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22/05/04
Dardenne again
Palmarès bien gentil, bien propret (voyez le nôtre). En attribuant un sésame par film - exception faite de Trois enterrements -, Kusturica & Cie n’y sont pas allé de main morte avec le politiquement correct. Comme dans les plus belles pubs Benetton, le monde entier repart donc avec une part de gâteau : Etats-Unis (Jones, Jarmusch), Mexique (Guillermo Arriaga meilleur scénariste pour Trois enterrements), Europe (Dardenne, Haneke), Moyen-Orient (Hanna Laslo pour Free zone) et Asie (Shanghai dreams), les ambassades sabrent le champagne. En comparaison, on relativise la soirée de l’an dernier finalement rock’n roll à rebours, où des oeuvres aussi différentes que Fahrenheit 9/11, Tropical malady et Old boy s’étaient partagés les trophées, pour motifs diverses, mélange d’intentions politiques, intello-chic ou zombies de vidéoclubs.
Non, vraiment ce soir, l’ambiance était davantage aux minauderies sympas. Lauréat du prix du Jury (et de notre oreiller d’or) avec Shanghai dreams - ça rime avec mainstream -, Wang Xiaoshuai se souhaitait bon anniversaire entre deux mercis à sa petite famille. Bercail toujours pour Tommy Lee Jones (interprétation masculine) et Michael Haneke (mise en scène), visiblement aussi vexé que Théo Angelopoulos l’année du Regard d'Ulysse, font un joli coucou à leur femme. Plus cinéphile, Jim Jarmusch, qui loupe la Palme d’une marche, a cité tous les participants de la Compétition officielle avec un petit mot sympa pour chacun : Wenders si gentil avec lui à ses débuts il y a vingt ans, Hou Hsiao Hsien son "professeur". Même Robert Rodriguez, rappelons-le légendaire auteur de joyaux du 7e Art tels que Spy kids, Desperado 2 ou encore Spy kids 3 mission 3D a eu droit à son visa de "grand créateur".
Allez, on est méchant. Même parti au plus bas (Haneke à la mise en scène, c’est franchement n’importe quoi), le palmarès a visé juste sur la fin. On pensait plus à Bill Murray, mais Tommy Lee Jones mérite amplement son prix d’interprétation, déjà mille fois plus que son scénariste. Hanna Laslo n’est pas la plus nulle dans le Gitaï, bien que ce focus surcrédite officieusement le film. Jim Jarmusch décroche lui, la médaille d’argent. Sans doute la légèreté de son sujet ne lui a pas permis de quitter Cannes la Palme sous le bras, puisque Broken flowers est le seul lauréat à ne pas évoquer la misère sociale. Les théoriciens Gus Van Sant, Cronenberg ou Hou Hsiao Hsien, tous trois bredouilles, ont payé cher ce fâcheux détail. Logique donc que les Dardenne (déjà palmés, par le jury de Cronenberg en 1999, pour Rosetta), champions du filmage en Belgique d’en bas, écrasent la compétition. Ne pas s’y tromper cependant : si le jury a péché par bonne conscience humanitaire, sa Palme va tout de même à un grand film, incontestable grand moment du festival et, sans doute, la meilleur cuvée des frangins du plat pays.
Palmarès du 58e Festival de Cannes
Palme d’Or :
L’Enfant de Luc et Jean-Pierre Dardenne
Grand Prix du Jury :
Broken flowers de Jim Jarmusch
Prix du Jury :
Shanghai dreams de Wang Xiaoshuai
Prix de la mise en scène :
Michael Haneke (Caché)
Prix d’interprétation féminine :
Hanna Laslo (Free zone)
Prix d’interprétation masculine :
Tommy Lee Jones (Trois enterrements)
Prix du scénario :
Guillermo Arriaga (Trois enterrements)
Voir le Palmarès et le Contre-Palmarès de Chronic'art Par Guillaume Loison - 00h54 - Cannes
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21/05/04
Le Palmarès Chronic'art
Au moins le conservatisme a ceci de bon : soustrait à revenir cultiver sur les terres de Gilles Jacob, après deux moissons inégales, où les mauvais herbes (Pupi Avati, Michael Moore, on en passe et des horreurs…) grignotaient le champs de précieux sésames (Mystic river, 2046 ou Innocence), Thierry Frémaux a su retrouver la traditionnelle culture cannoise, celle de la force tranquille des grands maîtres. De Jarmusch à Cronenberg, d’Hou Hsia-Hsien à Hong Sang-soo, des Dardenne à Gus Van Sant, cette 58e édition a donné dans l'oeuvre sérénissime, sinon quintessencielle. Mais l’éphéméride des champions est aussi précis qu’implacable. Tous les cinéastes flapis y ont entériné leur méforme. Egoyan, Gitaï et Allen (hors compétition) ont raté leur film de transition, Wenders et Lars Von Trier croupissent dans leur jus, et les outsiders entre deux âges, les Wang Xiaoshuai (Shanghai dreams), Kobayashi Masahiro (Bashing) et autre Dominik Moll (Lemming), sont restés sagement à leur place.
Dans cette maison de retraite plus ou moins enchantée, pas de place pour les jeunes pousses, si l’on excepte les frères Larrieu. Difficile de s’enflammer pour le mysticisme pompier d’un Carlos Reygadas, encore moins de la version ciné de Sin city, qui a perdu sa profondeur et ses neurones en cours de route. Après Old boy l’an dernier, la sélection du film de Robert Rodriguez prolonge le malaise que le festival entretient avec le cinéma bis, réduit au maniérisme simplet vaguement déguisé en expérimentation neuneu. Il fallait une fois de plus piocher du côté de la Quinzaine des réalisateurs pour trouver du sang neuf avec entre autres Eric Koo (Bee with me) ou Antony Cordier (Douches froides) dont les frêles opus augurent de beaux lendemains. Et au rayon film de genre, la Quinzaine a aussi dégoté la plus belle perle du festival : The Président’s last bang, de Im Sang-soo.
Reste Michael Haneke, donné grand vainqueur par la presse, dont le Caché offre en effet par son sujet et quelques fulgurances, le meilleur de son cinéma. N’exagérons rien : le film demeure néanmoins lesté par trop de tours de passe-passe et d’ambiguïté à la noix pour convaincre totalement. Maintenant, avant le palmarès officiel (et notre commentaire), en exclusivité internationale, le palmarès et le contre-palmarès de Chronic'art !
