3
sur 5

Avec Spoon et White, les flics les plus gluants de toute la Grosse Pomme, Conrad et Léturgie frères invitent le lecteur à flâner le long des berges de l’immoralité la plus vile, avant de l’y noyer avec une aisance et un acerbe dignes d’un respect suspicieux quant à leur santé mentale. Il est loin le temps où l’Innommable d’un titre protégeait pudiquement une faune débordant d’âme, de fragilité et d’humanité. Désormais, noir c’est noir. Le comique caustique atteint des sommets jusqu’alors inviolés pour des diffusions dépassant le cercle d’initiés et se proclame leitmotiv d’une série qui décline à l’infini les circonvolutions d’un ressort oscillant entre les stéréotypes : caricatures de personnages -au propre comme au figuré-, rebondissements improbables et coups foireux en pagaille. Autant de vieilles casseroles pour stigmatiser à coups de hache les travers d’une société qui n’est pas si éloignée de la nôtre.
L’ignominie a désormais trois noms : Spoon, nabot vaguement anthropoïde, ne jurant que par le grand Clint et ses répliques d’anthologie, qu’il décline à toutes les sauces tout en distribuant plus de bastos qu’un Uzi emballé, ne vit que pour son franken-goofy, et les yeux de son grand amour. White, aussi bête que « suckerement » cynique et possédant pour toute fierté une descendance historique douteuse, ne vit que pour nuire à Spoon, et les yeux de son grand amour. Courtney Balconi, le grand amour des deux suscités, n’aimant rien d’humain, ne vit que pour le scoop, et le plus sanglant possible, si possible ; et ça tombe bien, c’est toujours possible.

Après l’univers coloré des sectes, A gore et à cris égare nos deux antihéros du côté obscur des serial killers. Une énième bavure, limite volontaire, leur offre des vacances de Noèl anticipées. Un quiproquo stupide place Spoon dans la peau d’un tueur cannibale. Une évasion spectaculaire lui adjoint incidemment le vrai coupable, insoupçonné et édenté. Le moteur est prêt à s’emballer. White est prêt à descendre Spoon. Et Courtney prête à tout pour obtenir une interview en exclusivité. De pièges en coïncidences, les protagonistes vont se croiser, se heurter, s’aimer -unilatéralement-, et se haïr -dans tous les sens-, de rebondissement en rebondissement.

Adepte des personnages atypiques en marge du bien-pensant, Conrad est parvenu à matérialiser l’apothéose de la bêtise crasse, soutenu dans son effort par Jean Léturgie à la création et son frère Simon à la plume. Le trait n’est pas des plus fins, les caricatures des plus réussies, mais la vilenie, le mauvais esprit et l’action survitaminée transpirent de chacune des cases. Tous prennent un plaisir jouissif à faire exploser les clichés en les employant à outrance : le duo de flics, la journaliste arriviste, le tueur impitoyable, le psy, les fous, le monde entier. Tous sont là, mais tous ont perdu ce petit truc dont les scénaristes ont en général beaucoup de mal à se dépêtrer : le fond, même le plus vague, le plus ténu, d’humanité. Un univers de monstres absolus. Une tornade de cynisme, piétinant tout sur son passage. Ne cherchez pas trop loin dans une œuvre qui va très loin. Trop pour certains, mais qui a le mérite d’éviter toute complaisance et toute prétention.

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