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Joann Sfar est un merveilleux conteur. L’auteur du fascinant Professeur Bell et du très délicat La Fille du professeur, avec Emmanuel Guibert au dessin, représente un courant où la poésie et l’humour (noir) coexistent harmonieusement, dans un esprit savamment entretenu avec son complice Trondheim. Petit Vampire (celui qui n’est pas encore devenu le Grand Vampire du petit monde du Golem, autre chef-d’œuvre de Sfar) vit dans le monde de la nuit, entouré d’un bestiaire de monstres aussi ridicules que sympathiques : Fantomate, le bouledogue hargneux et rouge, Ophtalmo, le dandy aux trois yeux, Claude, un alligator amateur de chocolat et Marguerite, Frankenstein junior à l’intelligence limitée et à la propreté douteuse. Ces personnages vont aider leur ami Michel, petit garçon maltraité à l’école, en le conduisant chez maître Salomon, rabbin spécialiste de kung-fu. Les pérégrinations de Michel ne s’arrêtent pas là puisque, une fois formé par Salomon, savoureux pastiche d’un Yoda juif, il devra reconstituer Geoffroy, son persécuteur à l’école, malencontreusement dévoré par ses amis monstres qui pensaient lui rendre service. On reconnaît là l’univers si particulier de Sfar, où l’humour le plus noir (il recommande aux enfants de ne pas recracher chez eux des morceaux de petit garçon, « surtout si votre maman a un joli tapis ») est désamorcé par des fulgurances poétiques et rassurantes, personnifiées par la maman de Petit Vampire, qui charrie un amour infini avec ses courbes généreuses et sensuelles. Certes, Sfar ne se départ pas de ses habituels traits d’esprit (le bonhomme aime tâter de la métaphysique), qui seront sans aucun doute difficilement accessibles à nos chères têtes blondes. Petit Vampire et Michel vont ainsi réveiller le fantôme d’Albert Einstein pour redonner vie à Geoffroy ; le savant, qui ne sait pas réanimer les cadavres, se propose toutefois de fabriquer une machine à remonter dans le temps, « car le temps, c’est très relatif, vous savez… », et demande seulement « de ne pas vendre cette machine à l’armée, hein, parce qu’on m’a déjà fait le coup ».

Derrière l’écriture et le dessin faussement enfantins, Joann Sfar démontre une spécificité graphique résolument novatrice : la forme des cases, tout en courbes, participe de ce monde fantasmagorique et onirique (Michel est un cousin éloigné du Little Nemo de Mc Kay). Conscient de l’importance de cet élément iconique, malléable à souhait, Sfar le déforme, le supprime ou le brise pour insuffler un mouvement fluide à sa narration. Quant à nombre de ses personnages, aux contours arrondis et aux orbites béantes, ils ne dépareilleraient pas avec Ludovic l’enfant toxique, Tête de melon ou l’Enfant Momie, créatures chues de La Triste histoire du petit Enfant Huître, extraordinaire recueil poétique de Tim Burton. On pourrait peut-être conseiller à ce dernier de s’aventurer du côté de Bangkok, adresse actuelle de Joann Sfar. Ils auraient assurément beaucoup de choses à se dire.

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