson. Jean-Sébastien Chauvin
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26/05/06
Les rapaces
Quand on ouvre le Film Français d'aujourd'hui, c'est assez curieux et désagréable de constater que la presse cinéphile française, une fois de plus, est villipendée de la manière la plus démagogique qui soit. On y lit que le délégué général du festival, je cite, "se fait le porte-parole de nombre d'observateurs qui s'interrogent sur le manque de soutien de la presse française, contrastant avec l'intérêt toujours grandissant des journalistes étrangers". Ainsi, le rôle de la presse française serait de
"soutenir" la sélection sans se soucier d'esprit critique. Et puis de quelle presse française parle t'on ? Et surtout, de quelle presse étrangère s'agit-il ? De Todd Mac Carthy de Variety (qui, dit-on, a le pouvoir de faire ou défaire la réputation de Thierry Fremaux), celui-là même qui avait vomi sur Marseille de Angela Schanelec ou The Brown bunny de Vincent Gallo il y a deux ans ? De cette presse qui a vidé au trois-quart la salle qui projetait le sublime film de Pedro Costa (Jeunesse, en avant !) et applaudit à tout rompre au film d'Inarritu (Babel) ?
Sinon, je souscris pleinement à l'enthousiasme de Jean-Philippe sur le film de Pedro Costa, Jeunesse, en avant !, titre ironique et désespéré. Sans doute le plus beau film de la Sélection Officielle. Le film reprend des éléments de son très beau Dans la chambre de Vanda, serti de quelques et rares incursions truculentes. Comme dans Vanda, il y a quelque chose d'irrémédiable dans ces corps immobiles. L'immobilité chez Costa, c'est peut-être le comble de la misère au sens ou le pouvoir du lumpen prolétariat sur le monde est tellement faible, tellement inexitant que le mouvement lui-même deviendrait incongru. Pas question pour Costa de faire un film du constat - "constat" qui relèverait simplement d'un point de vue et d'une esthétique réactionnaires sur les choses au sens ou il s'agirait d'entériner un état de fait sans le transcender - mais au contraire, par la puissance expressionniste de ses images, l'étrangeté des cadres, de grandir ces humains ignorés, hors du monde, hors du temps, de les extirper du petit
réalisme, de cette esthétique qui leur colle à la peau pour les faire accéder à d'autres sphères. Il y a du sacré dans cette façon de filmer les hommes, de l'icônique (certains esprit mal intentionnés pourraient même dire quelque chose de sulpicien), mais c'est avant tout une manière de leur dédier une ode visuelle. L'audace serait évidemment de lui remettre la Palme d'Or (mais l'hétérogénéité du jury n'incite pas à l'optimisme), wait and see...
Quant au film de Christophe Honoré, Dans Paris, la Croisette bruissait hier de rumeurs flatteuses. A l'arrivée, un film assez beau formellement, mais qui ne m'a pas complètement convaincu. Dans Libé de ce matin, ils parle de manifeste pour la modernité. La modernité en question, c'est celle de la Nouvelle Vague, mais est-ce encore une modernité ? Autant il faut reconnaître à Honoré une vitalité, une légèreté qui évite à son film de sombrer, comme nombre d'oeuvres psychologiques (certains Téchiné, Nicole Garcia ou d'autres) dans quelque chose de pesant, dans le pathos, autant cette forme qui rappelle quelques fois la fantaisie narrative de certains films de la Nouvelle Vague n'est plus tout aussi jeune, aussi novatrice, aussi rebelle et, dans le cas de Godard ou Rozier, aussi anarchiste. Les temps sont à l'embourgeoisement et le film d'Honoré ne fait pas exception à la règle, tant formellement que sur le fond. Mais Honoré est talentueux, les sentiments, la psychologie, les gestes passent entre les personnages sans jamais vraiment s'y poser, andiguant ainsi le danger de leur faire porter des semelles de plomb. Cette légèreté est ce qu'il y a de plus intéressant chez Christophe Honoré, le filon le plus fécond de son cinéma.
White palms, du Hongrois Szabolcs Hajdu commence très bien et se termine un peu n'importe comment. Suivant le parcours d'un jeune gymnaste dans la Hongrie des années 80 puis au Canada de nos jours, le film contient quelques séquences étonnantes. Un long passage décrit l'entraînement sadique que les jeunes gymnastes recoivent. Pas de dénonciation, peu de scénario, juste une logique des corps que le cinéaste retrouve à la faveur d'une déambulation de son personnage. Le film ensuite se perd un peu, notamment dans sa dernière demi heure, mais la virtuosité du film donne envie de s'intéresser à l'avenir de son auteur.
Cannes, c'est aussi l'occasion de découvrir quelques beaux courts métrages, comme Les Deux vies de serpent de Hélier Cisterne ou Etoile de mer de Caroline Deruas. Mais le chef-d'oeuvre, c'est Rapace de Joao Nicolau, 25 minutes de fantaisie poétique. Quelque part entre Godard et Serge Bozon, Joao Nicolau n'est pourtant jamais assignable à une place précise. Sa poésie incontrôlée et pince sans rire est peut-être la plus libre qu'on ai vu à Cannes tous films confondus. Aucun doute, on reparlera bientôt de lui... Jean-Sébastien Chauvin
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Tout le monde dort
Tout le monde dort à Cannes pendant les films, c'est ainsi, et nul ne peut se vanter de n'avoir pas cédé au moins une fois à la thérapie par le sommeil. Dans une projection lambda, et sans compter les films particulièrement chiants, la fréquence moyenne est d'environ deux dormeurs par rang, avec un roulement improvisé entre les spectateurs. Les nuits sont courtes, et les premières séances sont programmées à 8h30, alors tout s'explique. Mais on peut fermer boutique à toute heure. Exemple, mercredi, 19h00, projection de presse de L'Ami de famille, signé Paolo Sorrentino, un cinéaste à la réputation si mauvaise qu'on brûle d'envie de découvrir son oeuvre, puisqu'on avait loupé il y a deux ans Les Conséquences de l'amour, suicidairement projeté à 8h30. L'Ami de famille : on s'endort au bout de dix minutes, après un invraisemblable générique d'ouverture monté comme une pub pour assurances ou un clip d'Eros Ramazotti : un cow-boy tête basse, un cheval qui galope, des volleyeuses qui volleyent, tous en ralenti sirupeux. On se réveille au bout de 45 minutes, devant un assemblage un peu surréaliste de scènes et de plans clinquants et laids, on ne comprend rien, mais alors rien du tout, donc on sort. L'Ami de famille, Paolo Sorrentino : pas vu à Cannes 2006. Vu, par contre, Indigènes de Rachid Bouchareb, qui revient sur la participation des tirailleurs des colonies à la libération de la France durant la Deuxième Guerre mondiale. Histoire édifiante, injustices flagrantes, héroïsme efficace, le film n'est guère passionnant question cinéma, mais il fallait qu'il fût fait. Etrange toutefois que Bouchareb ait fait l'impasse sur le massacre de Sétif, partie intégrante de cette histoire et grande honte de la France colonialiste.
