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20/05/04
Cannes, les yeux grand fermés
Paris Texas vingt ans après, c’est possible ? Et si Wim Wenders et Sam Shepard pouvaient retrouver l’alchimie de leur gloire passée ? Casting prestigieux, scénario miroir, errance dans une Amérique aride et mythique, Don’t come knocking donnait envie d’y croire. Seulement voilà, la magie n’opère qu’au cinéma et le duo est carbonisé dans la vie réelle, ombre pitoyable de lui-même à l’écran. Virtuosité publicitaire au service d’une poésie à deux balles, personnages creux, désespérément creux, plus rien ne fonctionne dans ce gros fatras aussi gracieux qu’un éléphant dans un magasin de porcelaine. Le problème reste toujours ce satané changement d’époque, facteur que Wenders, plus négationniste que jamais, voudrait éluder purement et simplement. Ce qui n’arrange pas les choses c’est que l’introspection de Shepard hurle le contraire. Il joue un cow-boy de cinéma en bout de course, qui part à la recherche d’un vague fils qu’il pense trouver dans une bourgade isolée du Montana. De cette contradiction, le film se refuse à approfondir quoi que ce soit, scénario comme effets de style. D’où une surenchère visuelle écoeurante de filtre et de tourbillonnements gratuits, qui pour les acteurs, vieillissants pour beaucoup, tient de la séance d’humiliation pur et simple. Shepard, déjà peu resplendissant avec l’âge (se rappeler ses gros plans dans la Chute du faucon noir où on le reconnaissait à peine) est ici carrément pathétique. Mais c’est surtout Jessica Lange qui trinque le plus. Encore récemment magnifiée à peu de moyens par Jarmusch dans Broken flowers, elle est ici quasi-monstrueuse, la caméra dessinant en toute inconscience tous ses lifting et autres ravalements. Pas de doute, on préférait encore les fraîches plantades du cinéaste (entre Land of plenty et The Million dollar hotel) plutôt que ce sinistre film de faux-jeune figé dans le botox.
Le western moderne est également au centre d’un autre quinqua, Tommy Lee Jones dont le premier film, Trois enterrements, démontre une sincérité et un savoir-faire narratif très agréables. Alors que le scénario de Guillermo Arriaga enchevêtre un peu trop les flash-back d’une intrigue pourtant limpide (un Texan kidnappe l’assassin de son ami clandestin et fuit au Mexique pour l’enterrer suivant ses dernières volontés), Jones efface toute velléité frimeuse en y opposant un filmage classique et rigoureux. Clé de la réussite : le Texas, terre d’origine du cinéaste qui en décrit autant l’hostilité que l’aridité romantique. Des immigrants à la police frontière, Jones tisse un petit monde de mobile-home crasseux, pick-up et bar à ploucs, entre réalisme suant des images et ironie virile des situations. On pense souvent à Peckinpah pour l’étude de caractère et la noirceur désespérée sans que le parallèle ne soit trop pesant. Cela tient au fait que Tommy Lee Jones, l'acteur, est un héritier direct des grandes gueules burinées à la James Coburn et que Tommy Lee Jones, le cinéaste, n’en fait jamais trop. Une force et une limite à la fois tant le film reste toujours un peu en dessous de ce qu’il provoque, sa constance et sa solidité lui permettant de retomber à chaque fois sur ses pieds. La deuxième partie du film, dépourvue de chichis narratif est la plus forte. Jones laisse une seconde chance aux caricatures : le shérif malfaisant et macho est ensuite nuancé en homme lassé par le soleil et les années de service. Les femmes s’en tirent avec les honneurs : la blonde du flic d’abord recluse dans son mobil home par son mec prend ensuite du bon temps et la serveuse cabossée du boui-boui local est un magnifique personnage indépendant et cynique. Visuellement, Jones montre un beau sens de l’image. Les paysages criblés du désert tex-mex, quasi-surréalistes, soulignent parfaitement le sadisme et la morbidité des situations. Subtilité presque involontaire, vu que le bas blesse précisément dans le mysticisme que Jones cantonne un peu trop vite à des ficelles crados de sous-film d’horreur. C’est d’autant plus dommage que le film se perd un peu dans ce jus saumâtre sur la fin où la pilule passe moyen. Verdict : Tommy Lee Jones bon acteur, réalisateur correct. Mais pas encore grand cinéaste.
