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14/05/04
La bombe humaine
17 heures, salle du Noga Hilton. Pas un siège de libre, l’atmosphère est plutôt moite. Im Sang-soo (aucun lien avec Hong) présente son nouveau film, au titre qui fleure bon le thriller politique : The President’s last bang. Hyper-détendu, chevelure peroxydée et boucle d’oreille, le cinéaste coréen brouille un peu les pistes, annonce qu’on va bien rigoler après avoir préalablement décrit le "président" en question comme étant "une bombe humaine". Il faut le prendre au mot tant son film déploie brillamment les procédés de la politique-fiction, y insérant subtilement un humour noir, entre grosses pochades et sens aigu de l’absurde. Le résultat est étourdissant : puissance des cadres, chorégraphie sèche (un plan séquence aérien aussi fabuleux narrativement qu'esthétiquement), accélérations soudaines du rythme, The President’s last bang a tout de l’opus d’un wonderboy. Comme souvent dans le nouveau cinéma coréen, l’intrigue revient sur les années dictatoriales qui ont secoué le pays ces trente dernières années. Ici, c’est l’assassinat du président Park par son ami et directeur de la KCIA (la CIA coréenne) en 1979, épisode sulfureux mais resté opaque dans l’histoire du pays. Quelques faits et lieux ont échappé à la censure politique. Le dictateur dinait ce soir-là avec son cercle de proches collaborateurs et deux starlettes du moment dans une villa non identifiée. Le reste est pour le moment impénétrable, mais Im Sang-Soo s’engouffre dans cet abîme à toute vitesse. Délié, sans temps mort, maîtrisé dans ses moindres recoins, l’aplomb du film provoque autant une folle distanciation qu’une irrévérence absolue envers ce passé trouble. The President’s last bang a d'ailleurs fait l’effet d’une bombe en Corée, la petite-fille de Park ayant même obtenu qu'il soit amputé des images d’archives du défunt président dont s’était servi le cinéaste pour encadrer le film.
La tension retombe d’un cran en compétition, où Johnnie To rejoint Egoyan dans le club des semi-déceptions falotes. Election respire son indéniable savoir-faire, mais s’enfarine dans une grandiloquence qui ne convient pas au style du metteur en scène. Dans ce film-somme sur la mafia chinoise où deux prétendants au titre de Parrain (un gentil sobre et un méchant hystérique, sa veine la plus molle, cf. Fulltime killer) se disputent la couronne suprême, To a sniffé trop de naphtaline : gun-fights, courses poursuites et stratégies flottent dans un magma passéiste assez mou, avec vieux demi-sels sages comme des images, rituels digne d’un film de sabres et descriptions convenu d’un capitalisme sauvage où les affaires détruisent les bonnes valeurs d’antan. Le film revendique trop tôt ce classicisme, verrouillant les codes du genre tout en cherchant en vain à les sublimer. Cruelle absurdité qui interdit à To de se prendre pour Coppola et qui dilue au passage sa sécheresse habituelle. Décidément, Cannes picore mal dans sa filmographie dantesque : l’an dernier Breaking news, aujourd’hui Election alors que PTU ou The Mission ont irradié ailleurs.
Ce matin, difficile de se lever pour Michael Haneke, toujours bien décidé à jouer les grands décrypteurs des relations nord-sud. Au départ, on a très peur de voir en Caché une variation sous-douée de Blow up, puisque l’intrigue montre un simili Guillaume Durand (Daniel Auteuil) recevant des vidéos de ses allers et venues à son domicile, filmées à son insu. On se rassure très vite : Haneke délaisse l’étude graphique entre petits ronds de pellicule et petit carrés numériques pour revenir à son statut de trifouilleur de conscience. Auteuil croît connaître l’identité du corbeau, un Arabe recueilli par ses parents lors des manifestations sanglantes des années 60 mais rejeté hors du foyer par l’enfant qu’il était. Pour une fois, le sujet choisi est aussi fort que tabou (guerre d’Algérie et conséquences) et l’intrigue le tient assez justement, grâce notamment au personnage refoulé d’Auteuil, bon échantillon sociologique du mal occidental, pris entre une terreur viscérale, une sympathie de façade et une honte ancestrale. Refoulement que le labeur traditionnel d’Haneke, toujours conforme au modèle déposé, rend par chance assez cohérent. Plans étirés et autres complaisances naturalisme des superstars (ça pleure, ça s’engueule, ça tchatche en préparant les spaghettis dans la cuisine), roublardise d’une prétention délirante, presque poétique, la nausée prend à la gorge, mais on finit quand même par digérer.
Cet après-midi, cap sur l’Europe : le trio infernal Aldo Maccione / Bernard Menez / Carole Bouquet chez Brigitte Roüan, Douches froides premier film précédé d’un bon buzz et le dernier film de Marco Tullio Giordana. Il dure beaucoup moins longtemps que Nos meilleures années. Déjà une bonne nouvelle, avant d’affronter George Lucas au petit-déj'. Par Guillaume Loison - 14h44 - Cannes
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