A propos de projection apocalyptique, le champion de l'année restera Jeunesse, en avant ! de Pedro Costa, qui partait grand favori. Après dix minutes de film, les journalistes commençaient à quitter la salle par paquets, la mine déconfite, visiblement accablés ; au bout de 2h40, la salle était au trois-quarts vide. Beaucoup de nos collègues venus de loin découvraient sans doute à l'occasion le nom de Pedro Costa, dont l'oeuvre est confidentielle et très peu visible hors du Portugal et de la France, et n'avaient pas été prévenus qu'il n'est pas le cinéaste le plus funky de la planète. Surtout que dans son genre le film est particulièrement hardcore : plans fixes, personnages immobiles qui ne parlent pas, ou alors beaucoup. Dans une compétition très faible, Jeunesse, en avant !, mis en route il y a trois ans, était pourtant le film le plus attendu par les admirateurs de Costa. On en sort comblé autant que concassé. Ce n'est pas vraiment la suite de Dans la chambre de Vanda, mais un pas en avant dans la radicalité, dans un territoire que Costa arpente seul, avec une vigueur incroyable. Il a filmé 320 heures, soit le triple de ses rushes pour Dans la chambre de Vanda et en tire un film assez monstrueux, tourné en vidéo avec des éclairages très complexes et des angles de prises de vue saisissants, formant des perspectives forcées au fond des plans immobiles et tenant par on ne sait quelle force. Un film très ardu, très ambitieux, magnifique et intimidant, qui vous prend parfois à la gorge et à d'autres moments vous laisse dans le lointain, à la distance compliquée qui vous sépare autant de la misère que d'une inaccessible mythologie. L'oeuvre la plus impressionnante et la plus forte de la sélection, de loin, évidemment, mais pas une partie de plaisir. Pourtant on vit ce soir là un critique Portugais fanatique et néanmoins ami enchaîner deux visions du film, 19h00 & 22h00, au lieu d'aller faire la fête. Francisco, respect. Jean-Philippe Tessé
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25/05/06
Si Pasolini avait été new-yorkais...
Hier soir, en sortant du premier, beau et inédit film de Gus Van Sant, Mala noche, quelque chose a fait "boom!". Non, il ne s'agissait pas de ce à quoi vous pensez mais de la première gerbe du splendide feu d'artifice qui a accompagné la soirée Marie-Antoinette (à laquelle nous n'étions pas conviés). Futile donc. On se dit qu'un feu d'artifice, finalement, c'est toujours un peu la même chose, hé bien non, celui-ci était éblouissant, laissant au béotien que je suis le sentiment de quelque chose d'à la fois subtil et d'une extrême précision, un alliage de coloris et de formes diverses, de feux follets ondoyants et de fusées supersoniques à la fois bruyants et délicats. Pour en rajouter une couche après Jean-Philippe (cf. son post du 24.05), je rappelle que c'est tout Cannes ça : faire cohabiter les richesses les plus aristocratiques (qui a dit que l'aristocratie était morte ?) et une pauvreté terminale (les SDF qui jonchent le parcours de la Croisette), les passe-droits de privilégiés (l'entrée aux soirées sur les différentes plages des hôtels de luxe) et la rage teintée d'émerveillement de ceux qui n'en sont pas et observent, non sans se moquer gentiment, cette faune "cinéphile" s'ébrouer sous les tentes de toile blanche.
Ce feu d'artifice était la touche finale d'une journée qui a commencée morne (un épouvantable film hongrois, Fresh air,) et s'est terminée dans l'émotion d'une découverte à rebours, Mala noche donc. Le premier film du désormais canonique cinéaste d'Elephant a les qualités et les défauts d'un premier film. On sent bien que Gus Van Sant, comme tout jeune réalisateur, cherche a prouver qu'il a du talent. Ce qui nous donne un noir et blanc arty, une manière référencée de s'inscrire dans une tradition new-yorkaise underground, mais aussi une énergie, une célérité, une émotion juvénile qui semble loin des dernières oeuvres du cinéaste, contemplatives et éthérées, pudiques et charnelles dans leur désespoir. Catherine B., au sortir du film, a eu la bonne idée de dire que si Pasolini avait été un jeune homme new-yorkais dans les années 80, il aurait peut-être réalisé Mala noche, ce qui, je trouve, n'est pas faux.
Sinon, belle découverte roumaine à la Quinzaine des réalisateurs (de loin, de très loin, la meilleure sélection du festival), A Fost Sau N-A Fost ? (ne me demandez pas ce que ça signifie, mais un titre possible pourrait être : "la révolution roumaine a t-elle vraiment eue lieu ?"), premier film de Corneliu Porumboiu. Il faut déjà dire le plaisir qu'on a à écouter cette langue, mélange incertain de français, d'italien et de portugais (un linguiste dirait peut-être que je délire...), une langue exotique parce que peu représentée finalement dans cette internationale cinéma. Le film est assez indescriptible mais rappelle, par son humour ravageur, Le Chêne de Lucian Pintile, découvert il y a quelques années à Cannes. Une façon d'interroger l'Histoire (la Révolution qui a fait tombé Chausescu) dans une petite ville roumaine et d'enregistrer la persistance d'affreux réflexes issus de l'ère communistes. A la faveur d'une longue et hilarante séquence où trois personnages participent à une émission de télévision, quelque chose passe du désarroi présent, de la délation instituée en norme (permanence des réflexes communistes), du contrôle des gens les uns envers les autres. Pas un hasard si Laurel et Hardy sont plusieurs fois cités par un personnage. Le burlesque à la fois cinglant et un peu triste de Porumboiu n'est pa si éloigné de l'idée de saynette (du muet mais aussi de la télévision actuelle), un burlesque légèrement dépressif, sans tartes à la crème, sans acrobaties, mais avec une science des gestes et des postures qui laisse espérer, si le réalisateur continue dans cette veine, un cinéma vraiment original.