Palmarès Chronic'art Cannes 2005
Palme d’Or :
History of violence de David Cronenberg
Prix de la mise en scène (alias Palme d’Or ex-aequo) :
Last days de Gus Van Sant
Grand Prix du Jury :
L'Enfant de Luc et Jean-Pierre Dardenne
Prix du Jury :
Peindre ou faire l’amour d'Arnaud et Jean-Marie Larrieu
Prix d’interprétation féminine :
Shu Qui (Three times)
Prix d’interprétation masculine :
Bill Murray (Broken flowers)
Prix du scénario :
Caché de Michael Haneke
Mention spéciale pour l’ensemble de son oeuvre :
Mickey Rourke
Palme du courage politique :
Kobayashi Masahiro (Bashing)
Contre-Palmarès Chronic'art Cannes 2005
Poulpe d’Or & mention spéciale UMP :
Une fois que tu es né… de Marco Tullio Giordana
Poulpe de la mise en scène :
Hiner Saleem (Kilomètre zéro)
Poulpe d’Argent :
Free zone d'Amos Gitaï
Poulpe de Bronze :
Don’t come knocking de Wim Wenders
Poulpe du meilleur acteur :
Sam Shepard (Don’t come knocking)
Poulpe de la meilleure actrice :
Nathalie Portman (Free zone)
Oreiller du meilleur sommeil réparateur :
Shanghai dreams de Wang Xiaoshuai
Vessie de l’auteur extrême :
Carlos Reygadas (Batallas en el cielo)
Hommage posthume :
Lars Von Trier (Manderlay) Par Guillaume Loison - 15h20 - Cannes
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20/05/04
Cannes, les yeux grand fermés
Paris Texas vingt ans après, c’est possible ? Et si Wim Wenders et Sam Shepard pouvaient retrouver l’alchimie de leur gloire passée ? Casting prestigieux, scénario miroir, errance dans une Amérique aride et mythique, Don’t come knocking donnait envie d’y croire. Seulement voilà, la magie n’opère qu’au cinéma et le duo est carbonisé dans la vie réelle, ombre pitoyable de lui-même à l’écran. Virtuosité publicitaire au service d’une poésie à deux balles, personnages creux, désespérément creux, plus rien ne fonctionne dans ce gros fatras aussi gracieux qu’un éléphant dans un magasin de porcelaine. Le problème reste toujours ce satané changement d’époque, facteur que Wenders, plus négationniste que jamais, voudrait éluder purement et simplement. Ce qui n’arrange pas les choses c’est que l’introspection de Shepard hurle le contraire. Il joue un cow-boy de cinéma en bout de course, qui part à la recherche d’un vague fils qu’il pense trouver dans une bourgade isolée du Montana. De cette contradiction, le film se refuse à approfondir quoi que ce soit, scénario comme effets de style. D’où une surenchère visuelle écoeurante de filtre et de tourbillonnements gratuits, qui pour les acteurs, vieillissants pour beaucoup, tient de la séance d’humiliation pur et simple. Shepard, déjà peu resplendissant avec l’âge (se rappeler ses gros plans dans la Chute du faucon noir où on le reconnaissait à peine) est ici carrément pathétique. Mais c’est surtout Jessica Lange qui trinque le plus. Encore récemment magnifiée à peu de moyens par Jarmusch dans Broken flowers, elle est ici quasi-monstrueuse, la caméra dessinant en toute inconscience tous ses lifting et autres ravalements. Pas de doute, on préférait encore les fraîches plantades du cinéaste (entre Land of plenty et The Million dollar hotel) plutôt que ce sinistre film de faux-jeune figé dans le botox.
Le western moderne est également au centre d’un autre quinqua, Tommy Lee Jones dont le premier film, Trois enterrements, démontre une sincérité et un savoir-faire narratif très agréables. Alors que le scénario de Guillermo Arriaga enchevêtre un peu trop les flash-back d’une intrigue pourtant limpide (un Texan kidnappe l’assassin de son ami clandestin et fuit au Mexique pour l’enterrer suivant ses dernières volontés), Jones efface toute velléité frimeuse en y opposant un filmage classique et rigoureux. Clé de la réussite : le Texas, terre d’origine du cinéaste qui en décrit autant l’hostilité que l’aridité romantique. Des immigrants à la police frontière, Jones tisse un petit monde de mobile-home crasseux, pick-up et bar à ploucs, entre réalisme suant des images et ironie virile des situations. On pense souvent à Peckinpah pour l’étude de caractère et la noirceur désespérée sans que le parallèle ne soit trop pesant. Cela tient au fait que Tommy Lee Jones, l'acteur, est un héritier direct des grandes gueules burinées à la James Coburn et que Tommy Lee Jones, le cinéaste, n’en fait jamais trop. Une force et une limite à la fois tant le film reste toujours un peu en dessous de ce qu’il provoque, sa constance et sa solidité lui permettant de retomber à chaque fois sur ses pieds. La deuxième partie du film, dépourvue de chichis narratif est la plus forte. Jones laisse une seconde chance aux caricatures : le shérif malfaisant et macho est ensuite nuancé en homme lassé par le soleil et les années de service. Les femmes s’en tirent avec les honneurs : la blonde du flic d’abord recluse dans son mobil home par son mec prend ensuite du bon temps et la serveuse cabossée du boui-boui local est un magnifique personnage indépendant et cynique. Visuellement, Jones montre un beau sens de l’image. Les paysages criblés du désert tex-mex, quasi-surréalistes, soulignent parfaitement le sadisme et la morbidité des situations. Subtilité presque involontaire, vu que le bas blesse précisément dans le mysticisme que Jones cantonne un peu trop vite à des ficelles crados de sous-film d’horreur. C’est d’autant plus dommage que le film se perd un peu dans ce jus saumâtre sur la fin où la pilule passe moyen. Verdict : Tommy Lee Jones bon acteur, réalisateur correct. Mais pas encore grand cinéaste.
Vendredi, 8h30. Grosse fatigue pour ce dernier jour. Dommage que les organisateurs n’aient pas tenu compte de ce facteur (que subit tout accrédité humainement constitué), puisque c’est celui d’Hou Hsia Hsien qui fait tourner le dernier la manivelle. Certes, un grand cinéaste, mais qui exige du public un cerveau bien décrassé. Ce qui n’est carrément pas le cas aujourd’hui pour la team Chronic'art. Appelé à l’aide, Jean-Philippe, pourtant fin connaisseur du grand HHH reconnait avoir dormi 1h45 sur un film qui dure 2h00. Difficile exercice, voire carrément impossible que de juger correctement Three times. On ne vous livrera donc que des infos fiables à 100%. Le pitch : trois histoires d’amour pour autant de sketches et d’époques différentes (1966, 1911 et 2005). Le casting reste le même d’un segment à l’autre : Chang Chen et Chu Qui, officiellement muse de Hou après Millenium mambo. Allez, on risque quelques bribes d’analyses : le film pose pour chaque époque l’adaptation filmique de la modernité. Elle passe par l’utilisation obsessionnelle et quasi-expérimentale de la musique, le souvenir perso (les années 60 et les filles des billards que le cinéaste a fréquenté dans sa jeunesse), l’histoire du cinéma (la séquence en costume est un film muet avec dialogue sur cartons), ou l’ère massive du numérique, où les écrans de portables et autres pixels d’ordinateurs sont autant de motifs picturaux et sensoriels. Voila, on s’arrête là, en dire plus serait malhonnête.
13h00. Fin de Princess Raccoon, nouveau film du vétéran nippon Seijun Suzuki. Déjà plus facile à appréhender : c’est une opérette déjantée mêlant carton pâte, chorégraphie et purs moments de poésie avec Zang Ziyi. Mais la fatigue redouble, avec en point d’orgue un malencontreux piqué de nez après une demi-heure de projection. On se risque tout de même. Suzuki a toujours ce sens extraordinaire du tempo, notamment un sens aigu du montage. Avec un arsenal de décors aussi lourdement fardé, les séquences s’encastrent les unes aux autres avec légèreté et vitesse. Ainsi le film pivote de tous les côtés du cadre sans jamais se perdre, ce qui lui confère un aspect cartoonesque assez impressionnant, entre Terry Gilliam et Tex Avery. Voilà, ce sera notre cérémonie de clôture. Chromophobia, le film de Martha Fiennes vient de commencer. Sans nous. Un dernier potin avant de se coucher : la Palme reviendrait à Jarmusch. Kusturica adore paraît-il le film. Un certain Jean-Philippe Tessé ne partage pas ma joie.
Demain : compte-rendu et en exclusivité, le palmarès Chro. Par Guillaume Loison - 16h38 - Cannes
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Aïe
Fin de festival plutôt hardcore, on passe toutes ses nuits comme si elles étaient la dernière, donc sans limite, sans songer à la projection matinale du nouveau Hou Hsia-hsien, 8h30, aïe. Merci, bravo à la star du festival, Asia Argento, qui non seulement joue dans Last days et dans le court-métrage (pas vu, hélas) de Bertrand Bonello, mais aussi fait patienter le public lors d’une séance retardée pour un problème technique. Surtout, la miss écume les soirées en tant que Djette, avec une certaine efficacité (un soir chez Arte, l’autre chez MK2). On lui doit, à elle et à d’autres, d’avoir touché le fond du trou ce matin à la projection (8h30, aïe) de Three times de HHH, avec la surnaturelle Shu Qi, tout de même un des films les plus attendus, les plus excitants du festival. Qu’en dire ? Le premier plan du film est très beau, le dernier montre Shu Qi sur un scooter. Entre les deux, dodo, sans rémission. Etat de décomposition avancé.
