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17/05/04
Seconde B

Après-midi pluvieuse. Le Noga Hilton disparait sous les trombes d’eau. Tant pis, pour Coup de feu dans la Sierra, le mythique western de Sam Peckinpah projeté à 14 heures. Pour fuir la grisaille, on s’échoue à Un Certain regard pour voir le nouveau Pierre Jolivet, Zim and Coe. Du Klapish, gonflé AB Production, avec caméra à l’épaule pour faire social, Romain Duris du pauvre (Adrien Jolivet fils de, mêmes sapes et même coupe de rebelle ébouriffé) et panel sociologique black-blanc-beur à la truelle. A la sortie, Jean-Philippe Tessé trouve la meilleure référence artistique du film : Seconde B, série télé diffusé dans Giga sur France 2 au milieu des années 90.

A peine le soleil revenu que les Dardenne replongent la compétition officielle dans les entrailles sinistre du plat pays. L’Enfant radicalise l’option thriller, effleurée par les deux frères depuis leurs débuts. Bruno, jeune as des combines et épicurien prolétaire vient d’être père. Premier réflexe : renier ce fils encombrant, et comme tout ce qui l’approche, en tirer un maximum de profit. Sans en avertir sa copine, il vend le bébé à un réseau d’adoption clandestine. Avec une énergie peu commune, les Dardenne poussent leur dépoussiérage néo-réaliste à son apogée. Virtuosité turbo digne d’un wonderboy (la poursuite finale, réglée comme du Friedkin), équilibre nerveux entre observation des personnages et mise en identification, étude d’un capitalisme parallèle qui aveugle ses acteurs, l’Enfant réussit brillamment ce que Ken Loach ne parvient plus à toucher depuis dix ans. Moins manichéen que La Promesse, plus dense et rythmé que Rosetta, plus souple que Le Fils, L'Enfant est autant un saut qualitatif dans la carrière des Dardenne qu’une hallucinante bouffée d’oxygène pour le cinéma social. La salle reste bouche bée. Sauf hérésie, le film devrait remporter un prix.

Réveil en trombe ce matin pour Broken flowers. Jarmusch, Bill Murray, Tilda Swinton, Jessica Lange et Sharon Stone : la demi-heure d’attente sur le fauteuil lilliputien de la grande salle Lumière est interminable. Suspens récompensé : Broken flowers est autant un bon Jarmusch qu’un joyau des Bill Murray’s movies. Odyssée pavillonnaire dans laquelle Don Johnston (avec un "t" contrairement au flic à Miami), Don Juan quinquagénaire fraîchement plaqué, cherchant la mère d’un fils de 19 ans dont il vient d’apprendre l’existence, Broken flowers se remplit comme il aime à fredonner les mêmes plans. Chaque territoire que défriche Don est comme un souvenir à débroussailler (ou le contraire), un mini-film dont on explore avec émerveillement les règles, les codes de jeu et de mise en scène. A Bill Murray de s’adapter sans s’y diluer, à Jarmusch d’y capter une drôlerie, une émotion, un état, un style. Grand tisseur beat et béat, le cinéaste laisse s’entrecroiser chaque fragment d’information sur l’état émotionnel de Don, laissant psychologie et flash-back au placard. Le passé est ici un trou sans image, un bloc de noir mat qui ne remonte presque jamais. L’anti-thèse absolue de A History of violence dans la gestion de l’espace et du temps : quand Cronenberg tord son film sans crier gare, Jarmush, lui, se délecte à préparer cette distorsion par touches successives. Meilleure preuve, la photo que montre le mari mainstream d’une ex de Don du temps où ils étaient ensembles, hippies. Gène hilarante mais pas de dépression nostalgique : le film, celui de cette femme en tout cas, est terminé. Dans ce flottement contrôlé, Bill Murray nage évidemment comme un poisson dans l’eau : clown blanc évidemment, ses fameux tics (battements de paupières, enfarinage élégant, guindage d’un autre temps très George Sanders) sont chouchoutés, presque dévolus au titre de mise en scène. S’il n’obtient pas de prix d’interprétation, c’est à n’y rien comprendre.

Suite du programme : Wolf creek, massacre à la tronçonneuse dans le désert australien, Shanghai dreams de Wang Xiaoshuai (Beijing bicyle), et le surmédiatisé Sin city de Robert Rodriguez et Frank Miller.

Par Guillaume Loison - 15h42 - Cannes

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Oui ou non à la Palme d'Or ?

Où l’on mesure la rigueur et la scientificité des méthodes des instituts de sondage (c’est la saison). A la sortie du palais, une jeune fille de Médiamétrie, portant casquette, alpague et sonde : qui sera Palme d’Or cette année ? Sur la petite liste des candidats, on regarde, on mise dix sous qui sur Wenders, qui sur Cronenberg, qui fermant les yeux et pointant au pif, sur Tommy Lee Jones. C’est dans la boite, merci messieurs. Ca se passait dès le troisième jour du festival, les trois quarts des films n’ayant pas été vus. Cronenberg Palme d’Or, on y croit ? Mystère, et puis qu’importe : le film est très beau, surtout sa première heure, très singulière pour un Cronenberg, plutôt à saisir quelque part au croisement d’un film noir de Lang et d’envolées shyamalaniennes.

Parmi les films vus, tentons la tendance. Ou plutôt, la présence : présence insistante de l’univers et d’une certaine méthode qu’on dira lynchienne. A la Quinzaine, où l’on chasse la singularité, on est servi avec Room, du jeune Texan Kyle Henry. Ca commence comme du Mike Leigh et s’en va en territoire lynchien (mieux vaut ça que l’inverse). On suit une mère de famille de la classe moyenne qui, épuisée par son travail, commence à avoir des visions récurrentes : une room, quelque part à New York, où différents signes l’invite à se rendre. Etrangeté froide des lieux, créatures à tous moments susceptibles de mini métamorphoses, on est dans les parages des terres lynchiennes.

Pareil, dans un autre genre, avec le néerlandais Guernsey de Nanouk Leopold : témoin d’un suicide par pendaison, une jeune femme commence à douter de son quotidien. Quelque chose de sourd agite ces deux films (pas mal, mais pas exempts de défaut), un mystère qui n’accouche pas, ne transpire pas, est filmé en suspension.

A des années-lumière de tout ésotérisme, le Coréen du jour passait à la Quinzaine, paré d’un beau titre qui dit tout : Crying fist. Pataud mais costaud, il entrecroise les destinées de deux boxeurs, l’un taulard, l’autre ex-champion dans la dèche que l’on peut cogner dans la rue pour 10 000 wons. Dernière scène sur le ring, les deux héros face-à-face, on est pour les deux, forcément. Mélo bourrin, films à gros doigts qui réussit à emporter le morceau avec ce finale beau comme un K.O. de Rocky.

Par Jean-Philippe "Motus" Tessé - 15h16 - Cannes

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