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16/05/04
Une histoire de violence

Batallas en el cielo a décroché la Palme du scandale, LE film que la presse se délectera de détruire ou d'idolâtrer. Carlos Reygadas en rêvait depuis deux ans qu’il tente de caser son film sur la Croisette (sous plusieurs montages ou sélections) : il l’a eu sa belle polémique, ajoutant son nom aux scandales qui font tant rosir la Croisette de plaisir. Pourtant, le voir essuyer les quolibets d’une bonne poignée de spectateurs à l’issue de la projection fait plutôt de la peine. Pas arrogant pour deux sous, une sourde panique au fond des yeux, Reygadas attaque le coup. Ses deux comédiens qui partagent avec lui l’immortalité du moment (un festival ? une semaine ? les deux heures qui précédent la projo du David Cronenberg ?) arborent la même glaciation ; ils rient, s’embrassent, s’effusionent, mais rien n’y fait. Ni les ardents applaudisseurs (il y en a quand même) ni les curieux en chaleur (Salma Hayek et sa petite robe fleurie sont quelque part dans la salle) n’effaceront l’insoutenable violence des manifestations haineuses de spectateurs pourtant dans leur bon droit. Mais reprenons nos esprits : cinq minutes d’orgueil blessé d’un petit cinéaste n’est rien comparé au calvaire du spectateur, cloué par 1h38 de vacuité esthétique, de mode christique à la petite semaine. Le malaise s’accentue en voyant déjà (et on lit dès ce matin dans Libé) la stigmatisation des anti-Reygadas par ses fans : ceux qui n’aiment pas sont trop prudes pour apprécier l’érotisme non-simulé et explicite, ceux qui n’y verront que pastiche lourdingue seront aveuglés par leur puritanisme rampant. Bah non, franchement non. Reygadas n’est certes pas dénué de virtuosité, mais ses dispositifs tournent court, sa roublardise pourrissant le film de l’intérieur comme une lame de fond. L’excès (de style, de surplace narratif, de symbole, de tout quoi) comme principe auteurisant, poétique, ça fatigue très vite, juste après l’ouverture en fait, magnifique mais tristement vaine. Alors on tente de s’abandonner à une sorte d’hypnose, ronronnement des images et répétition des scènes (Marcos, héros rond et taciturne en est une -répétition- à lui seul), chorégraphie du cul très réalisme magique. Mais non, impossible de voir en creux la bêtise surnaturelle d’un film dévoué à une arrogance pathétique et graisseuse, film-coq borné à tapager, quitte à se vider de toute substance. Attention trompe-l'oeil, ceci n’est donc pas un film d’auteur. On préfèrait mille fois Sangre d’Amat Escalante, ancien assistant de Reygadas, le même film en plus sec, plus fort. Et surtout plus intelligent.

18 heures : alors que l’antre de la soirée Star wars - Episode III, le Queen Mary II, a posé l’ancre près du Palais des festivals, la respiration asthmatique de Dark Vador recouvre la Croisette, annonçant la montée imminente de George Lucas. Effet sonore qui se prolonge quand même pendant au moins une demi-heure et qui finit par devenir sacrément oppressant. Une aubaine pour Jean-Pierre Castaldi, qui se faufile totalement incognito parmi les festivaliers du dimanche qui, semble-t-il, n’ont d’yeux que pour les invitations pour la saga galactique. La presse se rue à l’assaut du David Cronenberg, A History of violence. Dans la salle, l’ambiance n’est pas sans rappeler celle de Batallas en el cielo, le claquement des sièges en moins. On entend du coeur de l’orchestre de la salle Debussy (c'est-à-dire la crème de la crème des journalistes…) un cri du coeur anglo-saxon genre "what a piece of shit", accompagné de rigolades goguenardes. Sans aller jusqu’à partager l’élégant point de vue de ce grand critique anonyme, il faut reconnaitre que History of violence surprend. Bien que le film condense tout Cronenberg (horreur clinique, thème du double, structure obsessionnelle et étude des mutations quotidiennes), il joue à prendre à contre-pied les attentes du spectateur par une incessante valse de ruptures et de tonalités. D’abord sur le fil du rasoir où deux hommes inquiétants trucident tranquillement le personnel dans un motel inondé de soleil, changement de décors et de personnages. Cette fois petite ville de comédie familiale, verte et fleurie où Tom, le cafetier du coin, vit paisiblement avec femme et enfants. Lorsqu’il neutralise par légitime défense deux braqueurs sadiques, sa vie bascule. Sur-médiatisation de Tom, perversion de l’idéal pacifiste qu’il inculque à son fils. Surtout, débarque un effrayant gangster (Ed Harris, bulldog spectral) qui dit reconnaitre en Tom le truand qui l’a torturé autrefois. Cronenberg filme davantage la violence plus comme une étude tentaculaire que comme un banal engrenage. Etat de lieux traité davantage comme une ballade perverse où l’ironie compte autant, voire davantage que la teinte du thriller, plus attendue. Performance d’autant plus forte que le film conserve une rigueur absolue dans sa structure et sa mise en forme, très apaisées et classiques. Seule la violence dépasse, filtrée comme un précieux alambique, jaillissant de toute part. Comme un virus, figure cronenbergienne par excellence, que la séquence sado-mado, peut-être la plus belle scène du film, parachève : Viggo Mortensen de dos dans l’escalier de la maison, pénètre sa femme (la belle Maria Bello), dont on ne voit que les jambes s’agiter langoureusement. Grand film.

On passe vite sur Manderlay, qui du concept loft brechtien au générique d’images choc sur fond de David Bowie, reprend ligne par ligne le cahier des charges de Dogville. Ça donne un film très fier de lui mais qui certifie mieux que n’importe quel autre, que Lars Von Trier, maintenant c’est fini.

Cet après-midi Sam Peckinpah, ce soir les frères Dardenne. De quoi faire oublier que le Jim Jarmush, c’est seulement pour demain. Une éternité.

Par Guillaume Loison - 14h58 - Cannes

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