Vu, par contre, Conte de cinéma de Hong Sang-soo : nettement meilleur que son précédent La Femme est l’avenir de l’homme, ce repêché de dernière minute (présenté un peu en loucedé) manque toutefois d’émotion, de cette qualité des sensations qui faisait la puissance de la trilogie du cinéaste coréen. N’empêche, l’astuce narrative qui le cimente - en presque clair : au bout de 40 minutes de film on comprend que l’on vient de voir un film que les personnages voyaient au cinéma - fonctionne admirablement, tout comme la mini et puissante décision formelle (zooms, recadrages) que le Coréen impose à tout son métrage.
Il faut dire aussi un mot sur une belle séance consacrée au cinéma expérimental à la Quinzaine des réalisateurs : on y a découvert le dernier Tscherkassky, Instructions for a light and sound machine, qui réinvente deux scènes mythiques du Bon, la brute et le truand avec Eli Wallach, mais aussi d’autres beaux films et la Trilogie des nuages enfin complète du plus grand Japonais du monde, Naoyuki Tsuji, à qui l’on rend ici un hommage tout ému. A Cannes, ce sont lui et son ami Makiko les vraies stars.
Les bruits, pour finir ? Ils courent : on dit que Nathalie Portman, à Berlin pour la war des stars s’est très mal entendu avec Amos Gitaï, lequel, il faut le dire, fait n’importe quoi avec elle dans le nul Free zone. On dit aussi que la Palme d’or à Jarmusch, c’est déjà acquis (Kusturica en serait fou), et que le même Jarmusch n’aime pas son propre film. C’est mal foutu, Cannes. Par Jean-Philippe "Motus" Tessé - 16h59 - Cannes
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19/05/04
Padmé dans la free zone
15h30. Petit coup de barre après Odete. Bon moyen pour observer comment se comporte le baromètre de la notoriété sur la Croisette. Tee-shirt et jean crasseux, barbe de sept jours, Sergi Lopez passe totalement inaperçu. Il sera quand même tout beau tout propre pour sa montée des marches. On croise Antoine Chappey et son sac de randonneur, en pèlerin anonyme pas loin de la Quinzaine. Laurent Baffie connaît le même sort. Lunettes noires et casquette comme aux plus belles heures de ses micros-trottoirs, il s’extraie de son scooter sur le terrain plein-central. Plus tard, des hurlements transpercent le tranquille brouhaha de la rue. Des midinettes escortent une Alfa Romeo. A son bord, un black, lunettes noires et panoplie de caillera grand luxe dodeline de la tête d’un air entendu. Apparemment archi-connu. "C’est Passi", m'informe Jean-Philippe Tessé. En effet.
Retour au Palais des festivals. La fatigue se dissipe, pas l’appréhension de découvrir un énième Gitaï en sous régime. Depuis Kedma, dernière pépite en date, l’homme n’est pas au mieux de sa forme, alignant successivement une comédie poussive (Alila) et un essai pompier sur les réseaux de prostitutions (Terre promise). Free zone possède lui aussi un atout flippant : Nathalie Portman, aussi mignonne que grossièrement cabotine. Elle joue une américano-israélienne paumée à Jérusalem qui, par dépit, accompagne une femme-chauffeur de taxi à atteindre la free zone, duty-free géant et pacifique située à la frontière Irakienne où les peuples ennemis font des affaires. Un road movie donc, avec antagonismes culturels, petites leçons d’histoires et humanisme dégoulinant. Gitaï a laissé son cinéma en Israël : rien n’est construit par la mise en scène, réduite à un jeu maniériste bourrés d’effets chics infiniment lourds, avec jolis fondus enchaînés superposant présent (le voyage) et passé (la raison du coup de blues de Portman), caméra à l’épaule, genre reporter de guerre chouraquien. Seules les images des faubourgs de la free zone bouleversent, Gitaï retrouvant en un fragment de séquence un lyrisme sec et puissant. Il suffit d’une bretelle d’autoroute, le panneau "Iraq", un son de clignotant pour que le cadre s’emplisse d’une religiosité fascinante et mortifère : on y devine le chaos tout proche, la souffrance latente rapportée partout ailleurs. Mais ces éclats de film rêvé se réduisent à un simple arrêt pipi : le scénario reprend tout de suite ses airs de tour-opérateur tiers-mondiste, cette fois dans le sens inverse : une Palestinienne se joint à l’équipée, dénonce le fanatisme ("I hate fanatics"), la politique américaine, filme les ruines d’un village brûlé comme un péplum. Puisqu’il faut bien terminer, la bagnole cale devant un check-point : Portman s’enfuit à toutes jambes, les deux autres continuent à se crêper le chignon. Finaude, la métaphore.
Ce matin, légère panne d’oreiller. On troque donc Wenders (Don’t come knocking, compétition officielle) pour Geminis, drame incestueux à la Quinzaine des réalisateurs. Sans atteindre des sommets de subtilité, la réalisatrice argentine Albertina Carri est suffisamment opportuniste pour faire surgir le trouble. D’abord narrativement, par un ballet confus de personnages dont elle éclaircit savamment les liens, tordant le suspens à l’envers. Puis elle retient l’un des principes fondateurs du Souffle au coeur de Louis Malle : l’humour presque bonhomme, qui égratigne gentiment les travers de la bourgeoisie entre mépris spontané, quasi organique envers les masses laborieuses, et superficialités aveuglantes. La volupté du film, très beau, tous en mouvements souple et élégant, montre un peu les limites des dispositifs de la cinéaste. Le final, heure des révélations, théâtralise l’effroi au maximum et frise un grand guignol paradoxalement très sérieux. Du coup, Geminis tacle la légère distanciation qui en faisait tout son sel.
Bonne nouvelle, il reste des places pour la séance de rattrapage du Wenders. Chouette. Suivront Conte de cinéma de Hong Sangsoo (tiens, une histoire de deux hommes qui croisent une femme, ça changera) et Trois enterrements, le premier film de l’acteur Tommy Lee Jones, sur un scénario de Guillermo Arriaga (21 grammes) et éclairé par Chris Menges (Dirty pretty things, The Pledge). Film personnel ? Par Guillaume Loison - 13h12 - Cannes
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Odete à roulettes
Le festival de Cannes est une semaine (dix jours) sans milieu. Du sentiment d’être au début, au tour de chauffe, on passe direct à la sensation d’être à la fin. C’est un contrecoup parmi d’autres d’une impression aussi vague qu’inéluctable en festivals, pas bien méchante au fond : la déprime festivalière, mélange d’euphorie archi-molle et d’épuisement confinant par bouffées à un malaise tout aussi molletonné, acharnement bête à ne pas dormir, alternance de journées win et de journées loose, tentation permanente du rienfoutage. On s’est surpris, un matin de pluie, à comater à l’hôtel au lieu de se mouiller pour aller voir des films, zappant Lars von Trier au profit de Motus (présenté par Thierry Beccaro, mythique). Glauque, mais pas sûr d’avoir perdu au change. La perspective du noctambulisme aidant, sensation de traverser le festival en zombie. Et vagues regrets éternels de ne pas la jouer réglo, 4 ou 5 films / jour (c’est possible). Tant pis. On dit que Jean Eustache passait les festivals dans sa chambre d’hôtel. Ça se défend. Eustache, Jarmusch lui a dédié son Broken flowers qui, très aimé par G.L., reste pour moi une grande déception.