Vendredi, 8h30. Grosse fatigue pour ce dernier jour. Dommage que les organisateurs n’aient pas tenu compte de ce facteur (que subit tout accrédité humainement constitué), puisque c’est celui d’Hou Hsia Hsien qui fait tourner le dernier la manivelle. Certes, un grand cinéaste, mais qui exige du public un cerveau bien décrassé. Ce qui n’est carrément pas le cas aujourd’hui pour la team Chronic'art. Appelé à l’aide, Jean-Philippe, pourtant fin connaisseur du grand HHH reconnait avoir dormi 1h45 sur un film qui dure 2h00. Difficile exercice, voire carrément impossible que de juger correctement Three times. On ne vous livrera donc que des infos fiables à 100%. Le pitch : trois histoires d’amour pour autant de sketches et d’époques différentes (1966, 1911 et 2005). Le casting reste le même d’un segment à l’autre : Chang Chen et Chu Qui, officiellement muse de Hou après Millenium mambo. Allez, on risque quelques bribes d’analyses : le film pose pour chaque époque l’adaptation filmique de la modernité. Elle passe par l’utilisation obsessionnelle et quasi-expérimentale de la musique, le souvenir perso (les années 60 et les filles des billards que le cinéaste a fréquenté dans sa jeunesse), l’histoire du cinéma (la séquence en costume est un film muet avec dialogue sur cartons), ou l’ère massive du numérique, où les écrans de portables et autres pixels d’ordinateurs sont autant de motifs picturaux et sensoriels. Voila, on s’arrête là, en dire plus serait malhonnête.
13h00. Fin de Princess Raccoon, nouveau film du vétéran nippon Seijun Suzuki. Déjà plus facile à appréhender : c’est une opérette déjantée mêlant carton pâte, chorégraphie et purs moments de poésie avec Zang Ziyi. Mais la fatigue redouble, avec en point d’orgue un malencontreux piqué de nez après une demi-heure de projection. On se risque tout de même. Suzuki a toujours ce sens extraordinaire du tempo, notamment un sens aigu du montage. Avec un arsenal de décors aussi lourdement fardé, les séquences s’encastrent les unes aux autres avec légèreté et vitesse. Ainsi le film pivote de tous les côtés du cadre sans jamais se perdre, ce qui lui confère un aspect cartoonesque assez impressionnant, entre Terry Gilliam et Tex Avery. Voilà, ce sera notre cérémonie de clôture. Chromophobia, le film de Martha Fiennes vient de commencer. Sans nous. Un dernier potin avant de se coucher : la Palme reviendrait à Jarmusch. Kusturica adore paraît-il le film. Un certain Jean-Philippe Tessé ne partage pas ma joie.
Demain : compte-rendu et en exclusivité, le palmarès Chro. Par Guillaume Loison - 16h38 - Cannes
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Aïe
Fin de festival plutôt hardcore, on passe toutes ses nuits comme si elles étaient la dernière, donc sans limite, sans songer à la projection matinale du nouveau Hou Hsia-hsien, 8h30, aïe. Merci, bravo à la star du festival, Asia Argento, qui non seulement joue dans Last days et dans le court-métrage (pas vu, hélas) de Bertrand Bonello, mais aussi fait patienter le public lors d’une séance retardée pour un problème technique. Surtout, la miss écume les soirées en tant que Djette, avec une certaine efficacité (un soir chez Arte, l’autre chez MK2). On lui doit, à elle et à d’autres, d’avoir touché le fond du trou ce matin à la projection (8h30, aïe) de Three times de HHH, avec la surnaturelle Shu Qi, tout de même un des films les plus attendus, les plus excitants du festival. Qu’en dire ? Le premier plan du film est très beau, le dernier montre Shu Qi sur un scooter. Entre les deux, dodo, sans rémission. Etat de décomposition avancé.
Vu, par contre, Conte de cinéma de Hong Sang-soo : nettement meilleur que son précédent La Femme est l’avenir de l’homme, ce repêché de dernière minute (présenté un peu en loucedé) manque toutefois d’émotion, de cette qualité des sensations qui faisait la puissance de la trilogie du cinéaste coréen. N’empêche, l’astuce narrative qui le cimente - en presque clair : au bout de 40 minutes de film on comprend que l’on vient de voir un film que les personnages voyaient au cinéma - fonctionne admirablement, tout comme la mini et puissante décision formelle (zooms, recadrages) que le Coréen impose à tout son métrage.
Il faut dire aussi un mot sur une belle séance consacrée au cinéma expérimental à la Quinzaine des réalisateurs : on y a découvert le dernier Tscherkassky, Instructions for a light and sound machine, qui réinvente deux scènes mythiques du Bon, la brute et le truand avec Eli Wallach, mais aussi d’autres beaux films et la Trilogie des nuages enfin complète du plus grand Japonais du monde, Naoyuki Tsuji, à qui l’on rend ici un hommage tout ému. A Cannes, ce sont lui et son ami Makiko les vraies stars.
Les bruits, pour finir ? Ils courent : on dit que Nathalie Portman, à Berlin pour la war des stars s’est très mal entendu avec Amos Gitaï, lequel, il faut le dire, fait n’importe quoi avec elle dans le nul Free zone. On dit aussi que la Palme d’or à Jarmusch, c’est déjà acquis (Kusturica en serait fou), et que le même Jarmusch n’aime pas son propre film. C’est mal foutu, Cannes. Par Jean-Philippe "Motus" Tessé - 16h59 - Cannes
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