Original, Lying de l'américain M. Blash l'est à son début, avant de se dégonfler comme une baudruche. On est d'abord séduit et intrigué par ces jeunes filles hamiltoniennes qui ne font rien dans cette grande maison de campagne (Chloe Sevigny et Jenna Malone en tête), par cette ambiance à l'étrangeté très travaillée. L'impression que quelque chose de sourd, de dangeureux se trame. Ces jeunes filles sont peut-être dans une sorte de paradis indolore, doucereux et morbide, lumineux et tout en dissimulation (ce qu'accentue l'image brillante et mortifère de la HD). Une diffuse inquiétude perce, puis peu à peu le film patine, révélant un noeud assez anecdotique qui finit par rendre le film complètement creux.
Dernière chose, enfin : il est toujours étrange d'avoir les commentaires au sortir des salles et de ne pas en voir du tout l'application le lendemain dans les journaux. Par exemple, au sujet du Lucas Belvaux que je n'ai pas vu (mais Jean-Philippe, si), la plupart des personnes rencontrées étaient sorties consternées par le film, même les mieux disposées. Une unanimité totalement en contradiction avec l'aricle de Libé ce matin et les étoiles que quelques caciques triés sur le volet donnent dans l'édition quotidienne du Film Français. Fossé de génération peut-être, mais effet étrange tout de même... Jean-Sébastien Chauvin
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24/05/06
De la cause prolétarienne rapportée aux us du Festival de Cannes
Cannes, c'est formidable parce qu'il fait beau et qu'on y voit des tas de films. Mais c'est aussi un endroit assez horrible, un lieu de violence sociale symbolique et d'apartheid à tous les étages. Le pire étant cette faune de jet-setters oisifs et surfriqués à l'imparable vulgarité de nouveaux riches, ces défilés permanents de bimbos-poufs et de minets mal élevés qui parfois vous donnent des envies de guillotine, l'étalage surréaliste de pognon - le glamour est dans un sale état. Mais attention, Cannes réfléchit aussi à la condition de la classe ouvrière, les films sont là pour ça. C'est Lucas Belvaux qui s'en charge : présentation en compétition, sous bannière belge, de La Raison du plus faible, fable marxiste à l'ancienne. Encore un film très décevant, dans une compétition qui l'est décidément (ont été zappés, entre autres, Babel et Selon Charlie, mais on ne compte pas vraiment sur eux pour relever le niveau). Le pitch : un ex-braqueur réinséré par le travail en usine, deux ouvriers retraités et un chômeur diplômé (qui par conséquent porte des lunettes et apprend des poèmes à son fils) décident de voler l'argent des patrons d'une usine de métallurgie. Tout finit par le sacrifice christique du combattant (le braqueur interprété par Belvaux, cousin du rebelle de Cavale) et la redistribution anarchique de la richesse au prolétariat spolié. Lucas Belvaux est un cinéaste plutôt sympathique, mais le film le ressemble trait pour trait à son jeu d'acteur : une présence physique intéressante, mais dès qu'il parle, ça coince, les intentions sont tellement visibles et lisibles qu'elles s'annulent. La seule surprise du film est son acharnement à empêcher toute surprise. Tout y est tellement appuyé, tellement grossier et sans un gramme d'ambiguïté, que La Raison du plus faible n'a pour atout que son honnêteté foncière et sa naïveté, autant de raisons faibles. Mais l'utopie n'est pas morte, la preuve dans le minuscule 7, club gay-pink reconverti le temps d'un soir en salle de concert où sont venus lever le poing les vieilles gloires punk de UK Subs, 1977 forever, présence incongrue à Cannes, mais justifiée par la présentation au marché du film d'un doc intitulé Punk's not dead. Le chanteur est bedonnant et peroxydé, mais toujours énergique. Et le pogo étatit sévère ce soir-là, mais émouvant.
Quelques mots aussi sur Fantasma, un film quasi muet d'une heure réalisé par Lisandro Alonso et présenté à la Quinzaine : film de transition, qui permet au cinéaste argentin de tourner une page, en réunissant les deux acteurs de La Libertad et Los Muertos dans les couloirs du théâtre San Martin à Buenos Aires. Attendons plutôt son prochain long métrage, au titre séduisant : Liverpool. Et encore un mot - pourquoi s'en priver ? - pour signaler la présentation, à la Quinzaine toujours, de courts-métrages parmi lesquels deux films réalisés par des anciens de Chronic'art : Le Soleil et la mort voyagent ensemble de Franck Beauvais et By the kiss de Yann Gonzalez. Jean-Philippe Tessé
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LA PHOTO "DE QUOI ?" DU JOUR : deux nightclubbers cinéphiles
 Par Jean-Sébastien Chauvin
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23/05/06
Ca chauffe
Ce qu'il y a d'intéressant à Cannes, c'est aussi de confronter ses points de vue. Ainsi Hélène déteste le film de Brisseau. Elle trouve qu'il s'agit d'un scénario pervers dans lequel le cinéma disparaît et où il ne reste plus de cinéma mais que de la pathologie. Jean-marc considère que Brisseau étant un grand cinéaste de fiction, ce qui manque ici précisément c'est la fiction et il ne sait pas, à l'instar de Catherine Breillat quand elle réalise Sex is comedy, déconstruire son propre processus de création. Autant de point de vue auxquels je ne souscris pas mais qui m'interpellent. Où encore Patrice qui considère que The Host, le film coréen de la Quinzaine, est trop lisiblement politique (bad bad americans...), de la même manière qu'il n'aimait pas Land of the dead de Roméro pour les mêmes raisons. Perso, comme Jean-Philippe, j'aime beaucoup The Host, film qui commence comme un film d'horreur comique et se termine comme un mélodrame au ralenti... magnifique. Bref, à Cannes plus qu'ailleurs, on discute beaucoup les films, ce qui est plutôt fécond même si cela ne se retrouve pas beaucoup dans les papiers qu'on lit ensuite dans la presse. C'est dommage.
Intéressant aussi comment les films se sédimentent en nous. Par exemple, après plusieurs jours, le film de Richard Kelly vieillit plutôt bien. Plus on avance dans le festival, plus je trouve le film surprenant, très imparfait mais avec cette impression qu'il propose quelque chose de très contemporain. Quand je vois Southland tales, même s'il y a des choses que je n'aime pas (essentiellement les instants "terry guilliamesques"), je me dis que ce jeune homme a tenté des choses, qu'il ne s'est pas contenté de s'inscrire dans une tradition mais qu'il a joué avec son objet. Une dimension ludique qui au fond fait souvent défaut aux "films d'auteurs". J'ai discuté aussi avec un distributeur complètement déprimé et pessimiste sur l'avenir de la distribution (de films d'auteurs donc) que personne, ni exploitants de salle, ni public, ne semble plus vouloir voir en salle. Tous ces films cannois, dont les échos bruissent sur la Croisette, que deviendront-ils une fois lâchés en salles avec une dizaine d'autres films... ?