Juchée sur ses patins à roulettes, Odete est la reine du supermarché où elle glisse de rayons en rayons, très grande, un peu princesse. Odete est aussi l’héroïne du second long-métrage de João Pedro Rodrigues, qu’on attendait depuis le très fort O Fantasma. Le film est très beau, très cinéphile dans son approche du mélo. Il s’ouvre sur un long baiser, puis raconte comment Odete, qui aimerait avoir un enfant, fait d’un garçon mort un amant imaginaire. Odete se termine en chantant l’hypothèse d’une sexualité vraiment transgenre, hétéro et homo en même temps et par-delà la mort. On n’oubliera pas non plus cette tentative de suicide d’un garçon en slip rouge, qui s’envoie une dernière fois le finale de Breakfast at Tiffany’s avant d’avaler d’assassines pilules. Elles ne le tueront pas. Par Jean-Philippe "Motus" Tessé - 12h48 - Cannes
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18/05/04
Ecrire ou faire la sieste
Mardi, 13h47. Gros coup de vent sur la Croisette. Le mistral n’a toutefois pas découragé les festivaliers venus en masse à la Quinzaine des réalisateurs. Motif : Wolf creek, petit slasher australien tourné en DV, qu’on dit bien crado et que le cinéaste Greg MacLean définit comme l’hériter direct des grands classiques horrifiques des années 70. Le film aurait fait fureur lors de projos secrètes à Paris et, cerise sur le gâteau, l’équipe de Sin city - dont les frères Weinstein en vue d'une distribution éventuelle aux States - aurait réservé 80 places pour la séance de 22h00. Bigre. A attente surgonflée, grande déception. Résigné, on regarde Wolf creek se déliter au fil des bobines, troquer sa sécheresse présumée pour une psychologie à deux balles et bâcler quelques bonnes idées. Restent le désert australien, ses routes à la Mad Max et ses no man’s land boueux, terrain de jeu idéal pour cinéaste inspiré.
16h01. A peine sorti de Wolf creek, petit 200 mètres au pas de course et montée des marches express. Shanghai dreams du chinois Wang Xiaoshuai ne commencera pas sans nous. En perte de vitesse pour cause d’académisme galopant (le vague remake du Voleur de bicyclette, Beijing bicycle, c’était lui), le cinéaste continue sur la même pente. Récit du destin de déracinés de Shanghai mutés par le Parti en province profonde pour y implanter solidement le maoïsme, le film montre les tiraillements inter-générationnels (les jeunes veulent rester, les parents veulent rentrer), le déchirement des mutés et le regroupement communautaire qui en découle avec tout ce qu’on peut imaginer (racisme envers les autochtones, frustration, hargne…). Xiaoshuai saupoudre le tout d’étude de moeurs à forte résonance autobiographique (la sévérité délirante du père présente dans beaucoup de ses films), doublée d’une reconstitution peinarde des années 80, avec soirées clandestines, austérité de village et sinistrose politique. Tout roule, bien calibré mais sans plus : le film est la première victime de cette neutralité de style, plus soporifique qu’oppressante. On peut toutefois discerner un sens pudique de l’image qui éclot tranquillement entre deux scènes imposées, comme la courbe de la main inerte de l’adolescente Qing Hong, après une tentative de suicide : beau moment de lassitude mortifère.
19h00. Alors que les nuages s’épaississent dangereusement, Sin city débarque en compét'. Encore un film programmé pour diviser la critique comme les contrastes tranchants du film. Facile d’imaginer déjà les louanges futures sur les procédés numériques "révolutionnaires" de Robert Rodriguez, sa "fidélité troublante" à la BD de Frank Miller, comme les cris d’horreur des réfractaires qui ne verront que des écrans de fumée résultants d'un style criard et tape-à-l'oeil. A raison, puisque comme toujours chez le prolifique bricoleur qu’est Robert Rodriguez surnage une énergie, une candeur franchement sympathique pouvant gommer ça et là le tissage de fil blanc de son cinéma. Sin city pue plus que jamais l’hommage naïvement rigoriste et la générosité sautillante : Rodriguez a quitté la guilde des réalisateurs pour laisser Frank Miller diriger le film à ses côtés, il donne au conspué Mickey Rourke un rôle en or qui flirte avec l’autobiographie (une bête charismatique au visage de freak) et déguise chaque acteur comme un gosse de bal masqué. Outre Rourke, tout le monde s’en tire, visuellement s’entend, surtout les femmes. Mais ce cinéma a évidemment son côté obscur : une bêtise folle, pour le coup nauséabonde parce que pathétiquement inconsciente. Sin city le souligne plus que jamais par ses effets d’aplat. La fidélité à une oeuvre pour Rodriguez, c’est une transposition stricto sensu, pas une adaptation. Conséquence : le film est atrocement lisse et prévisible, condamnant les personnages (malgré les acteurs) au rang de vignette inanimée, évacuant une ironie aux petits pieds. Terrible gouffre qui le sépare de Miller, pour qui le graphisme et le tranchant des couleurs ne font que suggérer le contraire : du mouvement, de la profondeur, de la matière. Une évidence donc : malgré sa débrouillardise bien réelle, Robert Rodriguez ne sera pas de sitôt le Don Siegel ou le Roger Corman de demain.
Mercredi, 8h30. Réveil érectile grâce à l’opus des Frères Larrieu, Peindre ou faire l’amour. On y découvre le couple de pré-retraités Auteuil-Azéma s’initier à l’échangisme via un aveugle esthète et charismatique campé par Sergi Lopez, et sa femme, Amira Casar. Plus qu’un plaidoyer partouzeur, le film se concentre davantage sur le désir et la manière insidieuse, quotidienne dont il se répand. D’abord totalement enfoui : il est beaucoup question d’aveuglement, de cavernes préhistoriques sans lumière d’où naît un art primitif plus charnel que jamais, d'une forêt traversée dans l’obscurité, à tâtons. Ensuite, sous-jacent : la maison du couple, posée au seuil d’une montagne du Vercors et filmée comme une zone érogène. Aussitôt vue par Sabine Azéma, aussitôt centre du film, en extase devant la beauté rustique de l’édifice ou la déco chatoyante. Vient ensuite la peur, entre tabou sociétal et dilemme sur la fidélité sauce Eyes wide shut avant l’abandon vers la passion et une sérénité enfin trouvée. Grâce à la structure du film, les Larrieu assemblent tranquillement les clichés du film de cul bourgeois, type Emmanuelle ou autres pornos soft de M6 avec un tempo et un raffinement remarquable. Les sens du cinéma en éveil, volant au dessus de l’académisme : musicalité sensuelle des dialogues tout en rondeur poétique, beauté d’un cadre bourgeois cossu, avec feu dans la cheminé et terrasse sur le couchant, plastique irréprochable d’Amira Casar. Rien ne manque, mais l’alchimie de la mise en scène donne un film diablement charnel et suave. Daniel Auteuil : 1 - Rocco Siffredi : 0. Tiens, il fait à nouveau chaud sur la Croisette. Par Guillaume Loison - 13h54 - Cannes
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17/05/04
Seconde B
Après-midi pluvieuse. Le Noga Hilton disparait sous les trombes d’eau. Tant pis, pour Coup de feu dans la Sierra, le mythique western de Sam Peckinpah projeté à 14 heures. Pour fuir la grisaille, on s’échoue à Un Certain regard pour voir le nouveau Pierre Jolivet, Zim and Coe. Du Klapish, gonflé AB Production, avec caméra à l’épaule pour faire social, Romain Duris du pauvre (Adrien Jolivet fils de, mêmes sapes et même coupe de rebelle ébouriffé) et panel sociologique black-blanc-beur à la truelle. A la sortie, Jean-Philippe Tessé trouve la meilleure référence artistique du film : Seconde B, série télé diffusé dans Giga sur France 2 au milieu des années 90.
