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L'ERE DE RIEN
Ere de rien

Tous les mois, Charles Muller nous fait découvrir un artiste réellement en phase avec son époque. Pas mort l'art contemporain ? Version longue du module publié dans le magazine (ici, Chronic'art #40 - novembre 2007).

Douglas Gordon

[Novembre 2007]

Plaisant spectacle à la galerie Yvon Lambert, en ce début de mois d’octobre : deux téléviseurs en vis-à-vis montrent, le premier un groupe d’individus parfaitement nus prenant des poses variées dans les galeries du musée d’art moderne de Beaubourg, le second un gros plan de mains claquant de nombreuses fesses dans un tempo saccadé. La performance est signée par le groupe Chicks On Speed et filmée par Douglas Gordon. Né en Ecosse en 1966, ce dernier travaille depuis les années 1990 le statut de l’image dans ses installations photos ou vidéos. "Le cinéma était mort", disait-il dans un entretien célèbre en se souvenant de ses premières manipulations de magnétoscope.

Ce qui était mort, c’était la logique de fusion-communion avec l’image dans la salle obscure de nos parents ou grands-parents. La distance et le jeu avec l’image : tel est le leitmotiv de Douglas Gordon. "Vous savez qu’il y a quelque chose derrière l’écran - qu’il s’agisse de fiction ou de réalité". L’oeuvre par laquelle Gordon connut la célébrité, 24 hours psycho (1993), consistait à dilater le film Psychose d’Alfred Hitchcok sur une journée entière, perturbant totalement la signification de chaque séquence, faisant découvrir des détails, des plans, des expressions totalement ignorés dans le visionnage normal du film. Gordon va par la suite multiplier les installations ou prédomine la déstructuration-restructuration de l’image : plans-séquences répétés à l’infini, projection d’un même film sur plusieurs écran et à plusieurs vitesses de lecture, projection de deux films sur un même écran… L’artiste fait souvent appel aux "films cultes" des générations de l’image - Psychose, mais aussi Taxi driver ou L’Exorciste par exemple -, enracinés dans les mémoires individuelles et collectives, mais prenant un tout nouveau sens lorsque leurs trajectoires formelles et narratives sont ainsi modifiées. Un doigt appuyant de longues minutes sur une gâchette, un homme frappé à mort s’effondrant dans une lenteur sépulcrale, le jeu de séduction érotique maniaquement décomposé d’une star hollywoodienne… tout ce qui semblait devenu banal à force de répétition reprend une force peu commune lorsque le tempo change.

Dans Play dead, real time (2003), la lenteur anormale prend la forme naturelle d’un éléphant marchant, s’allongeant ou se roulant dans une blancheur immaculée, projeté sur deux grands écrans dans une pièce parfaitement vide, laissant le spectateur seul face à une étrangeté radicale. Une autre oeuvre plus récente et plus célèbre, Zidane, un portrait du XXIe siècle (2006, avec Philippe Parreno), utilisait 17 caméras synchronisées et des micros haute résolution pour décomposer la geste d’un footballeur en déconnexion du contexte habituellement surexprimé du match. Le choix d’une icône et d’un sport mondialisés a offert à Douglas Gordon un terrain de choix pour exercer son travail de mise à distance critique en forme de focus quasi-entomologique sur tous les détails que l’oeil néglige mais que la caméra enregistre. Tout comme ces étranges portraits de célébrités aux faces brûlées ou aux yeux évidés, chaque image de Gordon nous interroge ainsi sur la fausse évidence d’un réel entrant dans son âge virtuel.

Charles Muller

Douglas Gordon expose à la galerie Gagosian (New York) jusqu’au 15 décembre 2007.
On trouve à la galerie Yvon Lambert (108 rue Vieille du Temple - Paris 3e) de nombreux catalogues sur les travaux de l’artiste.

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