Sinon, vu le film de Claire Simon, Ca brûle. Beau film, imparfait lui aussi mais avec des propositions formelles parfois très tendues. Si le film s'en remet parfois à la facilité, à des scènes peut-être un peu convenues (caméra qui capte au plus près la sensualité des corps, scène d'embrassades adolescentes), il échappe aussi aux carcans en vogue dans le cinéma français avec un talent propre au cinéma de Claire Simon, une manière malaimable et entêtante de poursuivre son objectif (une longue séquence avec un cheval dans la ville qui se termine au bord d'une piscine, de folles séquences de forêt en feu). Dommage que le film rate un peu sa fin. La limite du film, c'est sa peur panique de l'émotion. D'où un final qui refuse le tragique, l'épanchement mélodramatique au profit d'une fin ni vraiment abrupte ni vraiment sèche mais qui élude un peu la force de la situation.
Le HPG (On ne devrait pas exister), on en reparle très vite (puisque le film sort ce mercredi), mais j'aime (a propos, la fête dans un night club de Cannes valait son pesant de cacahouètes, temple de la vulgarité hétéro-beauf comme on ne l'imagine même pas chez Houellebecq). A l'autre bout du spectre, on trouve le film d'Emmanuel Mouret, Changement d'adresse, aussi fleur bleu et "classique" que le film d'HPG est "indécent" et expérimental. Une écriture virtuose des dialogues et des situations, une manière de s'éloigner complètement de la comédie dépressive (genre dans lequel la comédie d'auteur s'est engouffrée dans les années 90 et qui s'est vite essoufflée) pour aller vers la comédie légère rarement incarnée dans le cinéma français (sinon chez quelques réalisateurs comme Jacques Rozier ou PascaL Thomas). Une découverte (qui est aussi une confirmation), celle du talent de Frédérique Bel (La Minute blonde sur Canal +), qui s'inscrit complètement dans le burlesque sans jamais oublier l'émotion, mais l'air de pas y toucher, avec un je ne sais quoi de lubitchien qui laisse espérer un grand avenir dans la comédie, si toutefois elle trouve des rôles à sa hauteur. La limite du film vient de sa modestie, sa manière de ne jamais dépasser ses marivaudages, ses tourments amoureux pour élargir son point de vue à celui de la société ou à celui de l'Espèce. Du coup, en dépit de scènes très réussies (un hilarant quiproquo langagier au début) le film a quelque chose d'anecdotique. On s'est fait un peu engueulé en disant ça (le film a ses fans), mais c'est ainsi...
Sinon, un court métrage de Monte Hellman passait dans un programme de courts allant de Jane Campion à Gaspard Noé, en passant par Eugène Green et François Ozon. Aucun d'eux n'était convainquant à l'exception du Montel Hellman donc, étrange histoire autour de Stanley Kubrick jeune. C'est absolument mineur dans l'oeuvre de Hellman (on est loin de Cockfighter ou de Two lane black top), mais il y a un plaisir de conteur classique qui contraste avec les prétentions auteuristes de ses camarades de jeu. Impossible de savoir si le film sera visible en dehors des festivals... Jean-Sébastien Chauvin
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LA PHOTO "DE QUOI ?" DU JOUR : soirée HPG
 Par Jean-Sébastien Chauvin
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Les X-men ne devraient pas exister
Parfois le désarroi festivalier nous conduit à des choix radicaux de projections. Ainsi ce lundi, 11h30 : plutôt qu'un film ouzbek à la X-men de la critique, visionnage de X-men 3 de Brett Ratner, blockbuster dont tout le monde semble se foutre si l'on en croit la faible assistance dans la grande salle du palais. Quelques belles idées exploitées (le détournement du pont de San Francisco), d'autres non : la solution du problème des mutants est apportée par un enfant dont le pouvoir est d'annuler tous les pouvoirs, mais cet aspect du scénario, le plus intéressant sans doute, est évacué au profit d'une sortie de crise via l'amour évidemment, puisque l'amour est l'arme de destruction massive qui conclut et résout tous les films américains.
Autre blockbuster, Flandres de Bruno Dumont (compétition). Organisé en trois temps (avant, pendant et après une guerre imaginaire et contemporaine, qui évoque forcément l'Algérie), le film laisse lointains ceux qui n'accroche pas trop à ce cinéma, même si la partie centrale, la guerre, est assez puissante. Dumont fait du Dumont, mais au moins c'est une trajectoire de cinéma qui se tient, tandis qu'inquiète la propension de certains à refilmer ce qui l'a déjà été. Ça vaut pour Kaurismäki, on en parlait hier, mais aussi pour Moretti : Le Caïman n'est pas le pamphlet attendu contre Berlusconi, mais un film terriblement mou, qui esquive son sujet. Le désarroi de Moretti, quant à l'Italie, quant à la gauche italienne, est si grand qu'il a cassé son envie de filmer. Du coup, il reprend ses recettes, chante à tue-tête dans sa Fiat, fait danser des peintres en bâtiment, retourne au mélo familial (le divorce du personnage principal, intrigue de téléfilm). Et relègue en toute fin de métrage le vrai film : interprétant lui-même Berlusconi, il reprend la mise en scène type du cinéma politique italien (le plan final, magnifique, sur lui à l'arrière d'une voiture tandis que la ville s'embrase au fond du champ), pour une réflexion passionnante mais avortée sur le rapport entre l'histoire culturelle italienne et l'avènement de Berlusconi. On peut s'étonner quand même que Moretti jouisse d'un si grand prestige alors qu'il paraît si fatigué, se retrouve en compétition tandis que Marco Bellocchio, relégué à Un Certain regard, pète toujours le feu - on l'a dit mille fois : le grand cinéaste italien d'aujourd'hui, c'est lui.