A peine le soleil revenu que les Dardenne replongent la compétition officielle dans les entrailles sinistre du plat pays. L’Enfant radicalise l’option thriller, effleurée par les deux frères depuis leurs débuts. Bruno, jeune as des combines et épicurien prolétaire vient d’être père. Premier réflexe : renier ce fils encombrant, et comme tout ce qui l’approche, en tirer un maximum de profit. Sans en avertir sa copine, il vend le bébé à un réseau d’adoption clandestine. Avec une énergie peu commune, les Dardenne poussent leur dépoussiérage néo-réaliste à son apogée. Virtuosité turbo digne d’un wonderboy (la poursuite finale, réglée comme du Friedkin), équilibre nerveux entre observation des personnages et mise en identification, étude d’un capitalisme parallèle qui aveugle ses acteurs, l’Enfant réussit brillamment ce que Ken Loach ne parvient plus à toucher depuis dix ans. Moins manichéen que La Promesse, plus dense et rythmé que Rosetta, plus souple que Le Fils, L'Enfant est autant un saut qualitatif dans la carrière des Dardenne qu’une hallucinante bouffée d’oxygène pour le cinéma social. La salle reste bouche bée. Sauf hérésie, le film devrait remporter un prix.
Réveil en trombe ce matin pour Broken flowers. Jarmusch, Bill Murray, Tilda Swinton, Jessica Lange et Sharon Stone : la demi-heure d’attente sur le fauteuil lilliputien de la grande salle Lumière est interminable. Suspens récompensé : Broken flowers est autant un bon Jarmusch qu’un joyau des Bill Murray’s movies. Odyssée pavillonnaire dans laquelle Don Johnston (avec un "t" contrairement au flic à Miami), Don Juan quinquagénaire fraîchement plaqué, cherchant la mère d’un fils de 19 ans dont il vient d’apprendre l’existence, Broken flowers se remplit comme il aime à fredonner les mêmes plans. Chaque territoire que défriche Don est comme un souvenir à débroussailler (ou le contraire), un mini-film dont on explore avec émerveillement les règles, les codes de jeu et de mise en scène. A Bill Murray de s’adapter sans s’y diluer, à Jarmusch d’y capter une drôlerie, une émotion, un état, un style. Grand tisseur beat et béat, le cinéaste laisse s’entrecroiser chaque fragment d’information sur l’état émotionnel de Don, laissant psychologie et flash-back au placard. Le passé est ici un trou sans image, un bloc de noir mat qui ne remonte presque jamais. L’anti-thèse absolue de A History of violence dans la gestion de l’espace et du temps : quand Cronenberg tord son film sans crier gare, Jarmush, lui, se délecte à préparer cette distorsion par touches successives. Meilleure preuve, la photo que montre le mari mainstream d’une ex de Don du temps où ils étaient ensembles, hippies. Gène hilarante mais pas de dépression nostalgique : le film, celui de cette femme en tout cas, est terminé. Dans ce flottement contrôlé, Bill Murray nage évidemment comme un poisson dans l’eau : clown blanc évidemment, ses fameux tics (battements de paupières, enfarinage élégant, guindage d’un autre temps très George Sanders) sont chouchoutés, presque dévolus au titre de mise en scène. S’il n’obtient pas de prix d’interprétation, c’est à n’y rien comprendre.
Suite du programme : Wolf creek, massacre à la tronçonneuse dans le désert australien, Shanghai dreams de Wang Xiaoshuai (Beijing bicyle), et le surmédiatisé Sin city de Robert Rodriguez et Frank Miller. Par Guillaume Loison - 15h42 - Cannes
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Oui ou non à la Palme d'Or ?
Où l’on mesure la rigueur et la scientificité des méthodes des instituts de sondage (c’est la saison). A la sortie du palais, une jeune fille de Médiamétrie, portant casquette, alpague et sonde : qui sera Palme d’Or cette année ? Sur la petite liste des candidats, on regarde, on mise dix sous qui sur Wenders, qui sur Cronenberg, qui fermant les yeux et pointant au pif, sur Tommy Lee Jones. C’est dans la boite, merci messieurs. Ca se passait dès le troisième jour du festival, les trois quarts des films n’ayant pas été vus. Cronenberg Palme d’Or, on y croit ? Mystère, et puis qu’importe : le film est très beau, surtout sa première heure, très singulière pour un Cronenberg, plutôt à saisir quelque part au croisement d’un film noir de Lang et d’envolées shyamalaniennes.
Parmi les films vus, tentons la tendance. Ou plutôt, la présence : présence insistante de l’univers et d’une certaine méthode qu’on dira lynchienne. A la Quinzaine, où l’on chasse la singularité, on est servi avec Room, du jeune Texan Kyle Henry. Ca commence comme du Mike Leigh et s’en va en territoire lynchien (mieux vaut ça que l’inverse). On suit une mère de famille de la classe moyenne qui, épuisée par son travail, commence à avoir des visions récurrentes : une room, quelque part à New York, où différents signes l’invite à se rendre. Etrangeté froide des lieux, créatures à tous moments susceptibles de mini métamorphoses, on est dans les parages des terres lynchiennes.
Pareil, dans un autre genre, avec le néerlandais Guernsey de Nanouk Leopold : témoin d’un suicide par pendaison, une jeune femme commence à douter de son quotidien. Quelque chose de sourd agite ces deux films (pas mal, mais pas exempts de défaut), un mystère qui n’accouche pas, ne transpire pas, est filmé en suspension.
A des années-lumière de tout ésotérisme, le Coréen du jour passait à la Quinzaine, paré d’un beau titre qui dit tout : Crying fist. Pataud mais costaud, il entrecroise les destinées de deux boxeurs, l’un taulard, l’autre ex-champion dans la dèche que l’on peut cogner dans la rue pour 10 000 wons. Dernière scène sur le ring, les deux héros face-à-face, on est pour les deux, forcément. Mélo bourrin, films à gros doigts qui réussit à emporter le morceau avec ce finale beau comme un K.O. de Rocky. Par Jean-Philippe "Motus" Tessé - 15h16 - Cannes
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16/05/04
Une histoire de violence
Batallas en el cielo a décroché la Palme du scandale, LE film que la presse se délectera de détruire ou d'idolâtrer. Carlos Reygadas en rêvait depuis deux ans qu’il tente de caser son film sur la Croisette (sous plusieurs montages ou sélections) : il l’a eu sa belle polémique, ajoutant son nom aux scandales qui font tant rosir la Croisette de plaisir. Pourtant, le voir essuyer les quolibets d’une bonne poignée de spectateurs à l’issue de la projection fait plutôt de la peine. Pas arrogant pour deux sous, une sourde panique au fond des yeux, Reygadas attaque le coup. Ses deux comédiens qui partagent avec lui l’immortalité du moment (un festival ? une semaine ? les deux heures qui précédent la projo du David Cronenberg ?) arborent la même glaciation ; ils rient, s’embrassent, s’effusionent, mais rien n’y fait. Ni les ardents applaudisseurs (il y en a quand même) ni les curieux en chaleur (Salma Hayek et sa petite robe fleurie sont quelque part dans la salle) n’effaceront l’insoutenable violence des manifestations haineuses de spectateurs pourtant dans leur bon droit. Mais reprenons nos esprits : cinq minutes d’orgueil blessé d’un petit cinéaste n’est rien comparé au calvaire du spectateur, cloué par 1h38 de vacuité esthétique, de mode christique à la petite semaine. Le malaise s’accentue en voyant déjà (et on lit dès ce matin dans Libé) la stigmatisation des anti-Reygadas par ses fans : ceux qui n’aiment pas sont trop prudes pour apprécier l’érotisme non-simulé et explicite, ceux qui n’y verront que pastiche lourdingue seront aveuglés par leur puritanisme rampant. Bah non, franchement non. Reygadas n’est certes pas dénué de virtuosité, mais ses dispositifs tournent court, sa roublardise pourrissant le film de l’intérieur comme une lame de fond. L’excès (de style, de surplace narratif, de symbole, de tout quoi) comme principe auteurisant, poétique, ça fatigue très vite, juste après l’ouverture en fait, magnifique mais tristement vaine. Alors on tente de s’abandonner à une sorte d’hypnose, ronronnement des images et répétition des scènes (Marcos, héros rond et taciturne en est une -répétition- à lui seul), chorégraphie du cul très réalisme magique. Mais non, impossible de voir en creux la bêtise surnaturelle d’un film dévoué à une arrogance pathétique et graisseuse, film-coq borné à tapager, quitte à se vider de toute substance. Attention trompe-l'oeil, ceci n’est donc pas un film d’auteur. On préfèrait mille fois Sangre d’Amat Escalante, ancien assistant de Reygadas, le même film en plus sec, plus fort. Et surtout plus intelligent.
