4
sur 5

En délaissant les habituelles chroniques du quotidien pour dessiner son enfance, Joe Matt renonce aux éléments qui appâtaient le public dans les précédents numéros de Peep show (comics dont sont tirés tous les recueils publiés en France) : cynisme extrême et obsessions nourries de sexualité médiocre. L’époque décrite dans The Kids privant fatalement le récit de ces thèmes, c’est un Joe Matt légèrement différent, auteur comme héros, qui traverse les cases. Moins coup de poing mais plus subtil. Pas d’inquiétude cependant, Joe même mouflet reste un vénal qui camoufle ses pupilles vides derrière d’épaisses lunettes.

Premier signe de ce revirement, une illustration de couverture dont le traitement métaphorique et la patine naïve tranchent radicalement avec la « trash attitude » usuelle de Peep show. Ensuite, l’ouverture du récit certifie la rupture avec l’ensemble de l’oeuvre. Le personnage présenté lors des premières pages n’est curieusement pas « le héros et narrateur » Joe Matt, mais son meilleur ami David. S’engageant d’emblée à contresens du traitement autocentré obsessionnel de l’auteur, l’introduction annonce un décalage thématique. C’est l’étude d’une relation, comment elle naît, comment elle meurt, qui sera au coeur du livre, et non plus l’autocritique solitaire. Derrière cette camaraderie emblème, la question intime resurgit en arrière plan : quelle part de responsabilité a l’auteur dans l’échec de cette relation ? Et par écho de celles qui précédèrent et de celles qui suivront hors du livre ?

The Kids commence ainsi sur la fin d’un cycle et le début d’un nouveau : David est le meilleur ami du jour. Il succède à Rizzo, copain d’hier devenu ennemi terrible. A grand coup de Milk-shake cadeau, Joe achète l’amitié de son nouveau pote et surtout sa protection. David est un solide gaillard bien pratique lorsqu’il s’agit de dissuader le vilain Rizzo qui menace de représailles violentes. Mais qu’a pu commettre ce petit monstre pour qu’un ancien ami le haïsse avec tant de rage ? En répondant à cette question, The Kids enrichit les autres livres de l’auteur. Car si l’on retrouve dans la peinture de l’enfant les prémices détestables du futur adulte, dégraissé des excès de provocation, le moteur scripturaire qui anime Peep show depuis les débuts parait ici plus clair : la culpabilité, encore et toujours, héritée de cette éducation pratiquante qu’il peine à dénoncer. C’est ainsi qu’en tombant l’armure du cynisme, The Kids resserre l’étau artistique, écriture confessionnelle et autodépréciation expiatoire, et fige dans sa relative nudité une douleur plus cristalline.

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