Toujours rock'n roll, la Quinzaine présentait le premier long de HPG, On ne devrait pas exister, sur lequel on reviendra bientôt en détail, puisque le film sort en salles mercredi. HPG, dont on peut lire l'entretien dans Chronic'art #25 (en vente dans tous les bons kiosques), n'est pas monté sur scène déguisé en Condoman, mais il a prouvé une fois de plus sa capacité à tenir le micro pendant un bon quart d'heure, tout en précisant à intervalles de 40 secondes qu'il va faire court et n'en a plus que pour deux minutes. Il est sur scène exactement comme dans le film, c'est à prendre ou à laisser. En tout cas il réussit son entrée dans le top des meilleures répliques de Cannes 2006, obtenant une prometteuse troisième place grâce à ceci : "Mais comment voulez-vous relever le niveau du cinéma français avec vos gueules de premiers de la classe ?" (HPG, hurlant devant un parterre de théâtreux constipés). Jean-Philippe Tessé
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22/05/06
Memories of the host
Le film de Cannes 2006, on le dit, on le clame, c'est The Host, le troisième long métrage de Bong Joon-ho après Memories of murder et Barking dogs never bite. Présenté par la Quinzaine des Réalisateurs hier soir (dimanche) à minuit dans une salle investie pour moitié par les Coréens de Cannes, The Host était attendu comme le messie, car Bong Joon-ho, c'est une combinaison miraculeuse : jeune (37 ans), populaire (Memories of murder avait cartonné en Corée) et cinéaste de haute volée, au culot invraisemblable. The Host fera lui aussi un malheur au box-office local, sans doute. Le film est génial. C'est à la fois un film de monstre, un mélo familial, une fable urbaine, une comédie burlesque, une rêverie en apesanteur, un brûlot politique. Tout ce qu'il touche, BJH le réussit, simultanément même : qui pourrait se permettre, dans les cinq dernières minutes d'un film, alors qu'on est en plein affrontement final, une poignée de plans où se chevauchent un énorme gag digne d'un slapstick, l'image poing levé d'un lanceur de cocktail molotov, un bouleversant psychodrame fraternel et la conclusion narrative du récit ? On disait le cinéma asiatique en nette baisse de forme cette année (un seul film japonais toutes sections confondues, c'est du jamais vu), mais il n'y a que les Coréens ou les Japonais pour enfanter des œuvres aussi mutantes que celle-ci. Il faut aussi des producteurs qui ont du ventre, car un scénario tel que celui de The Host, on l'imagine mal passer au CNC ou entre les mailles des studios hollywoodiens.
Le film s'ouvre en 2000, dans la morgue d'une base militaire américaine en Corée. Un médecin américain ordonne à son auxiliaire coréen de balancer dans l'évier, donc dans la rivière Han, des bouteilles de produits toxiques. 2002 : des pêcheurs attrapent puis relâchent une bestiole informe, une sorte de têtard à trois queues. 2006 : un gigantesque monstre amphibie surgit de la rivière et bouffe tout le monde. On est à peu près à 10 minutes de métrage et déjà le film est parti dans tous les sens, car sur l'action, sur la peur, sur le rire, sur la famille, sur la politique, sur le mélo, sur le grotesque, sur l'imaginaire, Bong Joon-ho est impérial et complètement inattendu. La créature furieuse emporte une fillette dans son antre en guise de provision, tandis que la rumeur parle d'un mystérieux virus et que les Américains, décrétant la Corée incapable de gérer la crise, prennent les choses en main. La famille de la fillette - son père pas très malin, son grand-père propriétaire d'un snack, son oncle jeune diplômé chômeur et sa tante championne de tir à l'arc - défient les autorités et partent à sa recherche. Le monstre est à la fois une métaphore dégénérée (de l'Amérique ou de la Corée, comme on veut) et un pur objet fantastique qui dérègle autour de lui les lois de la gravitations et ouvre sur une poésie de la suspension et de la pesanteur. Et puis toujours ces visions venues d'ailleurs (tandis que la famille fait une pause déjeuner, la petite fille apparaît comme par enchantement et tous la nourrissent comme si de rien n'était - n°1 du top des meilleures scènes de Cannes 2006) et ces gags hilarants sortis de nulle part qui s'accouplent à l'action sans jamais la ridiculiser. D'une inventivité de tous les instants, le film est rapide et tenu jusqu'en ses saillies les plus surréalistes, tout en ménageant une émotion et une puissance romanesque d'une intense pureté. The Host est à l'image du monstre, une sorte de Godzilla redessiné par Lovecraft, Alien + 3 ou 4 Spielberg concentrés en deux heures, la comédie la plus drôle de l'année, une œuvre aberrante et sublime, d'une richesse inouïe. On s'en tient là pour l'instant, nul doute que la sortie en salles du film (non datée pour le moment) nous donnera l'occasion d'y revenir plus précisément.
Pour se calmer, quelques mots sur le Kaurismäki du jour, Les Lumières du faubourg (compétition). Pas grand-chose à dire sinon que le film semble avoir été fabriqué à partir des chutes de L'Homme sans passé : mêmes images, même rythme, mêmes enjeux, même héros impassible malgré la cruauté de son destin, assis dans un décor figé fumant sa clope le regard vide, avant qu'un fondu au noir raccorde sur lui, assis dans un décor figé fumant sa clope le regard vide. Ça calme, en effet.
Et pour bien dormir, un mot sur le trip futurobotique de Daft Punk, Electroma : soporifique (et à la question que tous le monde se pose - les Daft Punk sont-ils venus casqués ? - la réponse est non, quoiqu'il y avait bien perruques sur costards blancs). Jean-Philippe Tessé
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21/05/06
Cardin & the bunnymen
Pour la première fois cette année, on a pu dégoter une invitation pour la soirée MTV qui se déroulait dans la mythique villa Pierre Cardin. Soirée remplie d'exécutifs de grosse boîtes de productions musicales et de fêtards anglo-saxons sans grand rapport avec le monde du cinéma. Mais villa sublime, "villa bulle" de son petit nom, étagée en de multiples
niveaux, tous dotés d'une piscine, villa toute en rondeurs dont les couloirs
forment un réseau de tuyaux qui chacun mène à une pièce (ronde), une terrasse
(ronde) et une piscine (ronde). Pierre Cardin était là, Michael Madsen aussi,
c'est à peu près tout pour le people. On a dormi trois heures, rien de glorieux
là dedans, mais on s'est tout de même levé ce matin pour le film de Richard
Kelly (l'excellent Donnie
Darko), Southland tales, dont la rumeur disait le pire
(nanar) et le meilleur (chef-d'oeuvre baroque). A l'arrivée, un peu des deux il
faut bien l'avouer. L'entame du film est magnifique, une vraie-fausse vidéo
d'adolescent tournée lors d'une fête, un déjeuner, un goûter, on ne sait,
tandis qu'une voix off nous annonce en substance que nous allons assister à la
fin du monde. Tout d'un coup un choc, et puis cette image sidérante de
champignon atomique qui émerge de cette rue typique de suburb résidentiel des
environs de L.A.. Immédiatement, on pense à La Guerre des mondes de Spielberg, à cette façon d'intégrer de l'extraordinaire horrifique dans le quotidien. Mais en quelque sorte ce
prologue est une fausse piste. La suite est une sorte de caprice de
"nerd" cinéphile parfois très inspiré (le final en montage alterné
doté d'un vrai souffle opératique), d'autre fois confus et indigeste
(saturation de personnages et de sous intrigues, charge politique convenue
contre l'administration Bush). Impossible, au sortir du film, de savoir ce
qu'on a réellement vu. Collage improbable d'influences, le film est tout de
même assez passionnant dans sa façon de jongler avec les signes de la pop culture.