18 heures : alors que l’antre de la soirée Star wars - Episode III, le Queen Mary II, a posé l’ancre près du Palais des festivals, la respiration asthmatique de Dark Vador recouvre la Croisette, annonçant la montée imminente de George Lucas. Effet sonore qui se prolonge quand même pendant au moins une demi-heure et qui finit par devenir sacrément oppressant. Une aubaine pour Jean-Pierre Castaldi, qui se faufile totalement incognito parmi les festivaliers du dimanche qui, semble-t-il, n’ont d’yeux que pour les invitations pour la saga galactique. La presse se rue à l’assaut du David Cronenberg, A History of violence. Dans la salle, l’ambiance n’est pas sans rappeler celle de Batallas en el cielo, le claquement des sièges en moins. On entend du coeur de l’orchestre de la salle Debussy (c'est-à-dire la crème de la crème des journalistes…) un cri du coeur anglo-saxon genre "what a piece of shit", accompagné de rigolades goguenardes. Sans aller jusqu’à partager l’élégant point de vue de ce grand critique anonyme, il faut reconnaitre que History of violence surprend. Bien que le film condense tout Cronenberg (horreur clinique, thème du double, structure obsessionnelle et étude des mutations quotidiennes), il joue à prendre à contre-pied les attentes du spectateur par une incessante valse de ruptures et de tonalités. D’abord sur le fil du rasoir où deux hommes inquiétants trucident tranquillement le personnel dans un motel inondé de soleil, changement de décors et de personnages. Cette fois petite ville de comédie familiale, verte et fleurie où Tom, le cafetier du coin, vit paisiblement avec femme et enfants. Lorsqu’il neutralise par légitime défense deux braqueurs sadiques, sa vie bascule. Sur-médiatisation de Tom, perversion de l’idéal pacifiste qu’il inculque à son fils. Surtout, débarque un effrayant gangster (Ed Harris, bulldog spectral) qui dit reconnaitre en Tom le truand qui l’a torturé autrefois. Cronenberg filme davantage la violence plus comme une étude tentaculaire que comme un banal engrenage. Etat de lieux traité davantage comme une ballade perverse où l’ironie compte autant, voire davantage que la teinte du thriller, plus attendue. Performance d’autant plus forte que le film conserve une rigueur absolue dans sa structure et sa mise en forme, très apaisées et classiques. Seule la violence dépasse, filtrée comme un précieux alambique, jaillissant de toute part. Comme un virus, figure cronenbergienne par excellence, que la séquence sado-mado, peut-être la plus belle scène du film, parachève : Viggo Mortensen de dos dans l’escalier de la maison, pénètre sa femme (la belle Maria Bello), dont on ne voit que les jambes s’agiter langoureusement. Grand film.
On passe vite sur Manderlay, qui du concept loft brechtien au générique d’images choc sur fond de David Bowie, reprend ligne par ligne le cahier des charges de Dogville. Ça donne un film très fier de lui mais qui certifie mieux que n’importe quel autre, que Lars Von Trier, maintenant c’est fini.
Cet après-midi Sam Peckinpah, ce soir les frères Dardenne. De quoi faire oublier que le Jim Jarmush, c’est seulement pour demain. Une éternité. Par Guillaume Loison - 14h58 - Cannes
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15/05/04
Rattrapages
Quelques mots sur quelques films vus, un peu tard, pardon. Peu de vraies et belles surprises pour l’instant, et une compétition qui, mis à part le très attendu Last days, tarde à plaire. Ça va venir. En attendant, quelques mots, donc, sur quelques films dont on n’a pas eu le temps de parler. Et d’abord sur une révélation : Eric Khoo, from Singapour, dont Be with me faisait l’ouverture de la Quinzaine des réalisateurs. Le film démarre comme mille autres, par un traité tout asiatique sur la solitude en milieu urbain. Trois âges, trois histoires s’entremêlent peu à peu : histoire narrée par SMS de deux jeunes filles qui s’éprennent l’une de l’autre avant que l’une mette les voiles pour un garçon ; histoire d’un vigile qui ne parvient pas à rédiger, par écrit, une déclaration d’amour ; histoire de Teresa Chan, sourde et aveugle, sorte de doc sur elle puis rencontre avec un vieux monsieur qui ne peut accepter la mort de sa femme. Trois langues : l’écrit, le clavier, la paume de Teresa, sur laquelle on tapote un étrange code pour communiquer avec elle. Dans sa partie silencieuse, le film est parfois beau comme du Apichatpong (bande son éteinte, pas un mot évidemment, des sous-titres). Une dernière demi-heure sublime et des ruptures de ton incroyables (irruption d’un roman-photo sur les deux cute girls).
Les Asiatiques sont très forts pour cela (l’an dernier, c’est l’adoré The Taste of tea de Katsuhito Ishii qui ouvrait la Quinzaine), très forts aussi pour les présentations du soir. La preuve avec les splendides kimonos de l’équipe de La Forêt oubliée du Japonais Kohei Oguri, à qui l’on file la Palme d’or du plus beau plan. Lequel plan, serré sur le visage et le buste d’une jeune fille qui lentement pivote, dure 5 secondes et s’avère digne d’un gros plan de Godard. Le film : ardu, on n’en est pas fou, mais ce n’est pas rien. L’alambiqué Oguri (réalisateur de L’Homme qui dort, film vénéré par Katsuhito Ishii) donne dans le parabolique, ne concède rien au récit, mais livre une poignée d’images magistrales, un peu solennelles aussi, comme cette fête-procession parmi les troncs fossiles d’une forêt enterrée (disproportions, échelle brouillée, tiraillements entre l’aspiration vers le haut et pesanteur qui retient à la terre).
A part ça ? Vilain film allemand à Un Certain regard : Falscher bekenner de Christoph Hochhäusler (réalisateur du remarqué Bois lacté) : allégorie-choucroute sur la culpabilité à l’allemande, ado tourmenté, parents moches, salons marrons, on dit stop. Indé-film passable à la Quinzaine : Keane de Lodge Kerrigan (on lui doit les très bons Clean, shaven et Claire Dolan), entièrement posé sur les épaules d’un acteur (Damian Lewis), que l’on suit 90 minutes durant à la recherche de sa fillette kidnappée. Pas mal fichu, mais sans enjeu dès lors que le dispositif passe en pilotage automatique. Un Cavalier pas excitant pour deux sous, encore à Un Certain regard : Le Filmeur, suite de La Rencontre, dix ans de journal filmé. Le film deale une certaine idée de l’art (l’art, c’est ça : pauvre, donnant la main à la mort) à quelques toxicos du prêt-à-penser flappi. Enfin, The President’s last bang de Im Sang-soo (Guillaume en parlait plus longuement hier), palpitante plongée dans le feu de l’histoire coréenne et l’assassinat du dictateur Park Chung-hee. Le film mélange les tons et les humeurs, c’est bien mais, avouons-le, on a dormi, exténué. D’ailleurs, le sommeil est un sport dans les projections cannoises : retournez-vous, vous verrez deux ou trois flagrants délits par rang. Nous, c’était pour la bonne cause : belle fête, la veille, autour de Last days. Petit concert énergique de Michael Pitt, déjà très rock star mais visiblement bon bougre. Thurston Moore et Kim Gordon en visite, monsieur (50 ans passés et une éternelle mine d’ado américain des fifties) prenant quelques photos pour immortaliser ici le troupeau des fêtards, là une Asia Argento déchaînée. Pas possible de se lever pour la projection du matin, à 8h30. A ce jeu des aurores, quatre tentatives en quatre jours, quatre échecs. On fera un effort pour demain lundi, et Lars von Trier ? Pas sûr. Par Jean-Philippe Tessé - 13h54 - Cannes
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14/05/04
La bombe humaine
17 heures, salle du Noga Hilton. Pas un siège de libre, l’atmosphère est plutôt moite. Im Sang-Soo (aucun lien avec Hong) présente son nouveau film, au titre qui fleure bon le thriller politique : The President’s last bang. Hyper-détendu, chevelure peroxydée et boucle d’oreille, le cinéaste coréen brouille un peu les pistes, annonce qu’on va bien rigoler après avoir préalablement décrit le "président" en question comme étant "une bombe humaine". Il faut le prendre au mot tant son film déploie brillamment les procédés de la politique-fiction, y insérant subtilement un humour noir, entre grosses pochades et sens aigu de l’absurde. Le résultat est étourdissant : puissance des cadres, chorégraphie sèche (un plan séquence aérien aussi fabuleux narrativement qu'esthétiquement), accélérations soudaines du rythme, The President’s last bang a tout de l’opus d’un wonderboy. Comme souvent dans le nouveau cinéma coréen, l’intrigue revient sur les années dictatoriales qui ont secoué le pays ces trente dernières années. Ici, c’est l’assassinat du président Park par son ami et directeur de la KCIA (la CIA coréenne) en 1979, épisode sulfureux mais resté opaque dans l’histoire du pays. Quelques faits et lieux ont échappé à la censure politique. Le dictateur dinait ce soir-là avec son cercle de proches collaborateurs et deux starlettes du moment dans une villa non identifiée. Le reste est pour le moment impénétrable, mais Im Sang-Soo s’engouffre dans cet abîme à toute vitesse. Délié, sans temps mort, maîtrisé dans ses moindres recoins, l’aplomb du film provoque autant une folle distanciation qu’une irrévérence absolue envers ce passé trouble. The President’s last bang a d'ailleurs fait l’effet d’une bombe en Corée, la petite-fille de Park ayant même obtenu qu'il soit amputé des images d’archives du défunt président dont s’était servi le cinéaste pour encadrer le film.
