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© Les Éditions Réticulaires, 1997-2007
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Tous les mois, Charles Muller nous fait découvrir un artiste réellement en phase avec son époque. Pas mort l'art contemporain ? Version longue du module publié dans le magazine (ici, Chronic'art #38 - septembre 2007).
[Septembre 2007]

Par un petit trou percé dans le mur, on observe d'abord l'intérieur de la chambre de bonne. Un mannequin vautré sur le lit, vulve exposée et cheveux blondasses, tenant à la main un aspirateur qui pointe vers la salle de bain, surmontée d'une lingerie coquine séchant sur son fil. Le bidet de la salle d'eau comme le mannequin sont autant de références à Marcel Duchamp et à son Etant donné 1° La Chute d'eau, 2° Le Gaz d'éclairage dont les notes d'installation ont été consultées. Puis vient la salle à manger : le père y tourne au centre de la table, en y chiant copieusement ; la mère obèse allaite un enfant à tête de smiley jaune vif, dont le frère a la tête plongée dans la soupière ; le chien pisse sur le mur une encre noire. Tel est le spectacle réjouissant des deux dernières installations de Richard Jackson, The Maid's room et The Dining room, que l'on peut contempler jusqu'au 15 septembre 2007 à la galerie Vallois à Paris.
Né en 1939 à Sacramento, aujourd'hui installée à Sierra Madre (Los Angeles), Richard Jackson n'est pas l'artiste le mieux connu de la scène californienne : ses disciples Mike Kelley, Paul McCarthy et Jason Rhoades ont par exemple gagné plus rapidement une reconnaissance internationale, de même que Bruce Nauman, Erwin Wurm, Maurizio Cattelan, Jeff Koons et quelques autres enfants terribles des sociétés hypermodernes, usant du grotesque pour souligner certains travers des sociétés de masse et de leurs hommes moyens.
Malgré cette relative confidentialité, Jackson a joué un rôle décisif dans la "sortie" de l'expressionnisme abstrait, lorsque la scène américaine lassée des Pollock, De Kooning ou Rothko, s'est tournée vers le Pop Art, puis un néo Pop plus éclaté, souvent inscrit dans le sillage des provocations duchampienne. L'hommage explicite de la Maid's room à l'inventeur du ready-made souligne combien Jackson assume cette filiation. Et les pistolets à peinture de la Dining room, fichées dans les personnages et les éléments du décor, assurant seules les giclées colorées du montage, continuent la quête jacksonienne des "machines célibataires".
Les précédentes oeuvres du Californien assumaient déjà cet effacement de l'artiste derrière des mécaniques plus ou moins complexes : Painting with two balls (1997, deux boules tournantes dispersant la peinture), Who's afraid of red blue and yellow (2000, une BMW se crachant sur un panneau publicitaire), Cra Z boy (2003, un scooter dérapant sur la toile), LA Z boy (2003, machine à concasser la peinture), Pump pee doo (2004-2005, groupe d'ours urinant). "Mon idée est de chercher l'expansion de la peinture", souligne Jackson. La disparition progressive de la toile elle-même comme support est un leitmotiv depuis les premiers travaux : elles y sont collées les unes aux autres (Sans titre, 1971), emplissent l'espace d'une pièce (The Big idea 1, 1979), s'empilent pour former une sphère de 5 m de diamètre (The Big idea 2, 1981), ou servent de pinceaux géants pour dessiner des figures sur des murs, le châssis face au spectateur (Wall paiting Vallois, 2004).
Ingénieur de formation, chasseur passionné dans les terres désertiques de Californie du Nord, visage angulaire et yeux gris perçants, Jackson est aussi discret que ses oeuvres sont accrocheuses. Ces dernières résultent d'une méticuleuse préparation : elles sont autant d'actes uniques dans un espace dédié. La durée de réflexion et de mise au point du montage est longue, les actions de peinture sont brèves. Et privées : le spectateur n'est pas convié à assister à la performance, mais à contempler son résultat. Et passer son chemin si celui-ci déplaît. Car l'homme n'est pas du genre conservateur : "Cela me semble idiot de conserver des peintures à l'ère nucléaire", déclarait déjà Jackson en 1998. Pour ajouter en 2002 : "On devra conserver les œuvres dans l'esprit, et quand elles ne seront plus là, elles ne seront plus là. Tout ce que je fais est temporaire. Les musées ne peuvent pas stocker tout cet art pour toujours. Ils devront dire : d'accord, nous allons garder la Mona Lisa, mais nous ne garderons pas toutes ces croûtes italiennes faites par des gens dont on ne sait même pas qui ils étaient".
On ne sait si les prochains siècles conserveront le souvenir de Richard Jackson. Mais un petit détour par la galerie Vallois vous permettra au moins de contempler quelques instants un joyeux dynamitage des familles rêvées de l'American Way of Life.
Richard Jackson : The Maid's room et The Dining room
Galerie Vallois - 36 rue de Seine, Paris 6e
Jusqu'au 15 septembre 2007
Voir le site de la galerie.
L'exposition est accompagnée d'un catalogue : Richard Jackson, "Manual of instructions for The Maid's room", Galerie Georges-Philippe et Nathalie Vallois en collaboration avec Hauser & >Wirth, Zürich / London, Paris 2007 (illustrations couleur, 31 x 28 cm, 55 pages, 100 €)
[Mars 2008]