Sans aucune ironie, avec une certaine candeur, ce qui est une denrée assez rare
à Cannes où l'ironie s'affiche un peu trop souvent comme signe d'intelligence
(à quand des films et des réalisateurs qui afficheraient enfin leur bêtise, je
veux dire leur innocence face au monde ?). Le casting hétéroclite est au
diapason de cette cacophonie de signes qui laisse cohabiter une Sarah Michelle
Gellar absolument géniale de drôlerie et un The Rock dont on ne sait s'il est
très mauvais ou au contraire plongé en pleine expérimentation dramatique, en
passant par un Seann William Scott totalement éthéré et en permanence plongé
dans le sommeil comme ce personnage de Point blank de John Boorman, ou
encore Justin Timberlake, Bai Ling (démente), Kevin Smith..., etc. On attendra
de le revoir pour savoir si le film est une complète escroquerie, un jouet trop
grand pour enfant gâté ou une série de salves inspirées. Sans doute tout cela à
la fois. Au moins il n'a pas peur du ridicule au milieu de ces films d'auteur
souvent sérieux tant dans leurs intentions que dans leur forme.
Autre film qui n'a pas peur du ridicule, le dernier film de
Jean-Claude Brisseau, Les Anges exterminateurs. Au sortir de la
salle, les avis étaient beaucoup plus contrastés que ne le laisse sans doute
apercevoir la critique, certains allant jusqu'à déclarer qu'il n'y avait pas de
cinéma là dedans. Pour ma part, je pense que c'est le plus beau film à ce stade
du festival. C'est assez rare de voir un cinéaste à ce point en phase avec son
désir, qui ne cherche ni l'épate, ni la séduction, ni l'intelligence, ni le
"vouloir dire" (il "dit", tout simplement, sans ce
"vouloir" qui plombe jusqu'aux films les plus réussis). Un cinéaste
qui filme son âme comme le fait Brisseau, c'est une denrée rare. D'où aussi une
réelle naïveté dans le film, même si certain ont tiqué sur le fait que Brisseau
s'y livre à une défense et illustration de lui-même relative à
"l'affaire" qui a défrayé la chronique il y a peu (Brisseau est le
narrateur off, il nous raconte les dessous, fantasmés ou réels, de l'histoire),
et qu'en un sens il se dédouane en ne se reprochant que sa "naïveté".
Personnellement je m'en fiche, cet aspect là ne m'intéresse pas. Ce qui reste,
c'est un film lumineux, jamais dépressif, mais tragique dans lequel les
personnages livrent leur être au monde au point de jouer avec le diable et le
bon dieu. Il y a une façon très simple chez Brisseau de filmer la
transcendance, à la faveur d'un cadre, d'une lumière, d'une alternance entre le
hors champ (une magnifique et très hitchcockienne scène de masturbation
féminine dans un restaurant) et la visibilité (certaines scènes de sexe sont
très frontales). Doit-on reprocher à Brisseau de dresser une sorte
d'équivalence (en tout cas chez son personnage) entre l'acte de voir et l'acte
de jouer ? Est-ce que le regardant se met tout autant à nu que le regardé ?
Pas sûr, mais Brisseau pose la question assez finement à travers le regard de
son alter ego et celui de ses héroïnes. Au fond, Brisseau ne juge rien, du
moins il m'a semblé, pas même celles qui chercheront à se venger. Il les
regarde comme son héros, absolument bouleversé de leur tragique être au monde.
Brisseau n'est définitivement pas un cinéaste de la perversion, il voit de la
pureté partout jusque dans le pire. La candeur, à l'instar de Southland tales,
est la vertu cardinale de ce film et de son héros dont sa grand mère dit qu'il
est un curieux mélange d'intelligence et de sottise. Jean-Sébastien Chauvin
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Une pipe à l'écoute d'Animal Collective
Le week-end cul du festival de Cannes, c'est maintenant. Projection attendue ce
samedi du film de Jean-Claude Brisseau Les Anges exterminateurs à la Quinzaine, et présentation demain, hors
compétition, de Shortbus, de John Cameron Mitchell. A propos de Brisseau, très ému sur scène où il était
spectaculairement accompagné de toutes les filles du film, impossible de ne pas
évoquer "l'affaire", puisque Les Anges exterminateurs est un portrait de l'artiste au travail. Il faudra
revenir sur ce film, très brillant par moments, mais sur l'unanimité qu'il a
suscitée, il serait bon tout de même de revenir. Bien plus léger, quelques
divisions en dessous en termes de cinéma, Shortbus s'ouvre par l'exploit du festival : une auto-fellation accomplie jusqu'au bout par l'un des personnages de ce film choral new-yorkais. Soit un genre (le
film choral dans une grande ville) qu'on goûte peu. Mais John Cameron Mitchell
s'en tire bien, par l'auto-dérision et la chanson (belles scènes clip rythmées
par Animal Collective) -ça marche toujours. Shortbus, c'est un peu Magnolia (pas la top référence, on est d'accord) version cul, queer and folklore. Une sexologue qui n'a jamais connu l'orgasme, un couple gay en plein doute, une
dominatrice dépressive, etc. Le film est plutôt drôle, bien rythmée, et dit des
choses fortes sur l'état de la sexualité chez ceux qui la considère comme
absolument libre. On y entend d'admirables dialogues, tels que "Oh ! J'ai cru que cet homme n'avait
qu'un bras", commentaire lancé à propos d'une acrobatie de partouze exécutée hors champ et déjà
classée n°2 du top des meilleures répliques de Cannes 2006, derrière
l'indétrônable "I'm the fucking super mother bug !" hurlé par Ashley Judd dans Bug de Friedkin.