La tension retombe d’un cran en compétition, où Johnnie To rejoint Egoyan dans le club des semi-déceptions falotes. Election respire son indéniable savoir-faire, mais s’enfarine dans une grandiloquence qui ne convient pas au style du metteur en scène. Dans ce film-somme sur la mafia chinoise où deux prétendants au titre de Parrain (un gentil sobre et un méchant hystérique, sa veine la plus molle, cf. Fulltime killer) se disputent la couronne suprême, To a sniffé trop de naphtaline : gun-fights, courses poursuites et stratégies flottent dans un magma passéiste assez mou, avec vieux demi-sels sages comme des images, rituels digne d’un film de sabres et descriptions convenu d’un capitalisme sauvage où les affaires détruisent les bonnes valeurs d’antan. Le film revendique trop tôt ce classicisme, verrouillant les codes du genre tout en cherchant en vain à les sublimer. Cruelle absurdité qui interdit à To de se prendre pour Coppola et qui dilue au passage sa sécheresse habituelle. Décidément, Cannes picore mal dans sa filmographie dantesque : l’an dernier Breaking news, aujourd’hui Election alors que PTU ou The Mission ont irradié ailleurs.
Ce matin, difficile de se lever pour Michael Haneke, toujours bien décidé à jouer les grands décrypteurs des relations nord-sud. Au départ, on a très peur de voir en Caché une variation sous-douée de Blow up, puisque l’intrigue montre un simili Guillaume Durand (Daniel Auteuil) recevant des vidéos de ses allers et venues à son domicile, filmées à son insu. On se rassure très vite : Haneke délaisse l’étude graphique entre petits ronds de pellicule et petit carrés numériques pour revenir à son statut de trifouilleur de conscience. Auteuil croît connaître l’identité du corbeau, un Arabe recueilli par ses parents lors des manifestations sanglantes des années 60 mais rejeté hors du foyer par l’enfant qu’il était. Pour une fois, le sujet choisi est aussi fort que tabou (guerre d’Algérie et conséquences) et l’intrigue le tient assez justement, grâce notamment au personnage refoulé d’Auteuil, bon échantillon sociologique du mal occidental, pris entre une terreur viscérale, une sympathie de façade et une honte ancestrale. Refoulement que le labeur traditionnel d’Haneke, toujours conforme au modèle déposé, rend par chance assez cohérent. Plans étirés et autres complaisances naturalisme des superstars (ça pleure, ça s’engueule, ça tchatche en préparant les spaghettis dans la cuisine), roublardise d’une prétention délirante, presque poétique, la nausée prend à la gorge, mais on finit quand même par digérer.
Cet après-midi, cap sur l’Europe : le trio infernal Aldo Maccione / Bernard Menez / Carole Bouquet chez Brigitte Roüan, Douches froides premier film précédé d’un bon buzz et le dernier film de Marco Tullio Giordana. Il dure beaucoup moins longtemps que Nos meilleures années. Déjà une bonne nouvelle, avant d’affronter George Lucas au petit-déj'. Par Guillaume Loison - 14h44 - Cannes
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13/05/04
Carrosse d'Or
Ca commence par un hommage. A Ousmane Sembène, de retour pour la deuxième année consécutive après l’éclatant Moolaadé, mais cette fois en prélude à la Quinzaine des réalisateurs. Motif : lui décerner le Carrosse d’Or, dernière des nombreuses récompenses périphériques honorant un cinéaste choisi par ses pairs et passer Xala, opus de 1975. Devant l’estrade de la salle surannée du Noga Hilton, rempli par un quart de cinéphiles du troisième âge, Sembène surgit, sapé à l’africaine, superbe. On le sent à moitié furibard. Pascal Thomas le présente lui et son film, dans une ambiance très salle polyvalente de St-Quentin en Yvelines. Dans son speech, il lâche avoir proposé le nom de Sembène pour présider la compétition cette année, puis ajoute prudemment que "Kusturica est quand même un bon cinéaste". Puis il rappelle les précédents lauréats du Carrosse d’Or. On retient le nom d’Eastwood, heureux élu en 2003. Tiens donc, l’année de Mystic river que Clint ne voulait paraît-il pas présenter. En vérité, il était surtout furax de rentrer bredouille. On n’ira pas jusqu’à imaginer que le Carrosse d’or n’est qu’un trophée bonux destiné à apaiser l’ire des mauvais perdants, mais bon... En tout cas, Sembène s’en tire bien, raconte que Xala a reçu à l’époque le soutien de Truffaut contre la censure. Le géant sénégalais se retire, suivi par trois gentils sbires à camescope. Premières images du film un peu vieillot mais poilant, effectivement saignant contre la corruption des jeunes états africains. A l’apogée d’une scène où les anciens colonisateurs blancs offrent des valises de billets à leurs successeurs noirs, le rideau de la salle recouvre l’écran. Ironie du sort ou fantôme de la censure sortant des entrailles du Noga Hilton, l’instant est surréaliste.
Retour au bunker et à la compétition. Du lourd, ce soir. Woody Allen monte les marches pour Match point. A ses cotés Scarlett Johansson, pulpeuse, fraîche, sophistiquée. Superbe. Elégance qui n’échappe pas à une poignée de prétendants dans le public, saluant la star d’une salve de : "Putain, elle est trop bonne !". A côté, la presse s’entasse pour l’avant première de Last days. Moins de monde que prévu, les pontes de la critiques française ont déjà vu le film de Gus Van Sant. Dans la queue, outre les anonymes familiers, se distingue quelques sosies non officiels : un Stanley Kubrick chauve et très rigolard, heureux comme tout dans son jogging violet, James Cameron en plus voûté (et plus germanique aussi), moulé dans un pantalon à carreaux seventies. A l’issue de la projection, tous sont sur la même longueur d'ondes : applaudissements timides, puis plus nourris à mesure que défile le générique. Pas de doute, c’est incontestablement le premier choc du festival, délié, fort et sublime. De surcroit, Cannes donne encore plus de corps à cette splendide messe mortifère, puisque avec le trop récent Elephant dans sa besace, Gus Van Sant a quasiment perdu d’avance.
