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13/05/04
Carrosse d'Or

Ca commence par un hommage. A Ousmane Sembène, de retour pour la deuxième année consécutive après l’éclatant Moolaadé, mais cette fois en prélude à la Quinzaine des réalisateurs. Motif : lui décerner le Carrosse d’Or, dernière des nombreuses récompenses périphériques honorant un cinéaste choisi par ses pairs et passer Xala, opus de 1975. Devant l’estrade de la salle surannée du Noga Hilton, rempli par un quart de cinéphiles du troisième âge, Sembène surgit, sapé à l’africaine, superbe. On le sent à moitié furibard. Pascal Thomas le présente lui et son film, dans une ambiance très salle polyvalente de St-Quentin en Yvelines. Dans son speech, il lâche avoir proposé le nom de Sembène pour présider la compétition cette année, puis ajoute prudemment que "Kusturica est quand même un bon cinéaste". Puis il rappelle les précédents lauréats du Carrosse d’Or. On retient le nom d’Eastwood, heureux élu en 2003. Tiens donc, l’année de Mystic river que Clint ne voulait paraît-il pas présenter. En vérité, il était surtout furax de rentrer bredouille. On n’ira pas jusqu’à imaginer que le Carrosse d’or n’est qu’un trophée bonux destiné à apaiser l’ire des mauvais perdants, mais bon... En tout cas, Sembène s’en tire bien, raconte que Xala a reçu à l’époque le soutien de Truffaut contre la censure. Le géant sénégalais se retire, suivi par trois gentils sbires à camescope. Premières images du film un peu vieillot mais poilant, effectivement saignant contre la corruption des jeunes états africains. A l’apogée d’une scène où les anciens colonisateurs blancs offrent des valises de billets à leurs successeurs noirs, le rideau de la salle recouvre l’écran. Ironie du sort ou fantôme de la censure sortant des entrailles du Noga Hilton, l’instant est surréaliste.

Retour au bunker et à la compétition. Du lourd, ce soir. Woody Allen monte les marches pour Match point. A ses cotés Scarlett Johansson, pulpeuse, fraîche, sophistiquée. Superbe. Elégance qui n’échappe pas à une poignée de prétendants dans le public, saluant la star d’une salve de : "Putain, elle est trop bonne !". A côté, la presse s’entasse pour l’avant première de Last days. Moins de monde que prévu, les pontes de la critiques française ont déjà vu le film de Gus Van Sant. Dans la queue, outre les anonymes familiers, se distingue quelques sosies non officiels : un Stanley Kubrick chauve et très rigolard, heureux comme tout dans son jogging violet, James Cameron en plus voûté (et plus germanique aussi), moulé dans un pantalon à carreaux seventies. A l’issue de la projection, tous sont sur la même longueur d'ondes : applaudissements timides, puis plus nourris à mesure que défile le générique. Pas de doute, c’est incontestablement le premier choc du festival, délié, fort et sublime. De surcroit, Cannes donne encore plus de corps à cette splendide messe mortifère, puisque avec le trop récent Elephant dans sa besace, Gus Van Sant a quasiment perdu d’avance.

On en attendait pas autant d’Atom Egoyan, qui avec Where the truth lies (Quand la vérité ment) opère le premier virage délibérément commercial de sa carrière. Dans cet exercice académisant de film noir, Egoyan se perd un peu, son univers reprenant le contrôle par simples intermittences. Histoire de faux-semblants, où une jeune journaliste (l’intrigante Alison Lohman) tente de résoudre un vieux crime qui a brisé la carrière de deux comiques des années 50 de genre Rat Pack (Colin Firth - Kevin Bacon), le film se perd dans sa complaisance à reconduire sans génie les codes du genre : femme fatale, mensonges, décorum rococo et intrigues à tiroirs. Reste sa panoplie d’auteur un peu plaquée, donc. La réflexion sur l’image et les médias passe moyen, entre-deux laborieux mêlant abandons arty troublants (le grain de vidéo des images télés qu’Egoyan orchestre tel un opéra minimaliste) et un pensum sur la célébrité et les tabous sociétaux trop brouillon pour convaincre. C’est encore avec les scènes de sexe que le cinéaste se montre le plus à l’aise. La grande séquence de triolisme, plus beau fragment du film réunit toutes les meilleures obsessions et forces d’Egoyan : flamboyance des mouvements et lumières, maîtrise des vertiges et l’espace, sublimation des corps, voyeurisme raffiné, détournements des grands récits populaires, ici Alice au pays des merveilles version Disney-cochon. Comme en plus les acteurs assurent (Kevin Bacon, vraiment très bon), Where the truth lies l’emporte aux points. Plus que Le Voyage de Félicia, mais loin des KO The Adjucer ou Exotica.

Petite pause détente, avec un docu sympatoche, Midnigh movies : from margin to the mainstream du canadien Stuart Samuels. Façon Peter Biskind dans son livre Le Nouvel Hollywood, le film propose une macro théorie joyeuse sur six films-cultes des années 70 (de El Topo à Eraserhead) : contexte historiques, modes d’exploitations, clés de la réussite et influences sur la machinerie hollywoodienne moderne. Les moins : trop de cirage de pompe, témoignages d’homme troncs et d’effets visuels lourdauds. Les plus : bonne humeur générale et amour sincère de cinéphile qui donne envie de (re)voir les films sus-cités, focus sur une poignée d’artisans de l’ombre (directeurs de cinéma, distributeurs underground). Pas étonnant que John Waters soit le plus à l’aise dans cette ambiance rigolarde de cinéma de quartier.

L’après midi sera asiatique et plutôt appétissante : The President’s last bang (Im Sang-Soo, l’auteur d’Une Femme coréenne) et Election, premier volet d’une saga à venir de Johnnie To. De quoi faire digérer Caché, la prochaine conférence de café philo de Michael Haneke, le visionnaire qui-comprend-tout-sur-le-monde-occidental. 1h57 de bonheur dès demain, 8h30.

Par Guillaume Loison - 14h39 - Cannes

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