Un mot enfin sur l'un des plus beaux films du festival, Bled number one (Un Certain Regard), le deuxième film du réalisateur de Wesh wesh, Rabah Ameur-Zaimeche. Un mot seulement puisqu'on en reparle longuement dans le prochain numéro de Chronic'art (en kiosque le 31 mai
2006), où vous pourrez lire un entretien avec RAZ. Un mot pour dire que le film
a été très bien reçu lors de la projection de samedi, et que les forces vives
du cinéma français sont là, davantage que chez Nicole Garcia, dont Selon Charlie (compèt') a été
soigneusement et volontairement zappé par nos soins. Il faut dire que le
film ne nous faisait pas rêver des masses ni cette image : Bacri avec un
chapeau pointu et des confettis qui tire la gueule pendant une fête… Jean-Philippe Tessé
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LA PHOTO "DE QUOI ?" DU JOUR : villa bulle
 Par Jean-Sébastien Chauvin
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20/05/06
Hollywood à Cannes
On ne le sait pas, mais il n'y a pas un Festival de Cannes,
mais plusieurs. Le Cannes des journalistes et des cinéphiles, le Cannes de
professionnels qui viennent à la pêche au Marché du Film afin de dégoter la
perle qui sera passée à côté des sélectionneurs ; et puis il y a le Cannes
de ceux qui ne voient pas de films, un public de limousines et de chambre
d'hôtels chics, de lever tard et de coucher tard, qui travaillent de près ou de
loin dans le cinéma dit commercial et qui sont là pour les Relations Publiques.
A ces trois mondes on pourrait en ajouter un quatrième : celui du cinéma
hollywoodien. Hollywood à Cannes, c'est un monde à part où les américains
viennent curieusement traiter des affaires qu'ils pourraient traiter à
Hollywood. Par exemple, cette présentation de quatre extraits du film sur Diana
Ross avec Beyoncé. C'est bien simple, dans la salle, au cocktail, que des
américains. Une série de mondes clos à l'intérieur d'un monde à la fois
multiple et complètement déconnecté du "vrai" Cannes. Emboîtement de poupées russes où à chaque fois il faut un passe
d'entrée.
Aujourd'hui, vu un film impressionnant, le dernier Bellocchio, Le Metteur en scène de
mariage, avec le matou Sergio Castellito, la belle Donatella
Finocchiaro et le vampire Sami Frey. Une trame et un style proche du Sourire de ma mère, l'impression que l'Italie est devenu un pays horrifique
ou, pour reprendre le mot de quelques personnages,"ce sont les morts qui gouvernent". La beauté du film tient
à ce que Bellocchio dépasse toujours son sujet pour atteindre à une forme
d'hallucination presque expressionniste. On en sort à l'instant, on en
reparlera…
Sommer 04 an der schlei de Stefan Kromer commence bien. Une
maison de vacances, des relations de marivaudage tordues entre plusieurs
personnages, deux quadras, deux adolescents et un trentenaire. Tout commence de
manière pacifique, jusqu'à ce que le fils invite une copine qui va rapidement
draguer le trentenaire sur lequel une femme de 40 ans a aussi jeté son dévolu.
Les films allemands de ces dernières années sont caractéristiques de cette
façon d'être à la fois dans une sorte de naturalisme très français et d'y
apporter une inquiétude, quelque chose de monstrueux qui ne dit pas son nom.
Derrière le verni civilisé règne le carnage, le désir de meurtre. C'est la
limite du film qui, s'il commence bien, se termine de façon assez antipathique.
Lorsque le drame a lieu, le cinéaste préfère s'atteler à la question de la culpabilité
plutôt que d'aller vers le tragique. La leçon du film, c'est donc que nous
sommes tous des coupables en puissance, que nous savons qu'au fond nous sommes
des salauds faibles et que nous nous en contentons. Un peu faible, un peu
étriqué, surtout comme morale. Un film comme leçon est toujours une manière
mesquine de concevoir le cinéma. C'est d'autant plus dommage que le réalisateur
maîtrise parfaitement son outil. Jean-Sébastien Chauvin
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Big Brother
On est toujours
curieux de voir des premiers films sélectionnés directement en compétition,
supposant qu'ils doivent être très forts pour enjamber les antichambres tels
que Un Certain regard. Cette année, un seul film de la compèt' concourt pour la
caméra d'or : Red road,
film anglais d'Andrea Arnold, 45 ans et trois courts métrages sur son CV. Le
scénario est assez déplaisant : Jackie travaille pour Big Brother, un
dispositif de vidéo-surveillance urbaine où, installée devant un mur d'écrans,
elle surveille les faits et gestes de monsieur tout le monde. Un jour, elle
aperçoit un homme qu'elle ne pensait jamais revoir, Clyde, dont elle apprend
qu'il vient de sortir de prison : c'est l'homme qui a tué sa fille et son
mari. Comment ? On ne sait pas, mais Jackie, utilisant les caméras à son
profit, entre en contact avec lui. Scénario déplaisant, parce qu'il multiplie
les fausses pistes et les tiroirs jusqu'à la confusion. Le film semble ainsi
partir dans deux directions, la vidéo-surveillance et la confrontation entre
Jackie et Clyde. Mais la première piste se révèle n'être qu'une pure béquille
dramaturgique pour que les deux personnages se rencontrent. Pareillement, caché
jusqu'à la fin du film la manière dont Clyde a tué le mari et la fille de
Jackie laisse la place à toutes suppositions, ce qui dessert le film. C'est la
même chose, à une autre échelle, que cette allusion pénible au fait que Clyde,
présenté au moins comme un pauvre type, pratique la sculpture sur bois, manière
de lui donner un bonus, un bon point. C'est maladroit, tandis que la mise en
scène joue sur le double rythme de la nervosité de la caméra à l'épaule, et du
silence, du calme des scènes de transitions. Quelques belles scènes tout de
même (l'hymne prolo d'Oasis résonnant repris en chœur par des fêtards dans un
énorme immeuble de banlieue) pour un petit film, sans doute pas la révélation
du festival.Jean-Philippe Tessé
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Y'a comme un Bug
Cannes, le premier jour, a toujours quelque chose d'un peu
absurde. Un monde en vase clos, hystérique, fourmillant de gens sans attaches
et courant dans tous les sens. Impossible de distinguer, de hiérarchiser, de
savoir ce qui a de l'importance et ce qui n'en a pas. Cette indifférenciation
est ce qu'il y a de plus curieux, de plus malaisant aussi. Les signes
s'accumulent et forment un bourdonnement incessant dans l'esprit. Une bonne
nuit de sommeil et le cerveau s'est acclimaté. On est devenu une créature
cannoise.
Heureusement les films, eux, sont suffisamment singuliers
(quand ils sont bons) pour échapper à ce grand magma dans lequel tout se vaut.
Hier, vu deux films de la Quinzaine des Réalisateurs : Honor de cavalleria premier
long-métrage de l'espagnol Albert Serra et Bug du "vétéran" William Friedkin.