On en attendait pas autant d’Atom Egoyan, qui avec Where the truth lies (Quand la vérité ment) opère le premier virage délibérément commercial de sa carrière. Dans cet exercice académisant de film noir, Egoyan se perd un peu, son univers reprenant le contrôle par simples intermittences. Histoire de faux-semblants, où une jeune journaliste (l’intrigante Alison Lohman) tente de résoudre un vieux crime qui a brisé la carrière de deux comiques des années 50 de genre Rat Pack (Colin Firth - Kevin Bacon), le film se perd dans sa complaisance à reconduire sans génie les codes du genre : femme fatale, mensonges, décorum rococo et intrigues à tiroirs. Reste sa panoplie d’auteur un peu plaquée, donc. La réflexion sur l’image et les médias passe moyen, entre-deux laborieux mêlant abandons arty troublants (le grain de vidéo des images télés qu’Egoyan orchestre tel un opéra minimaliste) et un pensum sur la célébrité et les tabous sociétaux trop brouillon pour convaincre. C’est encore avec les scènes de sexe que le cinéaste se montre le plus à l’aise. La grande séquence de triolisme, plus beau fragment du film réunit toutes les meilleures obsessions et forces d’Egoyan : flamboyance des mouvements et lumières, maîtrise des vertiges et l’espace, sublimation des corps, voyeurisme raffiné, détournements des grands récits populaires, ici Alice au pays des merveilles version Disney-cochon. Comme en plus les acteurs assurent (Kevin Bacon, vraiment très bon), Where the truth lies l’emporte aux points. Plus que Le Voyage de Félicia, mais loin des KO The Adjucer ou Exotica.
Petite pause détente, avec un docu sympatoche, Midnigh movies : from margin to the mainstream du canadien Stuart Samuels. Façon Peter Biskind dans son livre Le Nouvel Hollywood, le film propose une macro théorie joyeuse sur six films-cultes des années 70 (de El Topo à Eraserhead) : contexte historiques, modes d’exploitations, clés de la réussite et influences sur la machinerie hollywoodienne moderne. Les moins : trop de cirage de pompe, témoignages d’homme troncs et d’effets visuels lourdauds. Les plus : bonne humeur générale et amour sincère de cinéphile qui donne envie de (re)voir les films sus-cités, focus sur une poignée d’artisans de l’ombre (directeurs de cinéma, distributeurs underground). Pas étonnant que John Waters soit le plus à l’aise dans cette ambiance rigolarde de cinéma de quartier.
L’après midi sera asiatique et plutôt appétissante : The President’s last bang (Im Sang-Soo, l’auteur d’Une Femme coréenne) et Election, premier volet d’une saga à venir de Johnnie To. De quoi faire digérer Caché, la prochaine conférence de café philo de Michael Haneke, le visionnaire qui-comprend-tout-sur-le-monde-occidental. 1h57 de bonheur dès demain, 8h30. Par Guillaume Loison - 14h39 - Cannes
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12/05/04
First day
Lemming en ouverture, c’est le reflet idéal d’une première journée à la fois clinquante et flottante. Effets chocs en pagailles, nuées de vrais-faux wonderboys, on pouvait espérer le meilleur ou craindre le pire. Mais finalement le bilan s’avère étonnamment neutre, les pépites - enfin LA pépite - adoucissant l’aigreur des premiers ratés. Même "Un Certain regard" accorde ses violons, ouvrant les festivités par Kim Ki-Duk, spécialiste toute catégorie du genre mou du genou mais belles gambettes.
Lui emboîte le pas le Mexicain Amat Escalante, un jeune discipline de Carlos Reygadas (Japón et le bruyant avant l’heure Batalla en el cielo), usant lui aussi de maxi-radicalité stylistique. Sangre, chronique d’un couple de Bidochon mexicains est une plongée imparable dans un cauchemar ménager et cotonneux. Avec le plan fixe et l’étirement des séquences pour toute grammaire, le film fabrique un engourdissement remarquable, toujours sur le fil de la représentation et de l’identification. C’est un peu juste, mais ça marche. Chaque mouvement est emprisonné dans un carcan fictionnel, où la répétition est autant une souffrance narrative qu’un florilège burlesque : lever difficile, plateau télé et rapports sexuels quotidiens (malgré l’exotisme des lieux - toutes les pièces sauf le lit conjugal), même le décès par overdose de la fille d’un des personnages ne parvient pas à tirer le film vers l’hystérie. On y voit le père, refoulant sa tristesse et sa honte, empaqueter ce cadavre adolescent et le trimballer dans une rue bondée et amorphe. Le réalisme de l’image (la caméra suit le convoi de dos) accouplé à l’absurdité de la situation fait diablement mouche, glissant vers la fable surréaliste vers une étude assez forte sur la paranoïa urbaine.
Dernier roulement de tambour, cette fois-ci en compétition officielle, Kilomètre zéro de Hiner Saleem, gadget world politique filmé dans les montagnes fraichement libérées du Kurdistan irakien. Vue le pitch, pourtant, l’espoir de voir une Dernière corvée orientale subsiste : pendant la guerre Iran-Irak, un soldat kurde tente de déserter alors qu’il rapatrie un cercueil avec un chauffeur de taxi arabe. Cinématographiquement, tout est nul : la reconstitution de la guerre, les envolées lyriques et les métaphores grossières (la statue de Saddam suit l’équipée d’un bout à l’autre, du grand art), la confrontation kurde-irakien servie par un comique au raz des pâquerettes dégoulinante de dignité humaniste. A ce point, c’en est presque touchant.
Ce matin, la tendance s’inverse. Les mini-génies cèdent leur place aux vieux routiers croulants. En tout seigneur tout honneur, Woody Allen dont on attend désormais chaque nouvelle production avec fébrilité s’en sort tout juste. Au moins, le cinéaste prend des distances avec ces récents pilotages automatiques anémiés type Melinda et Melinda. Changement de ton et de cadre donc pour Match point, portrait sombre, presque malade, d’un Rastignac new age dans un Londres minnellien mais pas trop. Prof de tennis écartelé par les passes droits de sa belle-famille richissime et les charmes torrides d’une écrasante beauté sortie de nulle part (Scarlett Johansson), le film a les défauts de ses qualités : une structure sinueuse, un peu falote mais lancinante, où les personnages s’imbibent et se gangrènent mutuellement. Ça vient évidemment du script, puisque l’ouverture fantomatique et plutôt drôle se rejoue à la fin sur un mode cruel et dépressif, mais malheureusement aussi des acteurs : comme d’habitude depuis un moment chez Woody Allen, ceux-ci se font dévorer tout cru par les actrices. Enfin c’est déjà ça, le falot Jonathan Rhys Meyer ne singe pas Woody Allen. On peut même finalement voir dans Match point un amer constat de l’embourgeoisement maladif dans lequel s’est récemment perdu le cinéaste.
Et puis on attendait rien de spécial de Kobayashi Masahiro, sorte de fonctionnaire de festivals, dont la sélection de Bashing résonne déjà comme une consécration. Basé sur une réalité sociale délirante, le film raconte le retour désastreux à la société d’une ex-otage en Irak. Enorme claque contre l’establishment japonais, qui voit ici le bénévolat comme un acte impur et condamnable (et qu’une partie de la presse locale, assez rigolarde à la projection semble assumer parfaitement), le film dissèque habilement la psychologie des foules et toutes formes de conditionnement social. Le cinéaste s’abandonne lui-même assez cruellement à répudier son héroïne passant de l’icône de martyr néo-réaliste à celui de réel fauteur de troubles puisque la mauvaise réputation de la jeune femme entache celle de son père.
L’après midi annonce des lendemains meilleurs : Alain Cavelier (Le Filmeur), Ousmane Sembene (Xala) et Gus Van Sant (Last days), le tour de chauffe est passé. Par Guillaume Loison - 14h02 - Cannes
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