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19/05/04
Padmé dans la free zone
15h30. Petit coup de barre après Odete. Bon moyen pour observer comment se comporte le baromètre de la notoriété sur la Croisette. Tee-shirt et jean crasseux, barbe de sept jours, Sergi Lopez passe totalement inaperçu. Il sera quand même tout beau tout propre pour sa montée des marches. On croise Antoine Chappey et son sac de randonneur, en pèlerin anonyme pas loin de la Quinzaine. Laurent Baffie connaît le même sort. Lunettes noires et casquette comme aux plus belles heures de ses micros-trottoirs, il s’extraie de son scooter sur le terrain plein-central. Plus tard, des hurlements transpercent le tranquille brouhaha de la rue. Des midinettes escortent une Alfa Romeo. A son bord, un black, lunettes noires et panoplie de caillera grand luxe dodeline de la tête d’un air entendu. Apparemment archi-connu. "C’est Passi", m'informe Jean-Philippe Tessé. En effet.
Retour au Palais des festivals. La fatigue se dissipe, pas l’appréhension de découvrir un énième Gitaï en sous régime. Depuis Kedma, dernière pépite en date, l’homme n’est pas au mieux de sa forme, alignant successivement une comédie poussive (Alila) et un essai pompier sur les réseaux de prostitutions (Terre promise). Free zone possède lui aussi un atout flippant : Nathalie Portman, aussi mignonne que grossièrement cabotine. Elle joue une américano-israélienne paumée à Jérusalem qui, par dépit, accompagne une femme-chauffeur de taxi à atteindre la free zone, duty-free géant et pacifique située à la frontière Irakienne où les peuples ennemis font des affaires. Un road movie donc, avec antagonismes culturels, petites leçons d’histoires et humanisme dégoulinant. Gitaï a laissé son cinéma en Israël : rien n’est construit par la mise en scène, réduite à un jeu maniériste bourrés d’effets chics infiniment lourds, avec jolis fondus enchaînés superposant présent (le voyage) et passé (la raison du coup de blues de Portman), caméra à l’épaule, genre reporter de guerre chouraquien. Seules les images des faubourgs de la free zone bouleversent, Gitaï retrouvant en un fragment de séquence un lyrisme sec et puissant. Il suffit d’une bretelle d’autoroute, le panneau "Iraq", un son de clignotant pour que le cadre s’emplisse d’une religiosité fascinante et mortifère : on y devine le chaos tout proche, la souffrance latente rapportée partout ailleurs. Mais ces éclats de film rêvé se réduisent à un simple arrêt pipi : le scénario reprend tout de suite ses airs de tour-opérateur tiers-mondiste, cette fois dans le sens inverse : une Palestinienne se joint à l’équipée, dénonce le fanatisme ("I hate fanatics"), la politique américaine, filme les ruines d’un village brûlé comme un péplum. Puisqu’il faut bien terminer, la bagnole cale devant un check-point : Portman s’enfuit à toutes jambes, les deux autres continuent à se crêper le chignon. Finaude, la métaphore.
Ce matin, légère panne d’oreiller. On troque donc Wenders (Don’t come knocking, compétition officielle) pour Geminis, drame incestueux à la Quinzaine des réalisateurs. Sans atteindre des sommets de subtilité, la réalisatrice argentine Albertina Carri est suffisamment opportuniste pour faire surgir le trouble. D’abord narrativement, par un ballet confus de personnages dont elle éclaircit savamment les liens, tordant le suspens à l’envers. Puis elle retient l’un des principes fondateurs du Souffle au coeur de Louis Malle : l’humour presque bonhomme, qui égratigne gentiment les travers de la bourgeoisie entre mépris spontané, quasi organique envers les masses laborieuses, et superficialités aveuglantes. La volupté du film, très beau, tous en mouvements souple et élégant, montre un peu les limites des dispositifs de la cinéaste. Le final, heure des révélations, théâtralise l’effroi au maximum et frise un grand guignol paradoxalement très sérieux. Du coup, Geminis tacle la légère distanciation qui en faisait tout son sel.
Bonne nouvelle, il reste des places pour la séance de rattrapage du Wenders. Chouette. Suivront Conte de cinéma de Hong Sangsoo (tiens, une histoire de deux hommes qui croisent une femme, ça changera) et Trois enterrements, le premier film de l’acteur Tommy Lee Jones, sur un scénario de Guillermo Arriaga (21 grammes) et éclairé par Chris Menges (Dirty pretty things, The Pledge). Film personnel ? Par Guillaume Loison - 13h12 - Cannes
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Odete à roulettes
Le festival de Cannes est une semaine (dix jours) sans milieu. Du sentiment d’être au début, au tour de chauffe, on passe direct à la sensation d’être à la fin. C’est un contrecoup parmi d’autres d’une impression aussi vague qu’inéluctable en festivals, pas bien méchante au fond : la déprime festivalière, mélange d’euphorie archi-molle et d’épuisement confinant par bouffées à un malaise tout aussi molletonné, acharnement bête à ne pas dormir, alternance de journées win et de journées loose, tentation permanente du rienfoutage. On s’est surpris, un matin de pluie, à comater à l’hôtel au lieu de se mouiller pour aller voir des films, zappant Lars von Trier au profit de Motus (présenté par Thierry Beccaro, mythique). Glauque, mais pas sûr d’avoir perdu au change. La perspective du noctambulisme aidant, sensation de traverser le festival en zombie. Et vagues regrets éternels de ne pas la jouer réglo, 4 ou 5 films / jour (c’est possible). Tant pis. On dit que Jean Eustache passait les festivals dans sa chambre d’hôtel. Ça se défend. Eustache, Jarmusch lui a dédié son Broken flowers qui, très aimé par G.L., reste pour moi une grande déception.
Juchée sur ses patins à roulettes, Odete est la reine du supermarché où elle glisse de rayons en rayons, très grande, un peu princesse. Odete est aussi l’héroïne du second long-métrage de João Pedro Rodrigues, qu’on attendait depuis le très fort O Fantasma. Le film est très beau, très cinéphile dans son approche du mélo. Il s’ouvre sur un long baiser, puis raconte comment Odete, qui aimerait avoir un enfant, fait d’un garçon mort un amant imaginaire. Odete se termine en chantant l’hypothèse d’une sexualité vraiment transgenre, hétéro et homo en même temps et par-delà la mort. On n’oubliera pas non plus cette tentative de suicide d’un garçon en slip rouge, qui s’envoie une dernière fois le finale de Breakfast at Tiffany’s avant d’avaler d’assassines pilules. Elles ne le tueront pas. Par Jean-Philippe "Motus" Tessé - 12h48 - Cannes
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