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Naïve, l’hôtesse est accoudée le long de la rambarde qui mène au sas du boeing. En fond le ciel est de ce bleu, lumineux et transparent, qui recouvre ingénument toute l’iconographie américaine des années 60. Encore un effort et l’on baignera bientôt dans l’opaline candeur du Arrête-moi si tu peux de Steven Spielberg. Seulement voila, quelque chose accroche l’oeil, un détail, une gêne qui prend du temps à identifier. D’un coup, le spectateur réalise l’embouchure du sas est décalée. Son humeur virevolte du rétro US au surréalisme, de l’apaisement à l’inquiétude. Puis tout se dégrade, la jeune femme a le regard blême, dans son dos apparais le nom de la compagnie israélienne EL AL, et sous sa jupe timide ne dépasse qu’une jambe. Dans ces quelques minutes qu’il faut pour comprendre, la couverture à prévenu : Substance profonde est un voyage « au coeur des ténèbres », un parcours où les tableaux successifs font naître des émotions chaleureuses pour mieux en pointer l’éphémère dans un tourbillon désabusé.

Tableaux successifs disais-je, mais point répétitifs. Recueil de nouvelles de prime abord sans cohérence, chaque histoire, chaque image vous emmène explorer des contrées intérieures bien distinctes. Car il est une qualité exceptionnelle chez Batia Kolton. Si l’on considère que l’alchimie de la bande dessinée naît des relations qu’entretiennent le dessin et le texte, rares sont les auteurs chez qui les deux supports se combattent et s’opposent ardemment. Encore plus rare sont les auteurs chez qui le dessin porte l’idée, et où le texte illustre, comme cela peut être le cas dans ses nouvelles Nous sommes sept ou Jouet de direction. Cette maltraitance de l’écrit trouve des échos variés comme par exemple dans la nouvelle Eck Ova, où le texte tourné en dérision se compose uniquement de formules sans le moindre sens ; miscellanées de termes d’origines différentes qui prononcés à voix haute diffusent une musicalité rugueuse rappelant inévitablement les ordres scandés à l’armée.

Aux cotés de Batia Kolton se trouve sa comparse Rutu Modan, elle aussi éditée chez Actes Sud. Ensemble, elles ont fondé le groupe Actus Tragicus à Tel-Aviv, s’engagent depuis dix ans dans une ligne forte et dénonciatrice, poétique et politique, et détournent chacune à sa manière, et à l’aide de la bande dessinée, les outils d’un gouvernement qu’elles veulent récuser. Le leur, celui de Sharon. Ce sont deux prunelles qui dévisagent Israël avec lucidité et intransigeance. Et ne pas évoquer Energies bloquées et les variations de Rutu Modan sur l’autopersuasion et l’hypocrisie reviendrait à éborgner ce regard engagé.

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