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De quoi la limousine est-elle le symbole ? Telle est la question que pose cet excellent fanzine financé par le crowdfunding et publié à huit cent exemplaires. Samuel Eckert, son éditeur, a réuni trente-deux graffiteurs de toute l’Europe et même de plus loin (Antoine Eckart, Point 36, Sébastien Touache, Sao, Matti…), en leur proposant de réaliser chacun un logo inspiré de l’univers automobile, une peinture murale libre et, surtout, un dessin de limousine, objet des fantasmes les plus clinquants. Le livre se divise donc en trois parties, classées selon les supports adoptés, et entrecoupées de deux textes de belle facture. C’est bien sûr la partie rassemblant trente-deux dessins de limousines, qui forme le cœur du projet et donne son titre à l’ensemble, tant ce véhicule symbolise les pulsions contemporaines. Car qu’est-ce qu’une limousine, sinon l’opposition entre une jouissance sans limite et sans frein à l’intérieur, et un extérieur passe-partout, calibré pour circuler dans tous les non-lieux de la surmodernité ?

D’un côté, la réussite sociale demande aujourd’hui d’abdiquer toute identité personnelle, toute originalité, tout désir qui ne correspondrait pas à des normes reçues de tous. C’est bien ce que montre Marc Augé dès le début des années 1990 dans Non-lieux : la neutralité est la condition de la circulation sans frein, de la possibilité de parcourir indéfiniment des réseaux qui traversent tous les espaces – aéroports, autoroutes, Internet. Ce n’est que lorsque nous devenons des individus transparents que nous pouvons satisfaire à toutes les normes, éviter toutes les contradictions, et qu’un droit illimité de circulation nous est délivré. D’un autre côté, il convient de reconnaître qu’il faut payer le prix fort pour parvenir à cette liberté de circulation : cette réussite suppose de réduire la jouissance à sa portion congrue, celle où l’on contemple des espaces toujours renouvelés sans y pénétrer vraiment, celle où l’on se fait solitairement apparaître le monde depuis un réseau qui reste toujours extérieur, comme on fait défiler des images sur un écran. La jouissance, au départ tournée vers l’extérieur, se voit confinée à l’intérieur : la jouissance ne vient alors plus de la possession d‘un objet – de toute façon, tous sont devenus indifférents –, mais du pouvoir de tous les contempler, comme par la vitre d’une automobile.

Et c’est bien ce problème de la jouissance surmoderne que la limousine promet de résoudre : elle promet, après avoir réussi – lorsqu’à force de renoncements à soi on a conquis le droit de circuler indéfiniment –, d’habiter cette circulation, d’y retrouver une forme de jouissance, que ce soit par la maîtrise des écrans comme Eric Parker dans le Cosmopolis de Don DeLillo, ou par le jeu perpétuel des identités du Monsieur Oscar de Leos Carax dans Holy Motors. Voilà de quoi la limousine est l’emblème : celui d’une jouissance retrouvée au bout de la réussite sociale, et sous la condition d’un confinement presque maladif. En elle, la neutralité extérieure et la jouissance intérieure s’ajustent en se retournant et en se dissimulant l’une à l’autre. Ainsi la pulsion de réussite et de jouissance illimitée s’achève dans une torsion perverse : la singularité des désirs particuliers se tort jusqu’à se faire passer pour une véritable conformité, qui n’est pourtant que de façade – ou plutôt de carrosserie. Si la limousine est symbole, elle est donc un symbole tordu, dans tous les sens du terme : celui d’une jouissance qui s’étouffe et se renie elle-même pour conquérir le droit d’apparaître partout, et celui d’une image binaire dont les parties, l’apparaître et le sens, ne s’ajustent qu’en se contredisant l’une l’autre.

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Voilà à quel genre de contre-symbole et d’image déviante s’attaquent les dessinateurs de Limo. Et il faut dire que les ressources du graffiti sont particulièrement adéquates pour traiter ce genre d’imaginaire maladif. Tout le principe du fanzine le montre, en s’organisant autour de deux pôles : d’une part la répétition d’un motif sans reproduction à l’identique, et d’autre part l’introduction des images dans la rue, à l’endroit même où se joue cette problématique de la circulation et de la jouissance contemporaine. Dans un premier temps, il s’agit de répéter les images sans les reproduire à l’identique : chaque artiste s’empare du symbole retors que représente la limousine et le traite à sa manière comme un motif insistant de la culture pop contemporaine. L’ensemble est ainsi constitué d’un cortège d’engins, tous des limousines, mais tous également différents les uns des autres. Le principe qui commande la série est donc la variation sur un motif, et non la reproduction pure et simple : dans la multiplication des points de vue, l’emblème-limousine se trouve déconstruit, ramené à ses éléments constitutifs. Les linéaments de la jouissance qui le soutiennent sont alors mis à découvert : en contemplant ces autos toutes plus baroques les unes que les autres, en voyant bout à bout tous les fantasmes qu’elles véhiculent, on prend vraiment conscience de la torsion que ce type de voiture impose à la jouissance. Le bel attelage de la conformité à l’extérieur et de la jouissance sans frein à l’intérieur se trouve disloqué, et l’image désirable de la limousine ne survit pas à la démultiplication de ses interprétations. On se trouve alors très loin du projet pop de Warhol : alors que dans ses œuvres les plus célèbres il s’agit de créer un art qui se conforme à toutes les règles de la production industrielle des objets, pour en emprunter la force de frappe et le succès, quitte à en perdre l’aura, il s’agit ici au contraire de rétablir la vision dans son ordre naturel, de ne pas la forcer, de lui laisser le temps de l’interprétation. Le circuit de la jouissance visuelle est alors rétabli contre l’imposition violente des symboles et des stéréotypes, qui nous habitue à nous conformer au désir qu’ils mettent en scène avant même d’avoir réfléchi à nos propres aspirations. Contre ce désir hypermoderne de la limousine, les auteurs proposent un chemin plus régulier, celui d’une contemplation qui choisit librement entre plusieurs interprétations. Nul besoin de tordre son désir aux normes qui existent déjà, il suffit de jouir simplement de la vision libre et des interprétations qui en naissent : c’est bien à cet apaisement du regard que Limo nous convie.

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