Le premier est une adaptation de Don Quichotte de laquelle
il ne resterait que les os. Quelques dialogues étiques, de longues séquences où
Quichotte et Sancho attendent on ne sait quoi comme dans une pièce de Beckett,
avancent de manière erratique à travers la campagne. On est loin du récit
picaresque de Cervantes. Pour un peu, on serait presque dans Last days de Gus Van Sant, avec ces actions effilochées, cette absence
d'itinéraire et de découverte au profit d'une gestuelle imprécise. De ce point
de vue, l'ouverture du film est magistrale. Il faut un certain culot pour
commencer son film par un personnage vu de dos, immobile, à peine visible dans
la lumière incertaine du crépuscule, quand le soleil s'est depuis longtemps
enfoui sous la ligne d'horizon. Si ce n'était leurs chemises blanches à la
fragile phosphorescence, Quichotte (dont on a retranché le Don) et Sancho se
confondraient même avec le paysage, indissociables du vert sombre de l'herbe
enténébrée. Commencer par une extinction en somme. Le film contient quelques
fulgurances similaires (une renversante séquence de baignade, un enlèvement
entre chien et loup, la disparition dans la nuit qui tombe de nos deux
personnages immobiles), mais ne va pas sans une certaine complaisance (de
l'extrême durée des scènes silencieuses, du surplomb sur ses personnages), un
je ne sais quoi de petit malin qui parfois agace. Méfiance cependant, Cannes
étant le meilleur et le pire endroit pour voir les films, où il n'est pas rare
de s'impatienter rapidement devant la difficulté de céder à la séduction de
films roublards. Mieux vaut douter alors, d'autant que le film impressionne par
son étrangeté formelle (les personnages sont souvent filmés en longue focale
tremblante, reproduisant ce même sentiment d'imprécision que le mouvement des
personnages). Personnages dont Serra a gardé une certaine truculence
d'ailleurs, paradoxe qui parfois a rendu la salle hilare devant des personnages
qui semblent au seuil de la bêtise (les conseils et leçons de Quichotte à
Sancho réduits à quelques formules creuses, le mutisme d'un Sancho presque
autiste). Déconstruction, moquerie du mythe ? On en reparlera…
Bug, sinon. Film brillant et intelligent, mais problématique également. Véritable film de
série B, adapté d'une pièce de théâtre traitant de la paranoïa américaine et
dont l'action se déroule presque entièrement dans une chambre de motel, le film
s'attache à une jeune serveuse esseulée qui se prend d'affection pour un homme
instable obsédé par des insectes qui sont censés lui avoir été inoculés sous la
peau. Formellement, Friedkin est à son meilleur. La première demi-heure
notamment est éblouissante de maîtrise. Friedkin trouve des solutions
strictement cinématographiques pour faire fructifier ce qui ressemble à un huis
clos paranoïaque. Pourtant, en dépit de l'immense talent du cinéaste, je me
suis peu à peu éloigné du film. Notamment parce qu'on n'oublie jamais vraiment
qu'on est face à une écriture théâtrale : le film n'évite pas toujours
d'interminables tunnels dialogués qui alourdissent considérablement l'ensemble.
Impression parfois de voir deux films : celui de Friedkin, sec, efficace
et parfois littéralement hallucinatoire, et celui de Tracy Letts, l'auteur de
la pièce dont la manifeste intelligence, la figuration par le dialogue des
rouages de la paranoïa semble parfois trop démonstratif pour le cinéma. Le
film, ainsi, est lisible à l'extrême, et alors dénué de zones d'ombres. Il ne
fait aucun doute, pour nous spectateurs, que les deux amants sombrent dans la
folie. Or, c'est justement l'intérêt des films paranos, soit le fait de nous
faire douter sur le bien fondé de telle ou telle théorie, nous impliquer dans
le processus psychique des personnages au point qu'on finit par se dire qu'ils
ont peut-être raison. Ca n'arrive jamais dans Bug car le film est sans cesse extérieur à ses personnages,
avec eux mais toujours dans une distance suffisante. Nous voilà donc face à un
film plus intelligent que ses protagonistes, qui détaille froidement et souvent
avec un certain humour la plongée dans la folie raisonnante, le processus de
déconstruction du réel. C'est à la fois indémontable et frustrant, dans la
mesure où, à l'exception de la première demi-heure, les personnages sont de
simples pantins qu'on observerait comme on observe des rats de laboratoire.
Empathie impossible, humanisme impossible, et au final simple mécanique
programmatique (on sait très vite comment tout ça va finir). Ca fait à la fois
la virtuosité du film et sa limite. Pas si loin finalement du film de Albert
Serra : deux films qui ont l'intelligence que ses personnages n'ont pas.
Deux cinéastes qui, à n'en pas douter, ne se laisseraient pas contaminer par
l'indifférenciation du magma cannois, protégés qu'ils sont par leur recul et
leur esprit d'analyse. Ce qu'il leur manque peut-être, alors, c'est l'émotion.
Jean-Sébastien Chauvin
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19/05/06
Princesse
Nordique ambiance hier pour la soirée inaugurale de la Quinzaine des rélisateurs, qui choisissait pour film d'ouverture un premier film d'animation danois assez hardcore, Princess, de Anders Morgenthaler. Casse-gueule. Scénario indéfendable : August, un homme d'église retourné à la vie civile récupère sa nièce Mia, 5 ans, après la mort de la mère de celle-ci, Princesse, star du X scandinave. Découvrant que la petite a subi des maltraitances, August décide de punir tout le monde, remontant la filière pour atteindre Charlie, le mentor de Princesse. C'est, en gros, le justicier dans la ville : August zigouille à tours de bras pour venger Princesse, venger Mia, et se châtier lui-même d'avoir participé indirectement à la transformation de sa soeur en reine du porno. Il n'est pas seul, Mia, 5 ans donc, participant à l'épopée en massacrant un producteur de films pornos à coups de barre à mine sur la face et les parties génitales, entre autres, jusqu'à l'apocalypse finale. Indéfendable, donc. Mais le film est impressionnant, mêlant très habilement animation traditionnelle et prises de vue réelles, des home-movies réalisés par August et distribués en flashs-back. Princess est clairement un mélo, qui appuie très fort sur le pathos et s'abreuve à de belles idées de mise en scène (le nounours de Mia, qui s'anime et participe à l'aventure, la réclusion des vidéos dans l'espace mental du personnage, etc.). Volontiers too much, culotté toujours et parfaitement conscient de ses aberrations, film curieux mais puissant, film mutant et têtu. Applaudissements polis, mais brefs, du rarement vu pour un film d'ouverture. David Cronenberg, qui reçut lors de la cérémonie le Carrosse d'or décerné par la SRF, a quant à lui apprécié dit-on. Forcément.Jean-Philippe Tessé
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LA PHOTO "DE QUOI ?" DU JOUR : file d'attente à la Quinzaine
 Par Jean-Sébastien Chauvin
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